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Homélies et discours d'Emilio Grasso 


HOMÉLIE POUR LE 44e ANNIVERSAIRE

DE L'ORDINATION SACERDOTALE D'EMILIO


 

Aujourd'hui je célèbre le 44e anniversaire de mon ordination sacerdotale.

Le jour de ma première Messe je prononçai une homélie, dont je voulus faire mon programme de vie sacerdotale.

Aujourd'hui, avec vous, je reviens lire cette même homélie, et je la lis comme si j'avais encore mes 27 ans.

Dans ces paroles, je ne change aucune lettre ni virgule.

Quarante-quatre ans de vie ne m'ont pas changé, et je ne regrette rien de ce que je dis en ce temps-là.

Je sais que je suis un homme et un prêtre difficile. Je ne suis pas un homme qui cherche à tout prix les applaudissements ou le consentement des autres ou de ses supérieurs.

Je suis comme ça et, pour être fidèle à moi-même, j'ai payé dans ma vie des prix très forts.

Mais aujourd'hui, une fois arrivé à cet âge, quand le crépuscule commence à apparaître au jour de ma vie, au moment du coucher du soleil et de l'arrivée de la nuit, moi, devant vous, peuple saint de Dieu, je confirme, une fois de plus, que je ne veux m'agenouiller que devant la Vérité. Et la Vérité faite Chair a un seul nom : Jésus Christ.

Et si c'est la vérité qui nous rend libres, comme nous le lisons dans l'Évangile selon Saint Jean, je vous laisse ces paroles comme mon premier, mon dernier et mon seul testament d'amour : " N'ayez pas peur ! Ouvrez les portes de votre cœur à la Vérité de l'Évangile et soyez des hommes libres. ' Je vous le dis à vous, mes amis : Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps et après cela ne peuvent rien faire de plus. Je vais vous montrer qui vous devez craindre : craignez Celui qui, après avoir tué, a le pouvoir de jeter dans la géhenne ; oui je vous le dis, Celui-là, craignez-le ' (Lc 12, 4-5) ".

Dans le cœur de chacun de Vous, Dieu a mis un rêve de beauté et d'amour. Découvrez quel est ce rêve placé par Dieu même dans vos cœurs, et luttez pour réaliser ce rêve de jeunesse. En parlant aux jeunes, Jean Paul II affirmait : " La vie est la réalisation d'un rêve de jeunesse ". Luttez jusqu'à la mort pour vivre ce rêve. Et sachez qu'au vainqueur le Seigneur donnera " un caillou blanc, un caillou portant gravé un nom nouveau  que nul ne connaît, hormis celui qui le reçoit " (Ap 2, 17).

J'ai suivi autrefois l'appel du Seigneur pour que chaque homme puisse découvrir son nom nouveau gravé sur son caillou blanc, et je ne le regrette pas. Quoi qu'il arrive, je meurs heureux, fidèle à mes paroles de ce 31 octobre 1966, paroles que maintenant je vous offre :

 

Ces derniers temps j'ai beaucoup réfléchi aux motivations les plus profondes qui m'ont poussé à devenir prêtre, aux signes les plus clairs et précis qui me font entendre le Christ qui m'appelle et qui veut que je sois Son prêtre pour l'éternité.

Aujourd'hui plus que jamais je sens toute la grandeur et le charme irrésistible du sacerdoce du Christ, aujourd'hui plus que jamais je suis fermement décidé à Lui consacrer toute ma vie.

Mais qui est ce Christ qui m'attire, qui me fait renoncer à fonder une famille, qui me pousse toujours de l'avant, confiant seulement en sa grâce?

Quelques mois après ma naissance, mon père fut enfermé dans un camp de concentration et moi je l'ai connu seulement à l'âge de six ans. Il y a des choses qui sont difficiles à raconter, il y a des expériences qui laissent des cicatrices profondes qui ne se referment plus. Je me rappelle bien des choses de la guerre : les alarmes, les abris humides, les queues pour avoir de la soupe, la faim à la maison, les souffrances d'une mère qui ne sait plus où donner de la tête, l'attente d'un fils de connaître son père. C'est depuis lors que j'ai commencé à haïr de toutes mes forces la guerre : cet inutile, stupide, fou, criminel jeu de délinquants qui fait souffrir tant d'innocents. C'est depuis lors que j'ai commencé à comprendre ce que veut dire faim, injustice, douleur, deuils et souffrances qui frappent tant de maisons, une mère qui pleure, des enfants qui souffrent, des jeunes qui n'ont pas eu le temps de vivre, d'aimer, de se réjouir, mais seulement de mourir.

Je ne connaissais pas encore le Christ, mais en moi-même j'avais déjà dit non à bien des choses et oui à l'homme.

Et ma vie était marquée : lutter avec l'homme et pour l'homme. Lutter pour la paix, pour la justice, pour la libération des hommes de tout mal, de toute peur, de toute inhibition afin que pour tous il y ait du travail, pour tous une maison, pour tous ce minimum de condition vitale sans lequel une vie n'est plus humaine, mais bestiale.

Lutter contre ces idoles fausses et mensongères qui s'appellent race, caste, argent, confins ; ces idoles qui amènent l'homme à exploiter l'homme, le frère à tuer le frère.

Et dans cette lutte pour l'homme ma place était marquée : à côté des pauvres, de ceux qui ont faim et soif de justice, des artisans de paix, des persécutés à cause de la justice.

Le Christ, je l'ai compris à ce moment-là, est Celui qui nous libère de tout mal, de toute impureté. Le Dieu qui, de riche qu'il était, s'est fait pauvre pour nous ; afin que Sa pauvreté nous rende riches. Le Christ est l'homme qui appartient totalement aux autres, qui meurt pour les autres. C'est Celui qui par sa parole nous libère de nos égoïsmes mesquins, nous rend frères, fait de nous, qui étions un troupeau dispersé, une communauté de frères : un seul cœur et une seule âme.

Et le sacerdoce représente pour moi, en cette perspective, la tranchée la plus avancée. Le prêtre, autre Christ, qui réunit au nom de Jésus les hommes dispersés et qui, comme le Bon Pasteur, est prêt, pour son troupeau, à donner, avec joie, sa vie. Malheur à nous les prêtres si nous n'apportons pas à tous ce message d'espérance, ce message d'amour !

Malheur à nous si nous nous embusquons, si nous pensons à notre table, à notre maison, à notre carrière, et nous ne faisons pas nôtres les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes d'aujourd'hui, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent !

Malheur à nous si, nous retranchant derrière des silences hypocrites et complices, nous n'élevons pas notre voix forte et puissante pour défendre l'homme, quel qu'il soit, chaque fois qu'on le frappe, qu'on l'humilie, qu'on l'exploite, qu'on le tue !

En vivant au milieu de vous, en parlant à cœur ouvert avec plusieurs d'entre vous, j'ai compris beaucoup de choses. Je vous remercie, vous m'avez beaucoup appris.

J'ai compris pourquoi il y a tant de haine envers nous les prêtres, car souvent vous ne nous voyez que comme des fonctionnaires. J'ai compris l'attitude de révolte et de défis envers nous. J'ai compris comment la plupart des fois c'est nous qui sommes le grand scandale. J'ai compris pourquoi tant de personnes vivent hors de l'Église, et cherchent à construire un monde meilleur sans et même, si nécessaire, contre l'Église.

Vous nous avez enseigné que vous nous voulez proches de vous, hommes parmi les hommes ; peut-être avez-vous compris l'Évangile mieux que nous, qui parfois nous nous attardons trop dans des distinctions stériles et inutiles, dans des problématiques enfantines ; vous avez compris que nous devons marcher comme le Christ nous a ordonné : agneaux au milieu des loups, sans argent, sac ou chaussures de rechange ; comme le veut l'Église Sainte de Dieu qui " enveloppe de son amour tous ceux que la faiblesse humaine afflige, bien plus, dans les pauvres et les souffrants elle reconnaît l'image de son fondateur pauvre et souffrant, elle s'efforce de soulager leur misère, et en eux c'est le Christ qu'elle veut servir " (Lumen gentium, 8).

Je disais que le sacerdoce est pour moi la tranchée la plus avancée. En vivant ce discours, valable pour tout le peuple de Dieu, nous les prêtres, nous devons être au premier rang : avec audace et passion, sans trop nous attarder comme des aumôniers d'arrière-garde.

Je ne me fais pas d'illusions. Je sais bien que dans notre pèlerinage vers la plénitude de l'Amour, les ténèbres peuvent même l'emporter sur la lumière. Et le disciple n'est pas au-dessus du Maître. S'ils L'ont insulté, ils nous insulteront et, en mentant, ils diront tout mal de nous. Mais à la fin, la lumière l'emportera sur les ténèbres. Le Christ l'a promis et en Christ nous croyons.

Et si notre souffrance est due au nom de Jésus Christ et pour le bien des pauvres gens, allons, réjouissons-nous et exultons : car notre récompense sera grande dans le Royaume des cieux.

" Nous attendons, solides dans la foi, la bienheureuse espérance et la manifestation glorieuse de notre grand Dieu et Sauveur, le Christ Jésus qui transformera notre corps de misère en un corps semblable à son corps de gloire et qui viendra pour être glorifié dans ses saints et admiré en tous ceux qui auront cru " (Lumen gentium, 48). " Que le Christ habite en vos cœurs par la foi, et que vous soyez enracinés, fondés dans l'amour. Ainsi vous recevrez  la force de comprendre, avec tous les saints, ce qu'est la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur, vous connaîtrez l'amour du Christ qui surpasse toute connaissance, et vous entrerez par votre plénitude dans toute la Plénitude de Dieu " (Ep 3, 17-19).

" Que Dieu le Père et le Seigneur Jésus Christ accordent paix aux frères, ainsi que charité et foi. La grâce soit avec tous ceux qui aiment notre Seigneur Jésus Christ, dans la vie incorruptible " (Ep 6, 23-24).

Emilio Grasso




(Traduction de l'italien par Franco Paladini)

31/10/2010

 

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