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COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES EN AFRIQUE:

LE DÉFI DE LA FIDÉLITÉ/3

Interview avec Emilio Grasso



 

* Qu'est-ce qui caractérise la présence et l'engagement des communautés religieuses au sein des jeunes Églises d'Afrique ? Que peut-on dire de leurs "mutuae relationes" ?

Je crois qu'à ce sujet, il convient de faire une distinction qui considère, avant tout, le rapport des Églises particulières avec les instituts internationaux et, ensuite, celui avec les instituts autochtones. Aux jeunes Églises, les instituts internationaux apportent d'importantes richesses matérielles et humaines, en assurant les activités éducatives, sanitaires, apostoliques, les constructions d'écoles, d'hôpitaux, d'églises et un personnel spécialisé au service des diocèses sans que ces derniers s'y investissent beaucoup. Ces instituts ont, de toute évidence, une force contractuelle importante, parce que les Évêques ont besoin de leur présence et de leur activité.

Les mutuae relationes se réduisent souvent à des rapports qui considèrent les services rendus par ces instituts au sein de la pastorale diocésaine. En dehors de cet aspect, ces instituts semblent perdre d'intérêt ; c'est là le point faible dans les mutuae relationes. La vie consacrée n'est généralement pas prise en compte dans la profondeur de sa réalité charismatique, dans son être, signe prophétique et eschatologique, mais surtout dans l'efficacité de ses œuvres et de ses ministères (obtenus à des prix modestes). Du reste, il faut aussi avoir le courage de confesser que ces mêmes instituts sont souvent fiers d'obtenir des postes importants dans la vie diocésaine, sensibles, par le fait même, à une logique de pouvoir, peu prophétique, bien qu'ecclésiale.

Pourtant, les communautés religieuses sont essentiellement appelées à être prophétiques et non seulement à offrir des ouvriers spécialisés. Plus que les autres catégories de fidèles, les religieux sont appelés à « prendre le large », à avancer en eaux profondes, à montrer la réalité intime de la vocation chrétienne. La vocation prophétique propre aux religieux exige la liberté et le courage de parler, de dire la vérité, de juger les événements, de libérer la parole au sein des Églises où ils vivent et travaillent. Comme au temps des prophètes de l'Ancien Testament, une telle vocation ne crée pas toujours la popularité ; on risque en effet d'irriter en même temps le roi, le peuple et les prêtres. Mais si les religieux, qui n'ont rien à perdre, parce qu'ils ne possèdent rien, ne libèrent pas cette parole, qui d'autre pourra le faire ? Si pour conserver les postes acquis, ils ont peur de parler, de prendre position, de juger selon l'Évangile, qui donc pourra parler ?

Il y a ensuite tout un discours à faire au sujet des instituts religieux autochtones, des instituts féminins en particulier. Plusieurs d'entre eux ont été fondés par des Évêques qui ont ainsi cru pouvoir répondre, de cette manière, aux diverses nécessités des jeunes Églises locales. Les problèmes sont souvent importants en ce qui concerne l'autonomie matérielle, la formation, les cadres, etc. Mais ce qui pèse le plus dans leur réalité, c'est le manque de clarté dans leur identité charismatique, ce qui conduit aussi à un recrutement indifférencié des candidats, qui se révèlent par la suite incapables d'assumer leurs engagements et de comprendre souvent même les exigences de la vie religieuse.

Pour les instituts religieux autochtones, la force du pouvoir contractuel se trouve du côté des Ordinaires, qui disposent du personnel religieux (surtout féminin) pour des services et des activités qui n'ont pas toujours de cohérence avec le style de vie de leurs membres. L'exhortation Ecclesia in Africa recommande justement une grande prudence à ce sujet et un sérieux discernement dans la fondation de ces nouveaux instituts au sein des jeunes Églises d'Afrique (Cf. Ecclesia in Africa, 94).

* Que signifie pour les communautés religieuses en Afrique, l'invitation des récents documents du Magistère à être créatives?

Les récents documents du Magistère invitent les instituts et leurs membres à la fidélité et à la créativité (Cf. Vita Consecrata, 36-37 ; Repartir du Christ, 20). Les communautés et leurs membres sont appelés à être créatifs, à se renouveler constamment. Cette invitation ne concerne pas seulement ceux qui sont en haut : les supérieurs, les chapitres, les responsables qui dirigent l'institut. Chacun est appelé à donner sa propre contribution pour l'enrichir et le renouveler.

Il est opportun que nous nous référions ici à une expression particulièrement profonde du document Mutuae relationes. Ce document qualifie le charisme des Fondateurs comme une expérience de l'Esprit transmise aux disciples ; ces derniers sont appelés à la vivre, à la garder, à l'approfondir et à la développer constamment (Cf. Mutuae relationes, 11). Le verbe "développer" est très significatif et important. Il révèle une exigence inhérente au charisme donné aux Fondateurs. Le développement, loin d'être déformation ou éloignement du don reçu, implique une nouvelle compréhension de ce dernier. De la même façon que la docilité et la disponibilité des disciples à l'action toujours renouvelée et créatrice de l'Esprit, cette même action qui se trouve à l'origine de la fondation.

L'appel à la créativité me semble être encore plus significatif en contexte africain où les communautés religieuses sont souvent pénalisées par une culture de "prise en charge". La famille africaine prend en charge ses membres : l'individu est pris en charge par cette réalité plurielle au sein de laquelle les relations réciproques sont assez complexes et il n'est pas interpellé afin qu'il exerce sa propre responsabilité (il y a toujours l'oncle, la tante, la grand-mère pour s'occuper, par exemple, de l'enfant de la jeune fille mère...). À l'intérieur de cette vision, l'individu n'est pas éduqué à assumer un rôle personnel et responsable. Il suffit d'obéir aux mécanismes établis par la tradition, de se soumettre aux règles de la famille pour être protégé, pris en charge par elle. Cette mentalité est facilement transposée au sein de la vie des instituts religieux où les supérieurs (et l'institution) prennent la place de l'oncle, de la grand-mère et de la famille africaine. Mais la famille religieuse est tout autre chose : il n'appartient pas à l'institut d'être responsable de ses membres, ce sont ces derniers qui doivent plutôt se préoccuper de ses exigences et de son projet charismatique !

Dans la vie religieuse, chacun est appelé à être protagoniste. L'appel à la créativité signifie justement qu'il faut apporter une nouvelle contribution qui n'existe pas encore dans le patrimoine déjà constitué de l'institut et qui exige que chacun fasse fructifier ses propres talents. Aujourd'hui en Afrique, la vie religieuse est en train de payer le prix d'une vision marquée par un passé où les supérieurs avaient pour seul devoir d'encadrer et de faire entrer les membres qui leur étaient confiés à l'intérieur d'un schéma bien établi (la Règle, etc.).

Dans la vie spirituelle, l'accompagnement des nouveaux candidats exige une relation de créativité réciproque : le candidat qui est accompagné et la personne qui l'accompagne sont tous les deux impliqués dans un processus de croissance. L'institut doit faire preuve d'assez d'humilité et d'ouverture pour se laisser changer par les nouveaux membres et, de même, par les nouvelles cultures qu'il rencontre : c'est le prix à payer pour son renouvellement.

L'amour du Christ nous renouvelle constamment et nous ouvre à la rencontre avec les autres. Il convient d'insister sur cet amour qui seul donne sens à la vie religieuse. La fidélité créative ne concerne pas seulement la vie personnelle des religieux mais aussi les communautés dans leur ensemble. Il serait difficile d'être femmes ou hommes nouveaux si l'institut refusait de se renouveler, de la même façon qu'il serait difficile de prendre soin de la santé des individus dans un lieu infecté par une maladie contagieuse. Chacun de nous doit s'engager pour la bonne santé de l'institut qui est notre nouvelle famille pour laquelle nous avons quitté la famille d'origine. Nous sommes donc responsables d'elle, de ses finances, de ses activités, de son futur et de ses membres.

* Comme missiologue, comment exprimeriez-vous la force missionnaire de ces communautés religieuses ?

L'Église toute entière est, par sa propre nature, missionnaire et nous sommes tous appelés à la mission. Pour comprendre ce que cela signifie il est nécessaire d'approfondir la théologie trinitaire. La mission appartient à tous ; elle nous pousse sur les sentiers du monde entier à la recherche du visage aimé, comme l'Épouse du Cantique des Cantiques. Chercher celui que l'on connaît et que l'on aime : voilà tout le sens de la mission. La mission n'est donc pas le résultat de nos initiatives, mais elle naît du mandat du Seigneur qui nous pousse à rechercher son Visage dans le visage de ceux vers qui nous sommes envoyés, dans le but de partager avec eux l'expérience du Christ (Cf. Repartir du Christ, 22).

Nous devons partir de la conviction selon laquelle Dieu est déjà présent parmi les hommes, même si ces derniers ne le connaissent pas encore de manière consciente. Dieu a aimé les hommes bien avant notre activité missionnaire ; c'est lui qui nous appelle et nous envoie. Si Dieu ne nous appelait pas, nos efforts seraient stériles. Sous l'action de l'Esprit Saint, la vie consacrée devient elle-même mission.

Plus les personnes consacrées se laissent configurer au Christ, plus elles le rendent présent et agissent dans l'histoire pour le salut des hommes. Les religieux collaborent profondément à la mission de l'Église et en enrichissent la vie grâce au charisme de leurs instituts. Ils ont connu le visage du Christ par la participation au charisme de leur famille religieuse et doivent transmettre cette richesse. Cela exige une expérience. En effet, nous ne pouvons pas annoncer le Christ libérateur, tout en ayant peur de parler ou d'agir ; dans ce cas le Christ libérateur que nous proclamons n'a justement pas libéré celui qui l'annonce. De même nous ne pouvons parler d'unité, de communion et puis, au sein de notre communauté religieuse, vivre la jalousie, la division, la haine. Dans ce cas nous privons l'Église de sa prophétie et nous ne réalisons pas notre mission. Nos paroles sont vides de réalité alors qu'elles devraient être des pierres sur lesquelles construire.

* Quelles espérances suscite la vie religieuse en Afrique ? Quelle est sa " prophétie" spécifique capable d'interroger, de constituer une confrontation constructive pour la vie religieuse du vieux continent ?

Le plus précieux apport pour l'Église et tout le peuple de Dieu que la vie consacrée offre c'est sa capacité de développer et rayonner une présence de profonde "liberté dans la vérité" vis-à-vis des hommes, de la société civile et aussi de la société ecclésiale. Il s'agit d'une liberté d'analyse de la réalité, de jugement sur celle-ci, d'une liberté de parole et d'action conséquente, au service de la vérité évangélique dans les situations concrètes. Ceci rend les communautés religieuses vraiment prophétiques là où elles sont présentes, en tout temps et en tout lieu.

La vie religieuse en Afrique, en partant de sa propre réalité qui est la pauvreté des moyens, des structures, de son savoir académique, pauvreté de finances et de productivité en général, peut constituer une forte interpellation vis-à-vis de la vie consacrée en Europe qui se présente aujourd'hui avec de grands moyens et de lourdes structures dont elle parvient difficilement à se libérer, pour conserver le pouvoir des œuvres, de l'efficacité et de la représentativité. Si l'Afrique n'a pas peur d'être fidèle à elle-même, elle pourrait aider l'Europe à redécouvrir l'essentiel de la vie à la suite du Christ, à savoir vivre de l'Unique nécessaire, à redécouvrir cette force eschatologique propre à la vie consacrée et qui s'est affaiblie au milieu des multiples compromissions du pouvoir, même au sein de la vie ecclésiale.

La valeur et la force de la vie consacrée en Afrique n'est pas proportionnelle à sa capacité d'imiter le modèle occidental, en y ajoutant parfois une teinte de folklore africain. La vie religieuse en Occident n'a pas besoin de se retrouver elle-même en Afrique, son passé glorieux, les nombres qu'elle a définitivement perdus ; en bref, les rêves et illusions brisés. Elle a plutôt besoin de la diversité en lieu et place de son imitation (qu'elle doit, en plus, abondamment subventionner). Si la vie religieuse en Afrique veut simplement répéter le modèle européen, en vendant parfois des vocations contre de l'argent, des moyens et des structures, elle ne développera aucun prophétisme. Ce dont nous avons besoin aujourd'hui, c'est d'une nouvelle lecture évangélique de la suite du Christ que le génie du peuple de Dieu vivant en Afrique est appelé à développer et à offrir au patrimoine charismatique commun. Nous ne saurions jouer ce rôle à leur place.

Chacun doit rester soi-même, sans ridicules tentatives de notre part de devenir Africains ; l'on doit rejeter la logique paternaliste de ceux-là qui, au nom d'une fausse solidarité, prennent la place des autres, en les considérant, au fond, inférieurs, prisonniers de structures et conditionnements culturels, incapables de responsabilité et de décision, d'acceptation ou de refus face à la proposition évangélique. La vie consacrée en Afrique pourra ainsi développer un prophétisme authentique, sans complexes d'infériorité, dépourvue de fausses illusions, sans exhiber les nombres relatifs aux vocations, mais en veillant sur leur qualité, en purifiant la mémoire de son histoire par une mise en évidence non seulement des profondes injustices subies ou qu'elle subit, mais aussi de ses propres difficultés et de ses propres péchés.

Dans ses allocutions aux religieux du continent africain, le Saint Père a souvent voulu préciser le rôle fondamental que l'Église attend d'eux comme artisans d'une conversion des mentalités,   de réconciliation, d'une option préférentielle pour les pauvres, d'une dénonciation prophétique des injustices, comme bâtisseurs de communion et comme signe fort d'universalité et de fraternité qui dépasse tout particularisme ethnique, national et culturel. En outre, les religieux et les religieuses - comme le soulignait le Pape Jean Paul II dans son discours aux Évêques de l'ex-Zaïre, en visite ad limina en avril 1988 - imprégnés des richesses de leur propre patrimoine ne pourront que les exprimer et les transmettre selon le génie et le caractère de leur pays, en apportant une précieuse contribution à l'enracinement des Églises particulières et en garantissant la communion avec l'Église universelle.

L'authentique inculturation de la vie consacrée en Afrique ne pourra être que l'œuvre des consacrés africains. Le processus d'inculturation n'est jamais un mécanisme imposé de l'extérieur. Un religieux africain, en effet, ne pourra vivre sa foi, sa suite du Christ, sa fidélité, son amour préférentiel au Christ qu'en tant qu'Africain. Sa foi vécue en profondeur régénèrera sa culture et donnera à l'Église d'Afrique un visage original capable d'enrichir tout le peuple de Dieu. Voilà le chemin ardu, délicat et plein d'espérance pour toute l'Église, que la vie consacrée en Afrique est appelée à parcourir et qui pourra faire exploser cette charge prophétique contenue dans la Vérité évangélique qui, seule, rend libre.

30/11/2010

 

Site de la Communauté missionnaire Redemptor hominis