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Home arrow Droit canonique et cultures arrow Droit canonique et cultures/9. La polygamie/1. Réalité sociale et juridique
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LA POLYGAMIE/1


Réalité sociale et juridique
 

 


La polygamie est, dans son acception commune, l'état d'un homme légitimement marié à deux ou plusieurs femmes. Elle est encore très répandue en Afrique, malgré la baisse progressive observée dans certaines régions, en raison des changements sociaux en cours provoqués par la modernité.

La polygamie et la tradition africaine

 Lorsqu'on parle de la polygamie, on pense surtout à l'Islam : le Coran autorisant tout homme musulman à avoir jusqu'à quatre épouses ! Dans la tradition africaine, un homme qui a plusieurs femmes et beaucoup d'enfants est particulièrement respecté ; la polygamie lui fournit une abondante main d'œuvre pour cultiver la terre, produire des richesses et être mieux pris en charge par tous ses enfants, une fois affaibli par l'âge.

Le fidèle chrétien africain est considéré normalement comme monogame. Mais la réalité est plus complexe ; parmi les animistes ou les chrétiens, il y a aussi des polygames, ils partagent avec leurs frères musulmans certaines valeurs traditionnelles et des caractéristiques sociales et culturelles en contradiction avec la foi chrétienne.

Aujourd'hui, dans plusieurs pays occidentaux, malgré l'adoption des lois interdisant la polygamie, des milliers de personnes vivent illégalement dans une famille polygame. En effet, en raison des relations toujours plus fréquentes entre personnes de statuts différents et du phénomène de l'immigration internationale, la polygamie est devenue aussi une affaire des pays dits de monogamie. Le phénomène polygamique a ainsi, en quelque sorte, une dimension mondiale dont il faut tenir compte sur le plan juridique.

Confrontés à la polygamie, une institution inconnue de leur droit et heurtant une conception fondamentale de leur civilisation, à savoir le mariage monogamique, les tribunaux des pays occidentaux ont appréhendé le problème à travers l'expérience de conflit de civilisations, avant de commencer à prendre en compte les rapports juridiques engendrés par ce phénomène[1].

La polygamie au Cameroun

Au Cameroun, la polygamie est implantée partout et elle est plus ou moins répandue selon les régions et les ethnies.

 En vertu de l'article 49 de l'Ordonnance du 29 juin 1981 portant organisation de l'état civil, le Cameroun admet l'union polygamique ; ledit article organise un régime d'option matrimoniale laissant la forme monogamique ou polygamique du mariage au libre choix des futurs époux.

Souvent, les Camerounais proposent de choisir l'option polygamique pour "soumettre" leur seule épouse du moment plutôt que pour en prendre une seconde. Selon certains clichés culturels partagés, l'option monogamique rendrait l'épouse orgueilleuse, consciente que son conjoint devra d'abord passer par la justice et obtenir un divorce avant d'envisager une autre relation. Pour nombre d'hommes, par contre, le choix polygamique permettrait d'éviter les tracasseries judiciaires du divorce en cas de problèmes dans le couple.

Sans aucun doute, la possibilité du divorce civil dans le mariage monogamique offre aujourd'hui une alternative paisible, en cas de non réussite du mariage, se configurant au fond comme une "polygamie par étapes", qui a l'avantage d'offrir une nouvelle chance, non seulement à l'homme, mais aussi à la femme.

La famille polygamique

La plupart des groupes ethniques au Cameroun sont traditionnellement polygames. Les rois dans certaines ethnies ont parfois des dizaines de femmes, le pouvoir se mesurant au nombre d'épouses et d'enfants.

La littérature concernant ce phénomène est abondante et les avis très controversés.

La famille polygamique a une organisation complexe, où le temps de l'homme est réparti entre ses femmes et ses enfants. Certaines coépouses vivent sous le même toit où l'atmosphère devient facilement invivable ; d'autres vivent à des kilomètres de distance et l'homme change de toit chaque jour dans la semaine ; d'autres encore  vivent dans une même concession, chacune étant dans sa propre case, possédant sa parcelle de terrain à travailler.

La vie familiale d'un polygame est organisée suivant des règles précises, avec des relations de subordination entre épouses de rang différent. Chacune des épouses connaît son statut au sein de l'union ; elles entrent souvent en compétition pour conserver ou pour améliorer leur position dans le ménage. Partout, la première épouse a un statut de privilégiée ; elle gère les affaires de la famille et assume des missions importantes ; chez certaines ethnies (comme les Bëti et les Fali du Nord Cameroun), la favorite a aussi une place éminente.

En situation de polygamie, une femme peut aussi intervenir dans le choix d'une nouvelle épouse pour son mari, par exemple lorsqu'un homme est amené à contracter une nouvelle union en raison de la stérilité d'une épouse.

S'agissant des problèmes d'héritage dans les foyers polygamiques, il existe souvent une certaine hostilité entre les enfants de mères différentes, incités par ces dernières. Une situation qui est souvent cause de bien d'autres drames qui déchirent les membres de la famille.

Un obstacle à la communion conjugale

La polygamie se présente, de fait, comme la légitimation du pouvoir de l'homme sur la femme considérée comme un objet qu'on peut changer quand on veut. Elle est contraire à la vision chrétienne du mariage qui exige un engagement réciproque d'un homme et d'une femme dans un amour fidèle que Dieu bénit, sanctifie et élève par sa grâce.

 La polygamie s'oppose radicalement à la communion conjugale et à l'égale dignité personnelle de la femme et de l'homme qui, dans le mariage se donnent dans un amour total, lequel est unique et exclusif, de ce fait même (cf. Catéchisme de l'Eglise Catholique, n. 2387).

Selon la foi chrétienne, l'amour des époux exige, par sa nature, l'unité et l'indissolubilité du lien matrimonial qui englobe une communion de toute la vie.

Dans une deuxième partie sur ce sujet, nous voudrions considérer la discipline canonique et la pastorale de l'Église par rapport à ceux qui ont conclu le mariage civil sous le régime polygamique et demandent ensuite de célébrer le sacrement du mariage, étant catholiques, ou qui demandent, n'étant pas baptisés, le sacrement du baptême.

 


Silvia Recchi

(À suivre)

 

 




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[1] Cf. B. Djuidje, La polygamie en droit international privé camerounais, in "Revue générale de droit" 31 (2001) 173-209.

 

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