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LA FEMME EN AFRIQUE

La Journée internationale de la Femme

 

"Tu es même un homme très dangereux", disaient les anciens au missionnaire, "car si l'on t'écoutait, les femmes quitteraient leurs maris, les enfants désobéiraient à leurs pères, les frères ne se regarderaient plus et bientôt tout serait sens dessus-dessous"[1].

C’est un fait que, lorsque le christianisme débarqua en Afrique en apportant par sa prédication un ferment nouveau avec l’affirmation de l’égale dignité de tous les hommes devant Dieu, les premiers à accourir furent majoritairement ceux qui appartenaient à des catégories socialement marginalisées et opprimées, comme les enfants, les jeunes, les esclaves et les femmes[2].

Célébrée le 8 mars, la Journée internationale de la femme plonge ses racines dans les manifestations des femmes qui, au début du XXe siècle en Europe et aux États-Unis, réclamaient l’égalité des droits du travail, en particulier, et le droit de vote.

Les Nations Unies ont déclaré 1975 comme l’"Année internationale de la Femme" et en 1977 elles adoptèrent une résolution proclamant une journée des Nations Unies pour les droits de la femme et pour la paix internationale. L’Union Africaine a déclaré la période 2010-2020 "Décennie de la Femme Africaine".

Instrument de reproduction et machine de production

La femme en Afrique. Enfant, elle commence déjà sa corvée de travaux domestiques ensemble avec sa mère : de l’eau à puiser et du bois à chercher, des enfants à surveiller, une case à balayer, au champ à travailler avec sa maman. Le soir au retour, elle aussi avec la hutte sur le dos, elle avance péniblement portant à la maison la nourriture pour la famille.

Toute une série de travaux que les livres appellent avec un euphémisme "processus éducatifs traditionnels" ; en réalité, mains d’œuvre familiale à coût zéro, lorsqu’on considère qu’en moyenne 30% du travail agricole est accompli par les fillettes.

Avec le travail, c’est toute une mentalité qui est sucée dès le sein maternel, qui lui apprend le sens de son existence : être un animal domestique de reproduction et instrument de production de richesses pour l’homme.

Le premier fils qui arrive, même à treize-quatorze ans, est pour elle le signe de la possibilité de son accession au monde des adultes dont elle était exclue, d’une quelconque utilité qu’elle aussi peut avoir. Maudite est la femme sans enfants, inutile et refusée par tous.

En tant que productrice de richesses – et les enfants sont la richesse, avec tout ce que les champs donnent – la femme est l’enjeu de toutes les activités de l’homme, prédateur et consommateur. C’est pour lui une nécessité impérieuse que de s’approprier cette source de richesse, la dominer et la contrôler, très souvent par la violence.

Socialement aux marges, réduite au silence, la femme se voit rappelé chaque jour son statut de soumission et de tutelle.

Dans une société essentiellement agricole, même et surtout les aliments, transformés en interdits, sont utilisés comme l’une des premières formes de discrimination sociale : ce que l’homme mange n’est pas permis aux femmes et ce qui appartient aux vieux est interdit aux jeunes.

La femme porte imprimés dans son corps même les signes de ce contrôle. Avec l’excision et l’infibulation, la femme est reléguée à sa pure fonction de maternité, réglementée par la société, gérée par l’homme, maître de ce corps, qui pourvoira à ouvrir et à refermer cette source de fécondité.

La femme est toujours la "propriété" de quelqu’un. De son père qui l’"échange" contre une dot en la donnant en mariage, du mari qui l’"achète", en payant cette compensation matrimoniale.

Dans la tradition, les sanctions pour la femme qui, avec l’adultère, brisait et oubliait ce droit de propriété du mari, étaient terribles : on n’hésitait pas à enterrer vivantes les femmes surprises en flagrant délit, à les lier à un arbre et à les laisser dévorer par les fourmis, à les mutiler, à les bastonner jusqu’à la mort. Un coq et un régime de bananes étaient, par contre, la "réparation" du côté de l’homme.

Et la femme continue à produire. Dix-sept heures par jour, c’est l’horaire de travail d’une femme africaine. En général, les femmes représentent 80% de la main-d’œuvre utilisée dans la production alimentaire. Ce sont les mille et une petites mains qui alimentent le continent. Mains anonymes, longtemps oubliées par les statistiques et les plans de développement.

Née pour travailler, elle devient comme une bête de somme. La vie dure de la femme commence entre quatre et cinq heures du matin, lorsqu’elle se lève pour allumer le feu et chauffer les restes de la veille : elle balaie ensuite la case et va puiser l’eau. Envoie les enfants à l’école et va au champ, à plusieurs kilomètres, jusqu’au soir. Chargée de bois pour la cuisine et de ce qu’elle a récolté de sa plantation, elle rentre à la maison, prépare le repas pour la famille, donne à manger aux petits et les couche. Tard dans la nuit, elle va aussi se coucher. 70% de tout le travail agricole et 90% des produits sont le résultat de ces mains de femmes, invisibles aux statistiques, non rétribuées, sans droit à la terre, à la propriété, au crédit, à l’héritage[3].

"Sans m’être levée une fois d’entre les morts…"

Guère mieux loties, leurs sœurs des villes écopent elles aussi des travaux les plus pénibles et les moins rémunérateurs. Le manque de formation les a massivement rejetées vers le secteur informel : en Afrique subsaharienne, 60 % des femmes qui travaillent le font à leur compte (le taux le plus élevé du monde) : petites marchandes de légumes, de médicaments plus ou moins frelatés, distilleuses d’alcool de manioc, vendeuses d’eau glacée.

Fuir cette vie de frustrations et de travail semble être le rêve de toutes les filles qui commencent l’école et s’aventurent en ville. Bientôt la réalité de toujours et de partout demande son prix. Pour se maintenir aux études, pour s’habiller, paraître une femme, compter et valoir un peu plus, la fille ne trouve rien de mieux qu’avoir un "protecteur" qui lui assure un minimum d’aisance en échange de ses prestations sexuelles[4].

Souvent on cède aussi au chantage de la note et de l’examen du professeur. Les maternités en âge scolaire sont devenues la norme pour une grande partie des filles qui, après l’accouchement et après avoir laissé l’enfant au village chez les parents, reprennent normalement le cours de leur vie.

La prostitution féminine est désormais un phénomène courant non seulement dans les villes, mais aussi dans les petits villages au bord des grandes routes, où tous les bars ont leur petite suite de chambres crasseuses[5].

Les avortements pratiqués au village et dans les quartiers par des moyens les plus invraisemblables – plantes, comprimés, acides, cendres – fauchent chaque jour leurs victimes, surtout parmi les jeunes filles.

"J’attendais, je vieillissais, je m’affaiblissais", dit la Femme dans le roman de Beyala. "J’attendais que viennent à Moi tous les enfants d’Afrique, tous les enfants de l’univers. Je voulais qu’ils sachent comment l’homme pleure au lieu de rire, comment il parle au lieu de chanter… Je voulais… Et la question ne venait pas, la question n’allait pas venir, j’allais mourir dans mes vouloirs, sans avoir remonté ses sources, sans m’être levée une fois d’entre les morts"[6].

Donnée en gage, vendue, perdue au jeu, louée, prêtée, privée de toute "capacité" juridique, à la merci des jalousies et des haines de la grande polygamie, la première soupçonnée, pour ses pouvoirs mystérieux, dans la mort du mari, soumise aux cruautés des hommes à l’occasion des grandes funérailles, victime des multiples humiliations infligées par l’autre sexe, la femme semble ne posséder d’autre lien avec l’humanité que celui de la souffrance.

Une trop lente évolution des mentalités

Elle comptait parmi les signes des temps, mis en exergue par Jean XXIII dans son encyclique Pacem in terris d’avril 1963, la conscience qu’acquérait la femme de sa dignité. La femme "n'admet plus d'être considérée comme un instrument ; elle exige qu'on la traite comme une personne aussi bien au foyer que dans la vie publique" (n. 41).

Dans son Message aux Femmes de décembre 1965, le Concile Vatican II soulignait cette transformation profonde que l’humanité connaissait : "L’heure vient, l’heure est venue, où la vocation de la femme s’accomplit en plénitude, l’heure où la femme acquiert dans la cité une influence, un rayonnement, un pouvoir jamais atteints jusqu’ici".

Et si Mulieris dignitatem de Jean Paul II de 1988 réaffirme avec force les fondements anthropologiques et théologiques de la femme en tant que personne créée à l’image et à la ressemblance de Dieu, au même titre et avec la même dignité que l’homme, la nécessité demeurait urgente, cependant, de donner une réponse précise à la question que le Pape même lançait dans Familiaris consortio en novembre 1981 lorsqu’il parlait des innombrables discriminations auxquelles était soumise la femme : "Je demande donc à tous de s'engager dans une action pastorale spécifique plus vigoureuse et plus incisive afin qu'elles soient définitivement éliminées" (FC, 24).

La situation de la femme, en effet, reste encore marquée par une profonde discrimination et marginalisation pour le seul fait d’être femme et demande encore et dans beaucoup de pays cette action déterminée pour sa libération effective et intégrale au niveau personnel aussi bien que social.

Le premier Synode spécial pour l’Afrique de 1994 avait médité sur les aliénations qui pèsent sur les femmes. Elles "mettent en lumière une des principales manifestations de la structure de péché dans laquelle plongent nos sociétés africaines… Convaincus que éduquer une femme c’est éduquer un peuple, vos Évêques et tous les participants à ce Saint Synode sont décidés à agir par tous les moyens possibles pour le respect de votre dignité"[7].

Quinze ans après, le deuxième Synode spécial pour l’Afrique devait reconnaître amèrement que "l’évolution des mentalités en ce domaine est hélas trop lente" (Africae munus, 57). Et cela non seulement à cause des résistances que les femmes rencontrent au niveau de la société, de la tradition et de la culture actuelle, mais surtout à cause de la mentalité qui habite les femmes mêmes.

Une mentalité qui réduit souvent le sens de la Journée internationale de la Femme à l’achat (une lutte pour l’accaparer) et la confection du pagne, au défilé pour chanter les louanges d’un Président désormais à vie et aux retrouvailles des femmes au bar pour boire et danser jusqu’à l’aube et rentrer à la maison pour retrouver les mêmes problèmes que les siècles ont accumulés sur leurs dos.

Giuseppe Di Salvatore

 

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[1] Mongo Beti, Le Pauvre Christ de Bomba, Présence Africaine, Paris 1976, 34.

[2] Cf. C. Achebe, Le monde s'effondre, Présence Africaine, Paris 1972, 187-195.

[3] Cf. E. Lequeret, Le mille, invisibili mani dell'Africa, in www.monde-diplomatique.it

[4] Cf. S. Sakho, Les Petites, croqueuses de maris au Cameroun, in www.slateafrique

[5] Cf. Cameroun, le pays de la prostitution en Afrique, in http://koaci.com/articles-71214.

[6] C. Beyala. C'est le soleil qui m’a brulée, Éditions J’ai lu, Paris 1987, 7.

[7] Assemblea speciale per l'Africa del Sinodo dei Vescovi, Messaggio finale, 65-67.


 

06/03/2013


 

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