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POUR RELIRE LA PHILOSOPHIE BANTOUE 

DU P. PLACIDE TEMPELS/1

L’audace d’un missionnaire belge

 

Alioune Diop

"Ce petit livre est le plus important de ceux que j’ai lus sur l’Afrique", écrivait Alioune Diop dans sa préface à La philosophie bantoue[1] du P. Placide Tempels, en le remerciant d’avoir permis la publication de ce texte, "témoignage pour nous de l’humilité, de la sensibilité et de la probité qui ont dû marquer ses rapports avec les Noirs". C’était en 1949 et c’était aussi le premier livre publié par Présence Africaine, la maison d’édition fondée cette année-là par le même Diop.

Le père Tempels naquit en Belgique à Berlaar, dans la province d’Anvers, le 18 février 1906, de parents du Limburg et fut baptisé avec le nom de Frans. À 18 ans il entra dans l’Ordre des Frères Mineurs Franciscains à Thielt, dans la province des Flandres occidentales, où il prit le nom de Placide. Ordonné prêtre le 15 août 1930, il se prépara à la vie missionnaire et partit au Congo belge (actuellement République Démocratique du Congo) où il arriva le 22 novembre 1933.

Pensées et aspirations profondément humaines

Tempels même décrivait ainsi ses premières années au Congo : "Je suis venu en Afrique en 1933 comme Européen, comme blanc, dans une Afrique colonisée et, surtout en croyant être porteur d'un message divin… Et le message que Dieu me confia m'inspirait des attitudes cléricales, de maître spirituel, de docteur autoritaire, de fonctionnaire religieux, de chef ou de pasteur, vis-à-vis d'ouailles qui n'avaient qu'à écouter, obéir et se taire. J'ai couru la brousse pendant des années; j'ai prêché, enseigné, essayé d'organiser mon Église. J'ai même tenté de faire comprendre et de convaincre et, pour ce faire, entrepris toutes les méthodes possibles connues en Europe. Après beaucoup de peine, je fus envahi par le désespoir, car je sentais que j’avais échoué et que rien ne s'était enraciné"[2].

Après dix ans de travail, après bien de recherches et d'essais, de désespoirs et d’échecs, Tempels trouve finalement ce qu’il considère sa "voie" : s’intéresser directement à l'homme que pendant tant d’années il n’avait que côtoyé.

"Je regardais donc cet homme", écrit Tempels, "en m'adressant à lui: Quel homme êtes-vous? Que pensez-vous? Que désirez-vous par-dessus tout?... Je dois dire que mon but, dans cette recherche de l'homme bantou, était maintenant de me sentir ‘bantou’ au moins une fois. Je voulais penser, sentir, vivre comme lui, avoir une âme bantoue. Tout cela avec l'intention de pouvoir m'adapter. Une fois parvenu à voir et à sentir la vie comme lui, je reprendrais la personnalité européenne et redeviendrais le propagandiste d’une religion… mais parlant, cette fois-ci, un langage vraiment adapté et compréhensible"[3].

Comme il le remarque lui-même, il y avait certainement dans l’attitude de Tempels quelque chose de différent d’un simple intérêt scientifique face à l’"objet" de sa science : "sympathie" et ouverture à l’homme vivant devant lui.

Dans cette rencontre et dans ce dialogue "d’homme à homme", l’homme bantou se révèle, manifeste sa personnalité intime et profonde : "ll me disait: ‘nous désirons par-dessus tout la vie, la vie intense, la vie pleine, la vie forte, la vie totale, l'intensité dans l'être. La fécondité, la paternité et la maternité, une fécondité grande, intense, totale, non pas seulement physique. L'union vitale avec les autres êtres; l'isolement nous tue’. Ce fut une véritable révélation. Nous découvrions ensemble dans l'homme bantou tout un univers de pensées et d'aspirations profondément humaines"[4].

Celle de Tempels fut une "conversion" qui l’amenait à ne plus regarder à distance ou de l’extérieur l’homme bantou, mais à s’approcher de lui pour le regarder face à face et pour se laisser interpeller, commençant avec lui un dialogue authentique.

Tabula rasa

Les divers P. Drumont (protagoniste du roman de Mongo Beti, Le pauvre Christ de Bomba) ou P. Tourbillon (celui du roman Aké Loba, Les dépossédés) sont typiques de toute une manière d’évangéliser de la plupart des missionnaires, catholiques ou protestants.

"Fils de son époque, convaincu de l’incontestable supériorité de la civilisation européenne, modèle idéal et parfait à exporter et instaurer partout dans le monde, ignorant ou méprisant en toute bonne foi les mœurs, coutumes et traditions indigènes, le missionnaire faisait table rase de tous ces particularismes nègres et, après avoir brûlé ou balayé les scories du paganisme, croyait partir à zéro pour poser les solides fondements du christianisme et de la civilisation"[5].

C’est dans ce contexte que le P. Placide Tempels parle, au contraire, de l’"univers de pensées et d’aspirations profondément humaines" de l’homme bantou et publie en français, en 1945, son œuvre fondamentale, La philosophie bantoue, premier ouvrage des éditions Lovania d’Élisabethville (Lubumbashi d’aujourd’hui) au Congo belge, rencontrant des oppositions très violentes au niveau civil et, surtout, ecclésiastique.

Dans une lettre à Gustaaf Hulstaert, un père belge des Missionnaires du Sacré-Cœur, du 4 novembre 1945, Tempels même raconte son entretien avec Mgr De Hemptinne, vicaire apostolique d’Élisabethville. Le jugement du prélat est sans appel : "Livre dangereux dont profiteront les ennemis de l’Église, attaques contre toute notre œuvre d’évangélisation et de colonisation, livre qui corrompra à jamais tout jeune missionnaire qui le lira"[6].

Rome fut saisie de la question (et Tempels dira à Hulstaert qu’il est sub iudice), mais finalement l’auteur de La Philosophie bantoue ne fut pas condamné. Certes, les féroces et lourdes critiques et les polémiques valurent à Tempels un retour forcé en Belgique en 1946.

Nous nous posions trop souvent en face d’eux comme le tout devant le néant…

Dans un contexte idéologique où l’on continuait de proclamer ouvertement ou inconsciemment, à la suite d’Hegel, que la conscience des noirs n’était point arrivée à l’intuition de son essence, le fait de parler de "philosophie" et d’"ontologie" bantoue était une provocation inouïe.

Les idées-clefs de cette philosophie peuvent être résumées en quelques points fondamentaux.

Les Bantous, affirme Tempels, ont une philosophie propre, particulière, qui mérite le nom de philosophie en tant que sagesse profonde. Cette philosophie peut être déduite des us et coutumes, des paroles et des agissements des Bantous. Leurs aspirations fondamentales sont centrées sur la vie, la fécondité et l’union vitale.

L’être n’est pas d’abord une essence déterminée, immuable ; l’être est plutôt un être dynamique, une force-vitale, une capacité d’influence active et passive. Les êtres en tant que forces-vitales constituent un système hiérarchique dans lequel chacun peut augmenter ou diminuer de force selon une capacité de communication.

Cette "philosophie", affirme Tempels, est soutenue par un critère qui est donné comme garantie de connaissance certaine et vraie : l’évidence externe, constituée par la sagesse des Ancêtres, et l’évidence interne de l’expérience du monde et des phénomènes organisée par l’homme même.

Dans le chapitre conclusif, après le long parcours à travers cette "ontologie" bantoue, le P. Tempels écrit : "Si notre hypothèse correspond à la réalité, nous nous verrons dans l'obligation d’opérer une révision de nos conceptions fondamentales au sujet des non-civilisés ; nous serons obligés de corriger notre attitude à leur égard… Nous nous posions trop souvent en face d’eux comme le tout devant le néant… Voilà que tout à coup, il nous apparaît que nous avons affaire à une humanité adulte, consciente de sa sagesse, et pétrie de sa propre philosophie universelle"[7].

Giuseppe Di Salvatore

(À suivre)


__________________

[1] "Bantu" est le pluriel de "muntu" qui signifie "homme". Le mot "bantou" se réfère à un vaste groupe ethnolinguistique qui comprend plus de 400 ethnies de l’Afrique subsaharienne distribuées du Cameroun à l’Afrique centrale, orientale et méridionale.

[2] P. Tempels, Notre rencontre, in Philosophie africaine. Textes choisis I, par A. J. Smet, Presses Universitaires du Zaïre, Kinshasa 1975, 89.

[3] P. Tempels, Notre rencontre…, 89-90.

[4] P. Tempels, Notre rencontre…, 90.

[5] L. Laverdière, Impérialisme missionnaire, sorcellerie et progrès. Études sur les missionnaires et le christianisme dans l’œuvre d’Aké Loba, in "Neue Zeitschrift Missionswissenschaft" 34/4 (1978) 245-246.

[6] F. Bontinck, Aux origines de la philosophie bantoue. La correspondance Tempels-Hulstaert (1944-48), traduite du néerlandais et annotée, Faculté de théologie catholique (Bibliothèque du CERA), Kinshasa 1985, 89-90.

[7] P. Tempels, La philosophie bantoue, Présence Africaine, Paris 1965, 109-110.


20/06/2013 


 

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