Italiano Español Nederlands Français
Home arrow Approfondissements arrow Fermeture des églises de réveil au Cameroun/1
Version imprimable Suggérer par mail

FERMETURE DES ÉGLISES DE RÉVEIL AU CAMEROUN/1

L’ambigüité du rapport religion-politique

 

La nouvelle a mis en émoi les populations et la presse au Cameroun : le Président camerounais aurait ordonné la fermeture d'une centaine d'églises pentecôtistes, églises de réveil, dans les villes de Bamenda, Douala et Yaoundé (selon la radio d’État, plus de 500 lieux de cultes pentecôtistes ont ouvert sans autorisation rien qu’à Yaoundé), qui menaceraient la sécurité intérieure du pays. Cette décision serait intervenue après la mort d'une fillette de 9 ans durant une séance d'exorcisme. La nouvelle a été relayée par la presse écrite et audio-visuelle du pays et celle de l’étranger, comme la CNN[1].

Dans le point de presse du ministre de la communication du Cameroun, du 23 août dernier, il était question de deux arguments majeurs qui auraient porté à la décision : d’une part, l’absence d’autorisation d’association religieuse signée par le Président de la République, et de l’autre le non respect de l’ordre public qui engloberait pour le ministre la sécurité, la salubrité, et désormais la moralité publique.

A cela s’ajoutent l’accusation d’endoctrinement, de persécution et envoûtement des adeptes, de rupture de l’harmonie dans les familles et les ménages, de pollution sonore, d’enrichissement de gourous et appauvrissement des fidèles.

Sans doute, un tel genre de décisions, ne peut ne pas faire surgir une réelle préoccupation sur le fait que la subtile distinction entre les bons et les mauvais groupes, sur le terrain qui concerne la demande et la réponse religieuses, soit confiée à l’évaluation d’une instance étatique déléguée pour déterminer (avec quels critères ?) ce qui est du domaine de la conscience religieuse et ce qui ne l’est pas. Ce n’est pas par une dangereuse solution législative ou un décret du gouvernement que peut être affronté le problème de ce qui est nouveau et différent[2].

Par ailleurs, le flou règne aussi sur cette même décision du Président. “S’agit-il d’un décret, d’un ordre porté ? – se demande la presse – Jusqu’aujourd’hui, on continue à attribuer au chef de l’Etat une décision qui pour être invisible est inattaquable devant les juridictions de recours. Nul ne connait, pour ainsi dire, la contexture d’une décision qui divise[3].

Après la grogne qui s’est manifestée, il semblerait que le Président soit intervenu depuis Genève, où il séjournait, ordonnant la réouverture sans conditions et immédiate des églises fermées. Le Gouverneur du Centre vient, sur instruction du Ministre de l’Administration territoriale, de suspendre la vague de fermeture des églises du réveil, en dépit de leur clandestinité[4].

On annonce, en tout cas, des enquêtes pour retrouver les auteurs de ce qu’on commence à considérer comme une manigance visant à troubler les eaux en cette période sensible préélectorale.

Une croissance exponentielle

Depuis les années 1990, les Eglises de réveil connaissent une croissance extrêmement forte au Cameroun. En effet, le Cameroun connut, en 1990, une grande effervescence sociale e politique. L’opposition réclamait une Conférence nationale. Il n’en fut pas question. Le pouvoir ne permit la tenue que d’une conférence tripartite réunissant l’opposition, la société civile et les personnels politiques majeurs. On arriva, quand même, à la mise en place d’un régime de multipartisme, par le rétablissement de la liberté d’association grâce à la fameuse loi des libertés, la loi N° 90/53 du 19 décembre 1990.

Grâce à cette loi, aussi les églises de réveil obtinrent la possibilité d’agir dans l’espace public, de se rendre visibles et, surtout, audibles... Les nuits des quartiers de Yaoundé sont déchirées, en effet, par les chants et les innombrables “Amen. Alleluja” qui ponctuent les proclamations des “prophètes”. “Je déclare la mort du diable ce soir ! Vous êtes libérés au nom puissant de Jésus Christ… Amen! Alléluja”.

Chaque quartier compte son lot d’églises de réveil, toujours grandissant, avec une variété de noms qui fait état d’une fantaisie surprenante.

Le nombre des fidèles, born again, nés à nouveau, varie, selon les suppositions des chercheurs, entre 5% e 7% de la population du Cameroun, soit un peu plus d’un million de personnes, principalement réparties dans les régions du Centre et du Littoral.

Des démunis, voire indigents, aux citoyens aisés de la sphère politico-administrative, aucune couche sociale n'échappe à cette vague. Sans doute cette ruée s’explique aussi per le fait que beaucoup de pratiques dans ces églises renvoient à ce socle de la culture traditionnelle toujours présent, sous formes diverses, dans l’imaginaire individuel et collectif, fait de rites de purification, de bénédictions, d’exorcismes et de rites de défense et blindage contre la sorcellerie et les avatars de la vie[5].

Par ailleurs, la poussée de ces églises de réveil n’est pas sans inquiéter les responsables des églises constituées, catholique et protestante, qui se hâtent de mettre en place des moyens alternatifs, tels que les séances d’exorcismes “autorisées” qui se tiennent chaque semaine dans la cathédrale de Yaoundé, ou l’officialisation solennelle du mouvement charismatique Ephphata, fondé par feu le P. Hebga, avec son ministère de la délivrance.

Mais cela ne semble pas suffisant pour endiguer la déferlante de ces églises de réveil qui gagnent toujours davantage de la visibilité. A Yaoundé, églises et entreprises se disputent les encarts publicitaires situés aux endroits stratégiques de la capitale.

Le pasteur Dieunedort Kamdem, de “La Cathédrale de la foi”, ne lésine pas sur les moyens pour communiquer. Les panneaux publicitaires de 4 m sur 3 sont visibles dans des lieux de forte concentration humaine, sur une période allant de trois à six mois. Et lorsqu’il faut débourser au moins 3 à 4 millions FCFA pour faire imprimer de telles affiches tous les mois, la question est posée dans la presse sur la provenance des fonds[6].

Sans doute, l’investissement rapporte: “Malgré le coût élevé, les grands panneaux interpellent les gens. La preuve, depuis six mois que j’ai commencé à communiquer, je suis passé de 50 à 2000 chrétiens”, déclare satisfait le pasteur Dieunedort Kamdem.

Les messages, souvent longs et touffus, sont significatifs du but à atteindre : “Que Dieu accorde la sagesse divine au président de la République et à toutes les autorités administratives du Cameroun au nom de Jésus Christ” ; “La nation camerounaise est la propriété privée de Jésus Christ” ; “Que l’Éternel des armées bénisse la police et les Forces Armées Camerounaise, tous les corps en tenue et que la paix et la prospérité les accompagnent![7].

Des programmes d’évangélisation sont diffusés sur les ondes radio et sur les télévisions privées. De petites chaînes de télévision religieuses voient aussi le jour. Elles s’appellent “Jésus télévision, Gloire TV, Gospel TV, Fréquence vie radio, Christ ou encore Kanodi Tv”. Elles sont au service de mouvements religieux comme “Ministère international Va et Raconte”, “Ministère international prophétique arc-en-ciel” et “Eglise des rachetés de Dieu[8].

 

Giuseppe Di Salvatore

(À suivre)

 

___________

[1] Cf. Cameroon's president orders Pentecostal churches closed, in edition.cnn.com

[2] Cf. E. Grasso, Pour une approche globale du phénomène des nouveaux mouvements religieux, in “Omnis Terra” (fr.) 35 (1996) 244-250.

[3] Cameroun - Fermeture des églises de réveil : la tentative d’exorcisme manqué de Issa Tchiroma, in www.camer.be

[4] Cf. Cameroun - Psychose: Le Gouverneur du Centre suspend la fermeture des églises, in www.cameroon-info.net

[5] Cf. Cameroun: Ruée vers les Eglises réveillées en prolifération inquiétante et des sanctuaires à miracles”, in www.cameroon-info.net

[6] Cf. Cameroun : Au cœur du commerce de la foi, in www.afrik.com

[7] Cameroun : Des pasteurs pentecôtistes s’affichent sur de grands panneaux, in www.fepef.com

[8] Cf. Cameroun: Propagande agressive des nouvelles Eglises pour attirer les fidèles. L’évangélisation par la pub, in www.kipa-apic.ch

 

23/09/2013


 

Site de la Communauté missionnaire Redemptor hominis