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Interviews/10




ENTRETIEN AVEC LE DOYEN JEAN-BERTRAND SALLA/1


Foi et raison en Afrique : un équilibre difficile





 Prêtre du diocèse de Mbalmayo (Cameroun), l’Abbé Jean-Bertand Salla, âgé de 43 ans, a obtenu le Doctorat en Théologie morale à l’Accademia Alfonsiana, à Rome, en 2004. Enseignant à la Faculté de Théologie de l’Université catholique d’Afrique Centrale/Institut catholique de Yaoundé, il est Doyen de cette même Faculté depuis deux ans. Il nous accueille avec une grande cordialité, en nous remerciant de lui donner l’occasion de s’exprimer sur des sujets ecclésiaux délicats et actuels. Sur son bureau nous découvrons une belle écritoire, "souvenir" du Paraguay.



* Depuis deux ans, vous dirigez la Faculté de Théologie à l’Université catholique d’Afrique Centrale; celle-ci prépare du reste la plupart des candidats à la prêtrise du Cameroun et plusieurs autres venant de divers pays d’Afrique. Quels sont, à votre avis, les défis auxquels la formation des prêtres en Afrique est confrontée ?

Notre Faculté accueille cette année 230 étudiants, candidats à la prêtrise et prêtres, surtout du Cameroun, mais provenant aussi du Tchad, de la République Centrafricaine, du Gabon, du Congo, du Burundi …, y compris des membres des Instituts religieux.

 Parmi les défis à relever dans la formation des prêtres, j’évoquerais d’abord celui de former des Pasteurs simples, humbles et détachés. En Afrique malheureusement, nos représentations culturelles au sujet du sacerdoce, et compte tenu aussi de la pauvreté de nos milieux, laissent croire aux gens que la prêtrise est une ascension sociale. On n’imagine pas que c’est un appel de Dieu en vue d’un service à rendre. C’est un ministère qui donne des joies, mais qui entraîne également des contraintes, parfois extrêmes. Le prêtre est l’imitateur du Christ et doit l’imiter jusqu’au martyre. En Afrique, on ne l’imagine pas comme un serviteur, celui-là qui "lave les pieds" de ses frères et de ses sœurs.

L’un des défis pour nous est justement de faire comprendre aux jeunes que nous formons qu’ils se préparent à être des serviteurs, à être le reflet du visage bienveillant et miséricordieux du Christ, des ouvriers qui travaillent dans la vigne du Seigneur, des leaders dont les richesses sont la bonté du cœur, la générosité, un sens élevé du service des pauvres et des plus petits. Tel est le principal enjeu de la formation au sacerdoce aujourd’hui en Afrique.

Le discernement culturel à la lumière de l’évangile constitue cet autre défi à relever ; nous devons nous assurer que le prêtre en formation chez nous aura le courage de discerner et de discipliner les besoins spirituels de notre peuple. Ce peuple vit encore dans un univers dominé par des peurs métaphysiques, en lien avec ce qu’on appelle vulgairement la sorcellerie.

Nos fidèles croient voir le diable partout, et ils veulent le voir responsable de tous leurs malheurs et de tous leurs échecs, car ils se déchargent ainsi de toute responsabilité face à leur propre destin. Nous devons donner à notre peuple des prêtres convaincus que L’Évangile juge toutes les cultures et aussi les pratiques culturelles ancestrales ; ce peuple a besoin de Pasteurs lucides qui l’éclairent, l’aident à discerner et le libèrent de peurs irrationnelles. Les fidèles en Afrique n’ont pas besoin de prêtres eux-mêmes effrayés et complexés, dominés par les représentations culturelles qui "vendent" le diable et qui provoquent des angoisses et démobilisent les gens.

Dans la formation des prêtres, il y a finalement un défi majeur à ne pas sous-estimer et qui consiste à former de bons gestionnaires des biens de notre Église. Les Églises d’Afrique, après avoir longtemps bénéficié de l’aide précieuse des Églises d’Europe sont appelées à prendre conscience de la nécessité de produire leurs moyens de subsistance et d’assurer une bonne gestion des œuvres en vue de l’évangélisation. Or, parmi les scandales qui éloignent souvent les chrétiens de nos églises, il y a la mauvaise gestion des biens qui porte atteinte à l’intendance apostolique.

* Dans vos interventions et vos écrits, vous insistez particulièrement sur l’importance d’un rapport correct entre la foi et la raison, les convictions religieuses et la rationalité, en vue d’un travail en profondeur d’évangélisation en Afrique. Pouvez-vous nous exposer par des lignes essentielles votre regard à ce propos?

 Quand j’ai présenté l’encyclique Lumen fidei de Pape François à Mbalmayo, aux fidèles de la paroisse d’Obeck confiée à votre Communauté, j’ai souligné que dans l’encyclique est aussi abordée la question de la relation entre la foi et la raison, question à laquelle le bienheureux Jean-Paul II avait consacré l’encyclique Fides et ratio.

La raison est une lumière interne que Dieu a mise en nous pour nous permettre d’assumer avec lucidité et responsabilité notre mission sur terre. Tout au long de l’évangélisation, depuis St Paul jusqu’à nos jours, nous pouvons constater que la présentation de l’évangile a été rendue plus facile et pertinente grâce à l’action combinée de la foi et de la raison, ce qui a empêché au christianisme de sombrer dans le fondamentalisme.

La foi a besoin de l’éclairage de la raison ; lorsque la raison est évacuée de la sphère sociale ou religieuse, le discernement, même spirituel, devient difficile. Le chrétien africain doit être plus attentif à l’interaction entre la foi et la raison parce que nos cultures laissent une grande place à la croyance, aux phénomènes irrationnels et paranormaux. Cela entraîne une crédulité qui aboutit à ce qu’on a appelé "l’enflure de l’irrationnel" ; ce phénomène s’accompagne toujours d’une tentative de mystifier la compréhension de l’homme et du monde ; de nos jours, les sectes exploitent cela à des fins démagogiques et d’infantilisation.

 Mgr Jean Zoa a montré le danger de cette enflure de l’irrationnel sur le développement même de nos populations, en disant que nos masses rurales et urbaines, même scolarisées, vivent avec une mentalité préscientifique et fétichiste, tuant la possibilité d’une montée collective et rapide dans le chemin du progrès. Voilà un mal qui mériterait le nom de fléau pour toute l’Afrique noire.

Comment pouvons-nous nourrir véritablement quelques espoirs pour un développement humain et spirituel, pendant que notre condition dans le continent est emprisonnée dans cette vision préscientifique de l’univers ? Sans la raison, notre foi d’Africains est vite domestiquée et anesthésiée par des peurs irrationnelles et par le déterminisme métaphysique qui nous écrase et nous empêche de voler.

Vivre donc un rapport correct entre la foi et la raison, entre convictions religieuses et rationalité est vital pour un travail en profondeur d’évangélisation de nos cultures.


(Propos recueillis par Silvia Recchi)

(À suivre)

 

12/01/2014

 

 

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