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Thèmes de Doctrine Sociale de l’Église/3

 

 

LA DIGNITÉ PERSONNELLE DU TRAVAIL

De Léon XIII à Pie XII 

 


Dans Rerum novarum l'objectif principal est la défense des ouvriers réduits par les patrons à un état presque servile (n. 2). On y affirme le caractère naturel du travail, tout en le subordonnant à la propriété privée (n. 4).

Dans le souci de contenir et de réprimer des abus vis-à-vis des ouvriers, l’on souligne surtout le respect de la personnalité du travailleur, sans pour autant mettre en discussion le système social existant.

L'encyclique indique quelques orientations éthiques comportementales tant pour les ouvriers que pour les employeurs (n. 16). À ces derniers en particulier, elle adresse une exhortation à respecter la "dignité de l’homme" du travailleur (n. 16), en posant ainsi les bases du développement de la conception personnaliste du travail et de l’homme même, conception qui s’est affirmée comme le principe fondamental de toute la pensée sociale de l'Église.

Entre la conception individualiste du travail, soutenue par le libéralisme économique, et la conception collectiviste, soutenue par le socialisme-marxiste, qui, pour des raisons différentes, minaient la dignité de la personne, en la considérant comme un simple instrument de production ou en lui niant toute "consistance existentielle", Léon XIII, en situant le travail en relation avec le travailleur, affirme la place centrale de la personne dans le monde économique, en défendant la dignité personnelle et ses droits.

D'un point de vue économique, le travail peut être considéré comme un élément fondamental de la production, et d'un point de vue humain comme une expression de la personne.

Dans l'optique économique, la première encyclique sociale considère le travail comme un élément indispensable qui permet l'entretien individuel et la richesse sociale (cf. Rerum novarum, 27 ; cf. Quadragesimo anno, 53). Cette production, cependant, demande une collaboration avec le capital.

Léon XIII, en voyant dans le conflit capital-travail le nœud fondamental de toute la question sociale de la civilisation industrielle, soutient qu’"il ne peut y avoir de capital sans travail, ni de travail sans capital" (Rerum novarum, 15), en envisageant, ainsi, une collaboration entre les classes qui s’étaient formées dans le nouveau système socio-économique. Il n'affirme pas, en effet, la primauté absolue du travail, mais, tout en reconnaissant la nécessité des deux, il avertit la pression que le capital exerce sur le travail.

À côté de cet aspect économique productif, cependant, le travail, pour la doctrine sociale, a surtout une dimension humaine, et c’est justement celle-ci qui doit prévaloir.

Si le travail est défini comme "l'activité humaine exercée dans le but de se procurer ce qui est requis pour les divers besoins de la vie, mais surtout pour l'entretien de la vie elle-même" (Rerum novarum, 34), il est considéré de toute façon comme une structure constitutive de la personne humaine. En tant qu’une prérogative de l'homme, le travail ne doit pas être une réalité qui le dégrade, mais qui au contraire lui fait honneur, "parce qu'il lui fournit un noble moyen d’entretenir sa vie" (Rerum novarum, 16). Il s’ensuit, comme conséquence immédiate, que le travail ne peut être considéré et traité comme une marchandise quelconque, justement parce qu'on doit y reconnaître l'activité et l'expression de la personne.

Cette préoccupation est présente dans tout l'enseignement social sur le travail et au nom de ce principe personnaliste affirmé dès le début, le Magistère social est appelé à attirer l’attention sur le problème de l'humanisation du travail et à dénoncer, dans les différents contextes socio-historiques, les conditions ou les systèmes économiques qui nient ou menacent la dignité du travailleur.

C'est l'aspect humain du travail, sa dignité liée à chaque personne et à la société humaine qui doit donc conditionner la relation du travail avec la production, facteur qui a été laissé de côté tant par le libéralisme que par le socialisme.

Le travail, en relation avec la dignité personnelle de l'homme, acquiert une série de caractères qui lui sont propres et qui sont devenus une partie intégrante de sa conception chrétienne.

Caractère personnel et nécessaire du travail

Déjà dans Rerum novarum l’on affirmait les caractères, personnel et nécessaire, du travail qui constituent des aspects inaliénables puisque gravés en lui par la nature.

Le premier "parce que la force active est inhérente à la personne et qu'elle est la propriété de celui qui l'exerce et qui l'a reçue pour son utilité" (Rerum novarum, 34) ; le second "parce que l'homme a besoin du fruit de son travail pour conserver son existence, et qu'il doit la conserver pour obéir aux ordres irréfragables de la nature" (Rerum novarum, 34).

Léon XIII détermine le fondement du caractère personnel du travail dans la nature spirituelle et libre de l'homme, image de Dieu, auquel a été donné, en vertu de sa supériorité sur les autres êtres, le devoir d'assujettir la nature (cf. Rerum novarum, 32).

L'homme, en travaillant, imprime en lui une partie de la nature qu'il transforme et qu’il réduit à la culture ; en même temps, il grave dans la nature l'empreinte de sa personnalité (cf. Rerum novarum 7). En ce sens, l’on affirme le rôle fondamental du travail en tant que médiation entre l'homme et la nature.

Le travail, selon une analyse objective de son rapport avec la personne qui le réalise, est une expression créatrice de l’individu ; en même temps, il est une activité médiatrice à travers laquelle l’homme transforme, modifie et s'approprie une partie de la nature. Cependant, cela demeure souvent sur un plan idéal, étant donné que le travail peut être exposé aux déviations, se trouver aliéné et, en ayant en lui-même un caractère d'ambivalence, le travailleur peut être exploité et opprimé.

Léon XIII soulignait cet aspect dans l'affirmation de la nécessité de soustraire l'ouvrier à l'inhumanité de spéculateurs qui abusaient des personnes comme si elles étaient des choses (cf. Rerum novarum, 33), en soutenant l'indignité du fait d'utiliser l'homme comme un quelconque instrument et de l’évaluer uniquement par rapport à ses énergies physiques (cf. Rerum novarum, 16).

Pie XI

En ce qui concerne le caractère de nécessité, le travail est effectivement le moyen pour se procurer de quoi subsister (cf. Rerum novarum, 7), activité destinée à l'entretien de l'individu et des membres de sa famille (cf. Quadragesimo anno, 72), étant donné que le maintien de la vie est un devoir fondamental. La nature, en effet, met ses biens à la disposition de l'homme pourvu qu’il en prenne soin.

Dans la même ligne, se sont prononcés les Pontifes successifs. Pie XI, quarante ans après Rerum novarum, réaffirme le caractère naturel et personnel du travail orienté à sa fin typiquement spirituelle et sociale (cf. Quadragesimo anno, 70.135) ; Pie XII soutient que par le travail l'homme tend à transformer et à s'approprier une partie de la nature en vue de sa propre liberté[1].

Ces mêmes Pontifes dénoncent donc l'utilisation et la dégradation subies par les travailleurs. En particulier Pie XI, de manière claire, soutient que "la matière inerte est anoblie par le travail, les personnes par contre se corrompent et s'avilissent" (Quadragesimo anno, 134), déplorant ainsi les conditions de travail dans les usines et la transformation du travail en instrument de perversion et d'aliénation.

Ces aspects réalistes et concrets présents à l'origine de l'enseignement social rappellent en particulier les problématiques postérieures du droit et du devoir du travail.

Tout en étant déjà présent dans Rerum novarum, ce sera surtout Pie XII qui mettra l'accent sur cet aspect juridique du travail étroitement lié à l'affirmation de sa dignité.

Dans la revalorisation de la dimension juridique de la culture entre les deux guerres, il est particulièrement attentif aux droits et devoirs des hommes en mettant, parmi les principes fondamentaux de l'ordre social et de la paix, la dignité et les droits de la personne humaine et du travail[2].

Vu son caractère naturel, le travail est donc nécessaire parce qu’il représente l'action de la personne sur la nature et sans le travail l'homme ne peut pas se procurer ce qui est indispensable à sa vie. Se maintenir en vie étant un devoir, affirme Pie XII, le travail aussi est un devoir. En même temps, il est un droit naturel parce que chaque individu a besoin du travail comme un moyen permettant de pourvoir à sa propre vie et à celle des membres de sa famille[3].

Caractère social du travail

À ces deux aspects qui illustrent la conception et la dignité du travail, s'ajoute un troisième : le caractère social du travail, une dimension qui acquiert un grand relief dans Quadragesimo anno (n. 70), et que Pie XII reprend dans ses messages.

Au-delà d'être un moyen pour gagner de quoi vivre et expression essentielle de l'individu lui-même, le travail, en effet, a un caractère inévitablement social. Avant tout parce qu'il produit des biens et des services pour toute la société, ce qui renvoie au principe du bien commun, un principe fondamental dans la doctrine sociale, lui-même présent dès la première encyclique sociale dans laquelle on soutenait qu'en réalité le travail des ouvriers est celui qui produit la richesse des nations (cf. Rerum novarum, 27). Quadragesimo anno continue dans cette direction, en affirmant que "ces biens immenses qui constituent la richesse des hommes sortent des mains des travailleurs" (n. 53) ; le caractère social du travail doit être donc considéré avec tous les autres éléments du monde socio-économique. Encore plus, le fait et la conscience que le travail a toujours une incidence importante par rapport au bien commun de toute la société, insèrent la question ouvrière et le problème du travail dans un discours plus articulé, touchant tout le système socio-économique et politique mondial.

On retrouve aussi le caractère social du travail dans la réalisation concrète de ce dernier car l'activité ouvrière s'exerce en contact et en collaboration entre les hommes dans le cadre d'un système organisé et constitue un élément de coopération, d'unité et de solidarité.

Tous ces éléments, explicatifs de la conception personnaliste du travail et de sa dignité, synthétiquement observés dans le cadre des origines de la doctrine sociale, sont devenus en réalité, dans les mises à jour successives faites en relation aux exigences et aux problématiques des temps, le patrimoine fondamental de la pensée sociale de l'Église sur le travail.

Donc, la dignité du travail est sans aucun doute une clé de la vision humaine et chrétienne de l'activité de l'homme. Depuis les origines de l'enseignement social de l'Église, en passant par l'affirmation conciliaire, surtout avec Gaudium et spes, la dignité de la personne constitue le préalable fondamental de l'enseignement social de Jean Paul II, où le travail et sa dignité, en particulier la dignité de l'homme qui travaille, deviennent la clé essentielle de la question sociale.

Emanuela Furlanetto

(Traduit de l’italien par Franco Paladini)

 

________________________

[1] Cf. Pio XII, Radiomessaggio sulla funzione della civiltà cristiana (1° settembre 1944), in AAS 36 (1944) 253.

[2] Cf. Pio XII, Radiomessaggio natalizio sull'ordine interno delle nazioni (Natale 1942), in AAS 35 (1943) 19-20; "Qui veut que l'étoile de la paix se lève et se repose sur la société donne au travail la place que Dieu lui a réservée dès l'origine. Comme moyen indispensable de possession du monde, que Dieu a voulu pour sa gloire, tout travail possède une dignité inaliénable et, en même temps, un lien étroit avec le perfectionnement personnel ; noble dignité et prérogative du travail, que ne déprime ni la peine ni le fardeau qu'il faut accepter comme conséquence du péché originel, en esprit d'obéissance et de soumission à la volonté de Dieu", ivi 20.

[3] Cf. Pio XII, Radiomessaggio nel 50° anniversario della “Rerum Novarum” (Pentecoste 1941), in AAS 33 (1941) 201. 

 

02/02/2014


 

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