Italiano Español Nederlands Français
Home arrow Droit canonique et cultures arrow Droit canonique et cultures/30. Les religieux sont-ils des laïcs ?/1




Version imprimable Suggérer par mail



Droit canonique et cultures/30

 

Les religieux sont-ils des laïcs ?/1

Un éclairage canonique

 

Les religieux sont-ils des laïcs?

La question se pose souvent dans des milieux ecclésiaux. À celle-ci l’on répond parfois “oui”, car ils ne sont pas des ministres ordonnés, mais également “non”, car ils ne sont pas de simples fidèles et ils ont leur statut propre[1].

Or, en droit canonique (et en droit en général), les mots ne sont jamais insignifiants. Ils désignent une réalité que le législateur doit toujours bien définir ; dans le cas contraire, on risquerait le flou dans le statut des personnes et donc des titulaires de tels ou tels droits et de telles ou telles obligations. Et dans ce contexte incertain, le droit ne pourrait pas établir des rapports d’équité ni assurer sa discipline.

Or, pour répondre à notre question, à savoir si les religieux sont des laïcs, il faut justement définir le mot “laïc” et celui de “religieux” dans le langage canonique pour considérer l’éventuelle proximité ou distance entre le contenu des deux termes.

La terminologie au Vatican II

Le Code de droit canonique ne nous donne pas une définition du laïc ; il nous faut donc brièvement revenir à la terminologie des documents de Vatican II où le Code a puisé ses notions et ses concepts.

Le Concile n’a pas non plus voulu définir le “laïc” ; il a essayé par contre de nous offrir sa description, avec quelques éléments identitaires fondamentaux.

Dans la Constitution Lumen gentium, le terme “laïc” désigne avant tout, et par voie négative, celui qui n’est ni clerc ni religieux (n. 31)[2].

Il faut rappeler, cependant, que l’état clérical comprenait, au temps du Concile et jusqu’au motu proprio Ministeria quaedam de Paul VI en 1972, une plus large catégorie de fidèles que celle d’aujourd’hui, qui allait notamment de ceux qui étaient tonsurés jusqu’à ceux qui étaient constitués dans l’épiscopat.

S’agissant de l’état religieux, la terminologie conciliaire désignait également une réalité plus ample que celle établie par le Code actuel ; une terminologie d’ailleurs qui n’était pas dépourvue d’une certaine ambiguïté, du fait que Lumen gentium appelait religieux tout membre d’institut appelé aujourd’hui de vie consacrée (notamment les ordres religieux, les congrégations religieuses, les sociétés de vie commune et les instituts séculiers).

Lumen gentium présente une division tripartite des fidèles, distingués en clercs, religieux et laïcs. La grande nouveauté du Concile, toutefois, est de les situer sur la base baptismale commune, qui précède toute distinction au niveau des fonctions et des conditions de vie.

Vatican II réduit, en effet, à une plus juste mesure l’unilatéralité de la vision hiérarchique qui avait prédominé aux siècles précédents. Il ne diminue certainement pas la valeur de la structure hiérarchique de l’Église, mais la place dans un contexte ecclésiologique plus complexe et plus profond, où elle n’est pas le seul paramètre interprétatif de la vie et de la mission de l’Église. 

Fidèles et laïcs

Une acquisition ultérieure du Concile a donc été la distinction entre laïcs et peuple de Dieu, entre laïc et fidèle. Tout baptisé est un fidèle du Christ, membre du peuple de Dieu ; cette réalité précède toute distinction ultérieure sur la base des charismes reçus, des fonctions et des ministères exercés.

S’agissant des laïcs, la Constitution dogmatique sur l’Église affirme qu’ils sont ceux qui, incorporés au Christ par le baptême, intégrés au peuple de Dieu, faits participants à leur manière (suo modo) de la fonction sacerdotale, prophétique et royale du Christ, exercent pour leur part (pro parte sua), dans l’Église et dans le monde, la mission qui est celle de tout le peuple chrétien[3].

Lumen gentium s’efforce ainsi de donner une définition non seulement par voie négative, en disant ce que le laïc n’est pas, mais aussi par désignation positive, en indiquant des éléments d’identité ecclésiale des fidèles laïcs.

Les limites de cet effort d’identification du laïc consistent dans le fait que les éléments identitaires qui lui sont attribués sont pratiquement propres à tous les fidèles du Christ, à tous les baptisés, comme l’affirmera plus tard le can. 204 §1 du Code dans sa définition du fidèle du Christ.

L’élément spécifique que le passage de Lumen gentium n. 31 explicite pour identifier le laïc est rendu par les expressions “à leur manière” (suo modo) et “pour leur part” (pro parte sua).

Cette “manière” et cette “part” font référence à la nature séculière propre des laïcs. Le même passage de Lumen gentium ajoute, en effet, que la vocation propre des laïcs consiste à chercher le règne de Dieu à travers la gérance des choses temporelles qu’ils ordonnent selon Dieu. Ils vivent au milieu du siècle engagés dans les travaux du monde, dans les conditions ordinaires de la vie familiale et sociale[4].

La dimension séculière, l’engagement dans le monde, communs à tous les baptisés, ont une modalité particulière d’actuation qui est propre et spécifique des laïcs. Toutefois, ils ne leur sont pas exclusifs. Avec des modalités différentes, la sécularité s’applique également au clergé séculier ainsi qu’aux membres des Instituts séculiers.

Vatican II propose, d’un côté, une description par voie négative du laïc (celui qui n’est pas religieux ni clerc) et, de l’autre côté, une description positive, mais qui s’applique facilement à la catégorie générale du “fidèle” et qui risque de n’ajouter rien de vraiment spécifique à l’égard des laïcs.

Malgré cela, Vatican II a représenté un progrès indéniable, en dépassant la tripartition des fidèles en clercs, religieux, laïcs vers une articulation plus profonde et complexe de l’ecclésiologie. L’approche conciliaire permet en effet de distinguer une perspective hiérarchique et ministérielle (clercs-laïcs) d’une perspective charismatique (ceux qui appartiennent à la vie consacrée et ceux qui n’y appartiennent pas).

Par ailleurs, le Concile n’est pas parvenu à une synthèse satisfaisante quant à la relation entre fidèle et laïc. Le Concile a laissé ouverte la question de l’identité ecclésiale du fidèle laïc, identité qui sera l’objet d’approfondissements ultérieurs après Vatican II[5].

Silvia Recchi

(À suivre)

 

______________________

[1] Nous reprenons ici les réflexions développées in S. Recchi, Les religieux sont-ils laïcs ? Une approche canonique, in “Annales de l’École Théologique Saint-Cyprien” 17 (2014) 119-129.

[2] “Sous le nom de laïcs, on entend ici l’ensemble des chrétiens qui ne sont pas membres de l’ordre sacré et de l’état religieux sanctionné par l’Église” (LG 31a). Cette définition était de fait canonique, mais elle avait une autre portée et une autre fonction que celle d’une définition d’identité ecclésiale, car elle avait pour but d’établir la liberté de ceux qui n’étaient pas astreints aux charges et aux obligations des clercs.

[3] Cf. Lumen gentium, 31.

[4] Cf. Lumen gentium, 31.

[5] Cf. G. Mazzoni, Il “christifidelis” : identità ecclesiologica e condizione giuridica, in Gruppo Italiano Docenti i Diritto canonico, Fedeli, Associazioni, Movimenti, Glossa, Milano 2002, 11-33.


26/08/2014


 

Site de la Communauté missionnaire Redemptor hominis