Italiano Español Nederlands Français
Home arrow Profils missionnaires et spirituels arrow Si le ciel n'est pas vide, la mission n'est pas facultative pour les chrétiens/1
Version imprimable Suggérer par mail



Profils missionnaires et spirituels

 


SI LE CIEL N'EST PAS VIDE, LA MISSION N'EST PAS FACULTATIVE 

POUR LES CHRÉTIENS/1

 

Une lecture de Madeleine Delbrêl à la lumière

de l'encyclique Spe salvi

 


Il y a cinquante ans, jour pour jour, le 13 octobre 1964, mourait à Ivry-sur-Seine (France) Madeleine Delbrêl, une femme qui a su unir l'expérience de l'abîme de la mort de Dieu avec le mystère chrétien. 

Quelques orientations que la lecture de sa figure laisse émerger en font un personnage extrêmement actuel et intéressant pour la mission de l'Église.

 

 

Un tombeau vide a marqué l'histoire. Des générations et générations ont dû en discuter le pourquoi. Ce vide est-il la présence du tout ou du néant ?

Dans son encyclique Spe salvi, Benoît XVI a abordé ce nœud crucial de notre époque, ainsi que de toute autre époque. Pour le Pape, un élément caractéristique des chrétiens est justement le fait de savoir que leur vie ne finit pas dans le néant (cf. n. 2). Devant ce tombeau vide, Marie Madeleine est demeurée en attente d'une réponse qui lui sera donnée.

Dans le siècle dernier, nous suggère Jacques Loew, prêtre ouvrier français, une autre Madeleine aussi, en contact avec l'athéisme et la négation de Dieu qu'elle partageait, a su attendre, en cherchant une réponse qui n’humiliât point son intelligence.

 

“Dieu est mort, vive la mort”

Jeune fille française, intelligente et libre, attirée par la lecture, l'art, la poésie, Delbrêl est sensible, dès son jeune âge, aux vives discussions d'un milieu cultivé qu'elle peut fréquenter. La foi est absente de sa vie.

À dix-sept ans, elle s'exclame : “Dieu est mort, vive la mort” ; mais elle souligne ensuite que, par conséquent, le monde et son histoire se révèlent comme “la plus sinistre farce qu'on puisse imaginer”. Comment se jurer amour et fidélité éternels, si chaque jour l'infidélité certaine s'approche avec l'abandon de la mort ? Pourquoi se donner de la peine pour rendre les gens heureux, alors qu'il sera plus dur pour eux de quitter une vie où ils étaient si bien ? Et ainsi de suite, dans un tourbillon où il n'y a que trois certitudes : la mort, l'inexistence de Dieu et l'absurde.

Madeleine voit et constate la réalité, et en l'observant elle ne peut cependant ne pas remarquer la rencontre avec des gens ni plus vieux, ni plus bêtes, ni plus idéalisés qu'elle, mais chrétiens. Elle note qu'ils vivent sa même vie, discutent autant qu'elle, dansent aussi autant qu'elle, travaillent parfois plus qu'elle, ont une formation scientifique et technique plus élevée que la sienne, des convictions et un engagement politique qu'elle n'a pas encore. Et tout naturellement, ils laissent entrer le Christ dans leurs discours, ils semblent ne pas pouvoir se passer de lui et il apparaît vivant. Elle se demande alors s'il est intellectuellement honnête continuer à considérer Dieu comme sûrement inexistant. C'est là que commence sa recherche. Elle-même écrit que, pour aller droit au but, elle décida de parler avec lui, de prier, “depuis, lisant et réfléchissant, j'ai trouvé Dieu ; mais en priant, j'ai cru que Dieu me trouvait et qu'il est la vérité vivante et qu'on peut l'aimer comme on aime une personne”. Mais ce n'est pas un spiritualisme abstract qui caractérise la vie de Madeleine.

Spes salvi nous explique : “Celui qui ne connaît pas Dieu, tout en pouvant avoir de multiples espérances, est dans le fond sans espérance, sans la grande espérance qui soutient toute l'existence. … 'La vie éternelle, c'est de te connaître, toi le seul Dieu, le vrai Dieu, et de connaître celui que tu as envoyé, Jésus Christ' (Jn 17, 3). La vie dans le sens véritable, on ne l'a pas en soi, de soi tout seul et pas même seulement par soi : elle est une relation. Et la vie dans sa totalité est relation avec Celui qui est la source de la vie. Si nous sommes en relation avec Celui qui ne meurt pas, qui est Lui-même la Vie et l'Amour, alors nous sommes dans la vie” (n. 27). “C'est un Dieu personnel qui gouverne les étoiles, à savoir l'univers ; ce ne sont pas les lois de la matière et de l'évolution qui sont l'instance ultime, mais la raison, la volonté, l'amour – une Personne. Et si nous connaissons cette Personne et si elle nous connaît, … alors nous sommes libres” (n. 5).

Madeleine écrit : “Dieu est un Quelqu'un. … Tous les mots qui veulent 'donner une idée de Dieu' parlent en effet d'un Dieu qui serait une idée, pas vivant, pas actif, pas efficace, en deux mots, pas 'quelqu'un'. Son caractère concret lui fera dire que le chrétien aussi n'est pas un idéaliste, mais ce qui le qualifie “c’est parler et c’est agir : parler pour dire ce que Dieu a dit de dire ; agir pour faire ce que Dieu a dit de faire”, et le faire percevoir comme une présence agissante.

La mission n'est pas facultative

La vie et les choix de Delbrêl ne sont pas marqués par des apparitions spéciales, de grandes œuvres et d'imposants résultats. On la connaîtra et on l'appréciera, à travers ses écrits souvent d'occasion, surtout après sa mort soudaine à l'âge de 60 ans. C'est une existence ordinaire que la sienne au milieu de gens ordinaires, faite de rencontres et contradictions. Parmi ces dernières, la maladie de son père qui, ayant perdu la vue et la raison, sera la cause, par ses attitudes bizarres, de la désagrégation de la famille ; la vocation religieuse du jeune qui semblait devoir devenir l'homme de sa vie ; tout son cheminement, après sa conversion, jusqu'aux longues années en contact avec les ouvriers d'Ivry-sur-Seine, dans la périphérie industrielle de Paris, bastion communiste de ces décennies, où elle partit vivre pauvre, chaste et obéissante ensemble avec deux autres filles[1], sans règles particulières sinon celle de s'immerger dans ce vide de Dieu qu'elle-même avait expérimenté, avec la foi pour seule certitude. De son expérience de mort et de vie qui l'accompagne toujours, elle dira : “Il faut se savoir perdu pour vouloir être sauvé”.

L'abbé Jacques Lorenzo

Fondamentale fut pour Madeleine la rencontre avec l'abbé Jacques Lorenzo, un prêtre qui “a voulu être prêtre et rien de plus” et qui “a fait exploser” l'Évangile pour elle : un livre fait pour être accueilli en nous et qui veut être nous-mêmes partout. L'Évangile comme un appel personnel, pour tous, à vivre ici et maintenant, car, répétait-elle souvent, une fois que nous avons connu la parole de Dieu nous n'avons pas le droit de ne pas la laisser s'incarner en nous ni non plus celui de la garder pour nous. C'est la même expérience dont parle Spes salvi : “L'espérance, qui était née pour elle et qui l'avait 'rachetée', elle ne pouvait pas la garder pour elle ; cette espérance devait rejoindre beaucoup de personnes, elle devait rejoindre tout le monde” (n. 3).

Delbrêl entre en action juste au moment où quelques catholiques se posent la question de savoir si la France elle aussi n'est pas un pays de mission, où naissent les premières expériences, auxquelles elle participe, de la “Mission de France” et des prêtres ouvriers, pour faire face à ce que le Card. Suhard de Paris appelle “un mur qui sépare l'Église de la masse. Ce mur, il faut l'abattre à tout prix pour rendre au Christ les foules qui l’ont perdu”.

Madeleine et ses amies plongent dans une situation sociale où le développement industriel frénétique, les horaires de travail tuants, les conditions malsaines de vie, les luttes ouvrières, l'anticléricalisme et l'athéisme dominants ne laissent aucune place à des illusions. Les chrétiens vivent ghettoïsés, dans un monde où personne ne ressent le manque de Dieu et qui se bâtit sur son absence et sa négation. Madeleine voit une double misère : celle “des esprits humains en état de famine”, “anorexiques de Dieu” et, en même temps, la misère des croyants routiniers qui ne vivent plus “éblouis/séduits par Dieu” et pour qui évangéliser n'est plus un devoir prioritaire. Pour elle, il s'agit, par contre, d'un aspect constitutif de la foi, mis encore plus en évidence dans certains contextes : “Les milieux athées, quand on y vit, imposent un choix : mission ou démission chrétienne”. “Dans les milieux les plus contemporains, croire, c'est savoir, mais croire c'est aussi parler. Je ne sais où on a pu aller chercher l'opinion si courante aujourd'hui que parler soit facultatif quand on est chrétien”.

Être missionnaire, ce n’est pas facultatif pour les chrétiens, parce que “la mission, c’est de faire, là où nous sommes, l’œuvre même du Christ” : c'est cela être Église. “La foi sert à ce que Dieu aime le monde à travers nous comme à travers son Fils”.

Mariangela Mammi

(À suivre)

 

(Traduit de l'italien par Giuseppe Di Salvatore)

 

______________________

[1] Les petites communautés qu'elle lança rassembleront jusqu'à une quinzaine de femmes (une agrégation qui existe encore aujourd'hui); environ 500, en France et à l'étranger, sont les "chrétiens ordinaires" qui font partie aujourd'hui de l'association des "Amis de Madeleine Delbrêl".

 

13/10/2014


 

Site de la Communauté missionnaire Redemptor hominis