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Thèmes de Doctrine Sociale de l’Église/13 

 

 

L’ACTION HUMAINE COMME PRAXIS AUTOCRÉATRICE 

DANS LE MAGISTÈRE SOCIAL DE JEAN-PAUL II

 

L’enseignement social de l’Église a toujours souligné la nécessité du travail : l’homme doit travailler pour vivre, de par son corps il est partie du règne de la nature et, sans travailler, il ne peut garder ni soi-même ni son espèce et ne peut développer, à plus forte raison, une vie culturelle.

En se fondant sur cet ordre matériel du travail, indispensable pour la survie et la conservation physique de l’homme, Jean-Paul II commence Laborem exercens par l’affirmation que “c'est par le travail que l'homme doit se procurer le pain quotidien et contribuer au progrès continuel des sciences et de la technique, et surtout à l'élévation constante, culturelle et morale, de la société dans laquelle il vit en communauté avec ses frères” (Laborem exercens, Introduction).

Le Pape polonais souligne, cependant, le travail comme action créatrice du sujet humain et pose sa fin première dans la réalisation de la personne et de son humanité : “Le but du travail, de tout travail exécuté par l'homme … reste toujours l'homme lui-même” (Laborem exercens, 6).

Dans ce sens, la cause et l’effet de la valence subjective du travail, au-delà du fait que l’homme doit travailler pour sa survie physique, se trouvent dans la conception que “le travail est avant tout ‘pour l'homme’ et non l'homme ‘pour le travail’” (Laborem exercens, 6).

Le travail s’identifie avec une dimension constitutive de l’être humain : celle de l’agir et de la praxis. Cela souligne, dans le travail, la prééminence de la subjectivité sur l’objectivité.

La réflexion de Jean-Paul II sur ces points se confronte, même si indirectement, avec la philosophie de la praxis marxiste.

Celle-ci, en effet, par l’œuvre d’exaltation du travail et soutenant la thèse “anthropogénétique”, c’est-à-dire l’idée que l’homme se crée lui-même par son travail et à travers lui il crée aussi sa culture, permet de pénétrer en profondeur dans l’expérience du travail humain et de penser l’histoire de l’homme à un niveau complexe et concret jusque-là inconnu. Par ailleurs, elle présente le travailleur comme producteur de culture, dépassant par là la tradition qui confiait l’élaboration culturelle aux hommes libres des charges du travail manuel.

La réflexion doctrinale de Jean-Paul II, surtout dans Laborem exercens, se situe à ce niveau de profondeur, renversant, d’une certaine manière, la position matérialiste et athée du marxisme, où la praxis devient sujet qui détermine et prime sur l’homme même.

La vision chrétienne suppose, par contre, la priorité absolue de l’homme en tant que sujet essentiel de toute action humaine. Le travail est possible uniquement parce que l’homme existe déjà. Une telle priorité, dans le sens métaphysique, interdit de penser une praxis a priori, alors que l’agir humain donne, a postériori, la possibilité, par contre, de comprendre et d’illuminer de manière exhaustive le sujet, l’homme en tant que personne.

La priorité “praxéologique” du sujet du travail

Il y a, cependant, dans la conception subjective du travail, aussi une priorité dans le sens “praxéologique”. Par le travail l’homme se crée lui-même, dans un certain sens, non tant parce que le milieu changé agit rétroactivement sur lui en le transformant, mais parce que l’action humaine, en transformant le milieu extérieur, change inévitablement aussi le sujet qui l’accomplit.

Dans cette perspective, la dimension éthique constitutive du travail est donc un élément fondamental qui annule l’opposition entre la philosophie de la praxis et de l’agir humain et la philosophie de l’être, les insérant l’une dans l’autre.

Même ici, Jean-Paul II synthétise, d’une certaine manière, les résultats de sa réflexion philosophique personnelle sur quelques instances de la philosophie antique concernant le double aspect de l’action humaine, une action, c’est-à-dire, transitive et en même temps intransitive.

Toute activité humaine, toute chose que l’homme accomplit dans son acte et tout produit qu’il en découle, a toujours une transitivité et une immanence.

Le travail, donc, manifeste et exprime, d’une part, la réalité profonde, ontologique de l’homme, où l’immanence de la praxis est la condition de possibilité de sa transitivité. L’homme peut ainsi transformer le monde parce qu’il le transcende. D’autre part, c’est une manière privilégiée pour réaliser une telle transcendance et les valeurs qui la définissent.

L’homme qui travaille crée toujours, en quelque sorte, lui-même, se réalise et s’exprime, affirmant ainsi, d’une part, la priorité du sujet aussi dans le sens praxéologique, et définissant, de l’autre, la nature la plus profonde de la praxis, qui fournit, ainsi entendue, le fondement pour consolider la culture en tant que réalité connaturelle à l’homme.

Cette réalité du travail s’ouvre sur une option anthropologique dont les contenus et les valeurs sont essentiellement ceux de la liberté et de la rationalité.

La première dans le sens de capacité d’autodétermination, de reconnaissance et de responsabilité de ses propres choix, de réalisation donc de la domination ou transcendance par rapport au milieu ; la seconde en tant qu’exigence et capacité de relation et de dialogue, de reconnaissance de la valeur des êtres et de l’égale dignité des autres sujets humains.

Fin éthique et spirituelle du travail

Pour Jean-Paul II, le travail, en tant que réalisation de la personne, praxis autocréatrice, n’assume jamais une valeur absolue, au point d’en perdre la transcendance, mais placé dans un horizon religieux, théologique, il prend toujours et d’abord une fin éthico-spirituelle, la fin et le fondement de tout travail étant toujours, et en tout cas, l’homme.

Cette vision éthico-religieuse s’oppose à une vision absolutisante du travail, comme peut l’avoir proposée Hegel en définissant l’homme comme producteur ou le fameux romancier français Émile Zola en identifiant le but de la naissance de l’homme avec la contribution qu’il donne à l’histoire par sa part de travail.

De telles positions idolâtriques sont, en réalité, à la base de l’éthique capitaliste du travail, mais aussi de celle socialiste, dans la proposition marxienne de la genèse et de l’essence de l’homme dans le travail et en celle d’Engels, pour qui le travail, et non l’homme qui travaille, est créateur de toute civilisation et culture.

L’idolâtrie du travail constitue, dans ce sens, jusqu’à aujourd’hui, un danger sérieux pour la dignité humaine, car elle signifie en tout cas considérer et instrumentaliser la valeur de l’homme pour le travail qu’il est capable d’accomplir et dans la mesure où il produit[1].

Dans la vision chrétienne, le travail est une loi inscrite dans la nature de l’homme pour son développement même et pour le bien des autres, qu’ils soient les membres de sa famille ou la communauté sociale plus vaste ; il est donc en même temps un privilège et une obligation, un droit et un devoir. “C’est quelque chose dont nous découvrons chaque jour davantage la nécessité et la valeur, non seulement la valeur économique et sociale, mais aussi la valeur morale. Faire un travail et le faire bien … veut dire réaliser notre vocation. Et cela est une obligation morale”[2].

Le travail contribue à une maîtrise de soi plus parfaite, à la croissance de son humanité, à être source de culture, à développer un important rôle pédagogique, en faisant appel à la vertu d’une laborieuse activité (cf. Laborem exercens, 10). Dans la mesure où il est un effort de l’intelligence et de la créativité humaine, il est moyen de libération de l’homme de la fatalité de la nature matérielle.

La primauté de l’être sur l’avoir

Dans cette même perspective, Jean-Paul II, tout en tenant compte que la production et la consommation sont les deux pôles du système économique, condamne le fétichisme de la production et du produit, tout comme il refuse la consommation indiscriminée, parce qu’il n’accepte pas de considérer l’homme comme un “épiphénomène” ou un produit du système économico-social, étant donné qu’il ne peut être privé de son “autotéléologie” et être considéré donc comme un moyen et instrument de sa praxis.

La primauté métaphysique et praxéologique de l’homme détermine la valeur de son activité et en constitue la qualité humaine.

A la suite de ce qu’avait affirmé le Concile (cf. Gaudium et spes, 35) et que Paul VI avait repris (cf. Populorum progressio, 14), Jean-Paul II rappelle, face au risque toujours aux aguets de l’instrumentalisation et marchandisation de l’homme, et sous l’inspiration du philosophe contemporain Gabriel Marcel, le principe qui distingue l’être de l’avoir.

“Il s'agit moins d'‘avoir plus’ que d'‘être plus’”, écrit Jean-Paul II dans Redemptor hominis (n. 16). Il exprime dans ce principe la vision chrétienne de la primauté métaphysique de l’être sur l’avoir, qui comprend la primauté de l’homme sur le monde visible, de l’éthique sur la technique, de la personne sur les choses, de l’esprit sur la matière, mais aussi, par-là, la primauté “praxéologique” de l’homme, car il “vaut plus par ce qu’il ‘est’ que par ce qu’il ‘a’” (Gaudium et spes, 35).

“Jamais l’homme n’a été si riche en choses, moyens, techniques, et jamais il n’a été si pauvre en indications sur leur destinée. Redonner à l’homme la conscience des fins de sa vie et de son travail, voilà la tâche à laquelle nous sommes tous appelés”[3].

À travers le travail, entendu dans le sens plein de la praxis humaine, dans la mesure où l’homme est plus et non seulement possède plus de moyens, il développe une culture en tant que milieu privilégié et spécifique, expression matérielle et spirituelle de réalisation humaine.

“Le travail consent à chaque personne d’être elle-même, car il affranchit de la misère, garantit de manière plus sûre la subsistance, permet et favorise une participation valide et consciente aux responsabilités sociales, en dehors de toute oppression et à l’abri de situations qui offensent la dignité ; dans le travail se développe une culture, c’est-à-dire l’autoconscience d’être de manière responsable insérés dans le domaine des valeurs matérielles et spirituelles, avec la possibilité et l’avantage d’avoir plus pour pouvoir être plus”[4].

Lorsqu’on réduit tout à l’utilitaire, à la matérialité, laissant à côté et appauvrissant les dimensions spirituelles et culturelles, on nie aussi l’authentique valeur éthique, culturelle et spirituelle du travail.

“La problématique contemporaine du travail humain (mais est-elle seulement contemporaine, au reste ?) ne se réduit, en dernière analyse — que tous les spécialistes me pardonnent — ni à la technique ni non plus à l’économie, mais à une catégorie fondamentale : à la catégorie de la dignité du travail, c’est-à-dire de la dignité de l’homme. L’économie, la technique et tant d’autres spécialisations et disciplines tirent leur raison d’être de cette unique catégorie essentielle. Si elles ne parviennent pas jusqu’à elle et si elles se forment en dehors de la dignité du travail humain, elles sont dans l’erreur, elles sont nocives, elles sont contre l’homme. Cette catégorie fondamentale est humaniste. Je me permets de dire que cette catégorie fondamentale, la catégorie du travail comme mesure de la dignité de l’homme, est chrétienne”[5].

 

Emanuela Furlanetto

 

(Traduit de l’italien par Giuseppe Di Salvatore)

 

______________________

[1] Face aux énormes conquêtes techniques du travail, déjà Paul VI avait mis en garde contre les dangers d’une mystique exagérée du travail dans l’époque contemporaine, soulignant par contre ses finalités spirituelles, cf. Populorum progressio, 27.

[2] Cf. Giovanni Paolo II, Nessun meccanismo economico nessuna “legge del profitto” possono giustificare la mancanza di lavoro per tante persone. L’incontro con i lavoratori nella palestra comunale (1/5/1988), in Insegnamenti di Giovanni Paolo II, XI/2, 1093.

[3] Cf. Giovanni Paolo II, Lavorare per l’uomo è onorare e servire Dio. Alla Federazione Nazionale Cavalieri del lavoro (11/5/1979), in Insegnamenti di Giovanni Paolo II, II/1, 1092. Cf. aussi Giovanni Paolo II, Lavorare sull’organizzazione del lavoro per promuovere lo sviluppo integrale e la dignità della persona. Agli imprenditori e agli operai della zona industriale di Casone (21/5/1989), in Insegnamenti di Giovanni Paolo II, XII/1, 1303-1304.

[4] Cf. Giovanni Paolo II, Lavoratori: la fede non addormenta la coscienza, essa sostiene, guida e orienta verso la libertà. Il mondo del lavoro nella centrale di Torre Valdaliga-Nord (19/3/1987), in Insegnamenti di Giovanni Paolo II, X/1, 605. Cf. Giovanni Paolo II, L’allocuzione all’Organizzazione delle Nazioni Unite per l’Educazione, la Scienza, la Cultura (2/7/1980), in Insegnamenti di Giovanni Paolo II, III/1, 1636-1655.

[5] Cf. Giovanni Paolo II, La croce di Nowa Huta, nuovo seme di evangelizzazione. Nel Santuario della Santa Croce a Mogila (9/6/1979), in Insegnamenti di Giovanni Paolo II, II/1, 1507.


22/03/2015


 

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