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Nouvelles d'Afrique

 



LE PAGNE AFRICAIN ENTRE TRADITION ET MODERNITÉ/2

Il y a un riche symbolisme anticonformiste des tissus africains, des pagnes modernes. Ils expriment les évènements, les désirs, les affections, les souffrances de la femme, et en général révèlent le besoin de solidarité, de visibilité et la nécessité aussi de transformation de la société africaine.

Un commerce florissant

Les occasions de fête pendant lesquelles on met les habits cousus avec le tissu pagne sont une source de satisfaction pour la femme, mais souvent elles provoquent aussi de la frustration, à cause de la pauvreté.

Si la femme n'a pas pu s'acheter le pagne, elle évitera de se montrer à l'événement célébré et il n'est pas rare que cette privation provoque des litiges aussi avec le mari, considéré un homme de rien, incapable de le lui offrir.

Autrefois, il y avait des longues queues devant les boutiques distributrices de pagnes, pour ne pas risquer la rupture de stock relative à l'événement spécifique, comme il arrive encore en Europe pour les téléphones et les objets électroniques de dernière génération.

Un pagne de qualité moyenne de 6 yards (correspondant à environs 5,5 m.), auprès du principal distributeur camerounais, la CICAM, peut coûter entre 6 et 24 Euros. Il y a à prévoir ensuite les dépenses de couture. À ce propos, les prix peuvent changer beaucoup selon le couturier et la zone ; nous pouvons dire d'une manière indicative que pour coudre un Kaba'ngondo, un ample modèle traditionnel camerounais, il faut payer à partir de 5 Euros, pour le modèle plus simple, voir jusqu'à 40 Euros pour un type particulièrement enrichis de motifs. Ce qui n'est pas à la bourse de la majorité de la population, quand on sait que le salaire minimum mensuel au Cameroun (pour les privilégiés qui ont un travail rémunéré...) s'élève à environ 55 Euros.

Aujourd'hui avec la crise économique qui a aggravé la pauvreté structurelle au Cameroun, beaucoup de femmes commencent à s'interroger sur ces "obligations" sociales, à se libérer de ce besoin compulsif du dernier pagne, à cause de la multiplication excessive des occasions festives, encouragées par les marchés ou par le gouvernement. En guise d'exemple, toujours au Cameroun en 2016, le pagne pour le cinquantenaire de la fête de la jeunesse a été boycotté par les parents et les jeunes.

Les pagnes wax authentiques hollandais peuvent coûter beaucoup plus cher, jusqu'à dix fois plus par rapport aux imitations qui ont envahi le marché, mais dont les couleurs déteintent facilement. Les wax hollandais peuvent atteindre des prix exorbitants, surtout quand il s'agit d'un tissu rare et fameux. L'expédient des imitations nigérianes et chinoises s'impose donc pour la majorité des femmes et confirme pour les classes les plus pauvres que le besoin de participer à un événement fait parfois fie de la qualité réelle du produit acheté. On cout le tissu pagne sans le mouiller et on le met pour ce jour-là, en renvoyant à un moment ultérieur la vérification de la tenue des couleurs.

Par contre, chez les femmes qui ont des moyens économiques importants, et qui continuent à étaler les tissus originaux, prédomine l'importance des pratiques ostentatoires et la tension constante de l'apparaître comme élément dominant les relations. Une femme "respectable" renouvèlera souvent son garde-robe et sera jugée, selon cette mentalité, par le nombre et la valeur de ses pagnes.

Ce genre de femme revendique l'authenticité africaine, mais elle a la tendance à imiter les modèles occidentaux de tissus pagnes hollandais dont elle suit servilement la mode.

La vente de ces tissus représente un chiffre d'affaires considérable au Cameroun et en Afrique plus en général, qui est alimentée par la création d'une vraie culture du pagne, avec des techniques modernes de marketing qui étudient et suscitent la demande des femmes. Le marketing s'intéresse aux enfants aussi, en guise d'exemple, avec le modèle de la poupée afro Naima, habillée aussi en pagne[1], conçue sur le modèle de la poupée occidentale Barbie.

Les pagnes "parlent" ?

Les femmes reconnaissent la qualité du pagne en un clin d'œil. Ce sont les vendeuses elles-mêmes qui donnent souvent le nom qui les caractérisent. Leur "baptême" détermine aussi la valeur économique du pagne.

Ce genre de pagne "baptisé" arrivé surtout des pays voisins, comme la Côte d'Ivoire et le Nigéria, nous fait découvrir tout un langage assumé par la femme africaine dans l'habillement, dans le choix des couleurs et des types de pagnes.

Les pays voisins influencent le Cameroun aussi ; il est donc intéressant de connaître les contenus de ce langage des pagnes.

Les motifs traditionnels des pagnes d'autrefois étaient plutôt codifiés et situaient socialement la personne, conformément aux modèles précis et dans les diverses phases de la vie.

Dans les motifs des tissus contemporains de ces pays, on exprime au contraire un  profond anticonformisme qui fait venir en émergence les malaises de la femme et de la société : la lutte entre les deux sexes, les difficultés vécues dans les relations de couple, la marchandisation des relations, l'ostentation du pouvoir, la sorcellerie.

Les pagnes reprennent ainsi des thèmes qu'il ne serait pas convenable d'exprimer clairement ; on utilise alors l'allusion, la métaphore et la parole oblique, éléments typiques des cultures sub-sahariennes, caractérisées par le jeu et la théâtralité aussi.

À ce sujet, il y a plusieurs études anthropologiques, réalisées en Côte d'Ivoire, qui montrent la fonctionnalité de ce langage pour la femme africaine qui vit dans une culture de transition et qui réussit à s'adapter, à dominer ces changements et à exprimer son malaise aussi.

Certains exemples de tissus à ce propos, sont désormais classiques ; nous en présentons seulement quelques-uns.

Il y a le pagne inoxydable au temps, qui s'appelle "mari capable" : on le met pour montrer publiquement qu'on a un mari parfait de tout point de vue et qui a offert à sa femme une vie aisée, représentée par le pagne authentique wax hollandais (dont il n'y a que des rares réimpressions et pour cela il est plus cher) qu'il lui achète chaque année.

Malheureusement, les mauvaises langues ne manquent jamais et disent que la femme s'est offerte elle-même le tissu.

Ce pagne "mari capable", considéré un vrai "monument", a rencontré un succès important au Cameroun aussi, surtout pour la qualité du tissu et la vivacité de la couleur unie au dessin délicat.

En Côte d'Ivoire, où le pagne exprime un vrai langage ludique et au même temps revendicatif, pour affirmer l'égalité des sexes, la femme pourra se faire un habit avec le tissu : "Ton pieds, mon pieds" (c'est-à-dire "là où tu vas, j'ai le droit d'y aller moi aussi") qui implique aussi la menace de suivre le partenaire pour découvrir sa trahison. Les thèmes de la jalousie, de la rivale, de la maîtresse, sont souvent présents pour inspirer les dessins des pagnes.

Un autre motif qu'on trouve : "Si tu sors, je sors moi aussi" ("Si tu me trahis, je te trahis moi aussi") avec le dessein d'un oiseau à l'intérieur d'une petite cage et un autre qui vole.

Ces derniers deux thèmes reprennent certaines chansons du groupe ivoirien "Ahiwo Orchestra". Cela démontre que les pagnes interagissent avec les média modernes, dont ils assument les mythes et les modèles, des séries télévisées américaines aussi.

Aujourd'hui beaucoup de dessins de ces pagnes font partie d'un répertoire de symboles utilisés avec d'innombrables variantes et couleurs jusqu'à leur faire perdre la signification originaire, pour les nouvelles générations.

Un autre thème assez répandu, avec des variations selon plusieurs pays, évoque des valeurs sociales, telles que la solidarité : il y a un pagne qui s'appelle "L'union fait la force ; un seul doigt ne lave pas le visage", avec des images de mains et doigts isolés[2].

Il y a eu aussi des pagnes pour faire des campagnes de santé publique ou contre le SIDA, mais qui n'ont pas obtenu des résultats importants de vente et sont utilisés surtout pour des campagnes financées par des organismes.

Célébrer la vie

Au Cameroun, il y a eu des séries artistiques spécifiques de la CICAM, avec des collections importantes comme la série "Bantu" qui reprenait des motifs traditionnels avec des choix chromatiques et des styles actuels. Il y a eu aussi une série abstraite audacieuse comme la série "Picasso" qui s'inspirait à l'art moderne. Il y a aussi des motifs de pagnes qui reprennent les couleurs et le style des jeans, tissu de grande diffusion auprès des jeunes, pour intéresser évidemment cette couche de la population. Il y a donc une recherche de style de CICAM, même s'il ne répond toujours pas à la demande des femmes.

La CICAM, en effet, selon les femmes camerounaises, offre des produits de qualité, mais on trouve peu de choix et on ne répond pas aux demandes des femmes qui préfèrent aller dans les marchés musulmans, comme la Briqueterie de Yaoundé pour trouver une plus grande variété à meilleur prix, souvent d'origine nigériane.

Les femmes camerounaises achètent le pagne surtout pour les célébrations publiques de caractère social ou religieux.

Surtout pour le mariage, les pagnes présentent toute une série de dessins avec des cœurs ou des anneaux croisés, des vœux de bonheur. Mais les femmes choisissent souvent un motif qu'on puisse utiliser facilement successivement.

Au Cameroun, nous pouvons affirmer que la dimension festive et d'appartenance à un groupe ont la priorité dans la motivation des achats des pagnes.

Qu'il suffise de penser à la typicité des tontines, les associations d'épargnes et de secours mutuel, qui ont chacune leur pagne. Le dimanche, jour en général de leurs rencontres, on voit circuler dans les quartiers les femmes en groupe avec ces pagnes bariolés qui les identifient.

Dans le milieu religieux aussi, les nombreuses confréries et groupes, à l'occasion d'anniversaire de leur fondation ou autres, font imprimer leur pagne avec des thèmes religieux.

Le pagne est donc pour toutes les femmes africaines un vrai moyen de communication : d'appartenance, de joie ou de douleur, selon les évènements de la vie.

Authenticité ou manipulation de la femme ?

D'une part, à travers le pagne, la femme africaine a voulu revendiquer son  autonomie et son authenticité ; d'autre part, elle se laisse aussi manipuler par les logiques de marché qui créent des faux besoins ou qui sont impossibles à atteindre, mais qui sont lucratifs pour ceux qui les encouragent.

La modernité et la richesse recherchées anxieusement par la femme est vécue surtout dans la logique de l'apparaître.

La femme africaine a une indéniable capacité de réaction à la difficile situation sociale et économique, puisqu'elle est la principale promotrice de l'économie informelle du Continent, dans le secteur du commerce des tissus aussi, mais elle est aussi celle qui en souffre davantage à cause de la crise des valeurs.

La femme est appelée, en effet, à éduquer la famille et à la faire passer par la transition vers la modernité, mais cette dernière ne doit pas être un mirage d'un bien-être et d'une richesse obtenue souvent à un prix trop élevé de perte d'humanité.

Antonietta Cipollini




[1]  Cf. le site pour la publicité et la vente, www.naimadolls.com

[2] Cf. M. G. Parodi da Passano, Il linguaggio dei tessuti. Donne africane e tessuti wax-print : una storia di appropriazione culturale, in "Afriche" n. 52 (2001) ; cfr. aussi www.missioniafricane.org/143


     

 

28/02/2017

 

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