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Nouvelles d'Afrique


 


Le musÉe national de YaoundÉ

Variété culturelle et histoire composite du Cameroun


 

"Musées et histoires douloureuses : dire l'indicible dans les musées", tel est le thème de l'édition 2017 de la Journée internationale des musées, instituée depuis 1977 par l'ICOM (Conseil international des musées). Comme chaque année, elle sera célébrée le 18 mai à travers le monde.

Le choix de cette année souligne le rôle des musées qui, au service de la société, peuvent devenir, dans l'acceptation d'un passé douloureux, des centres de pacification des relations entre les peuples afin d'envisager un avenir commun. Nous présentons, en cette occasion, le Musée National de Yaoundé dont les objectifs s'inscrivent dans cette optique de réconciliation.
 

Fermé pendant longtemps pour cause d'aménagements, le Musée National du Cameroun, ancien lieu de résidence des gouverneurs de l'administration coloniale française, devenu par la suite le palais présidentiel d'Ahmadou Ahidjo, le premier chef d'État après les indépendances, a rouvert ses portes le 16 janvier 2015.

Le Musée propose au public une plongée dans l'histoire contemporaine du pays. Conviant les expressions culturelles des diverses régions dans un lieu symbolique des origines du Cameroun moderne, le Musée exalte aussi la cohésion sociale et l'unité nationale.

Bref aperçu historique

L'idée de créer un Musée National du Cameroun remonte au 3e Plan Quinquennal de Développement de 1971. Après la démission d'Ahmadou Ahidjo, Paul Biya devient président de la République Unie du Cameroun le 6 novembre 1982. Le projet de société que Paul Biya avait défini dans son ouvrage Pour le libéralisme communautaire en 1987 comportait entre autres objectifs essentiels, la renaissance de la culture et surtout la prise en compte de cette dernière dans le développement[1].

C'est ainsi que le 17 novembre 1988, le Président décide, par une lettre adressée au Ministre de l'Information et de la Culture, que l'ancien palais présidentiel va abriter le Musée National. À la suite de laborieuses études menées avec l'UNESCO en 2008, démarre finalement le grand chantier qui aboutit, six ans après, au résultat espéré : le Musée est hissé au standard international.

Les objets exposés proviennent des quatre aires culturelles du pays : la Soudano-Sahélienne des groupes ethniques des savanes et des steppes, celle des communautés des plateaux verdoyants du Grassfields, la Fang-Beti des sociétés de la forêt équatoriale dense et la Sawa de la zone côtière.

Les symboles du pouvoir

En arrivant au Musée, les visiteurs sont reçus par l'équipe des guides, fraîchement auréolés de leurs formations universitaires dans divers domaines connexes aux sciences du patrimoine, notamment l'archéologie, l'histoire et l'anthropologie, qui vont les introduire aux arcanes des différentes expositions.

Avant de franchir le perron, une série de statues géantes attire le regard. Des princes, des guerriers et des musiciens en bronze sont placés autour de leur souveraine, la reine-mère Njapndounke, célèbre pour avoir régné dix ans sur le peuple Bamoun au XIXe siècle. C'est donc une figure féminine qui accueille le visiteur : symbole d'hospitalité, explique le guide, et reconnaissance du rôle joué par les femmes dans la construction du pays.

Si la royauté Bamoun occupe une place importante dans l'histoire du Cameroun, une autre figure nationale du reste s'offre à la vue des visiteurs dans le hall du Musée : celle de Paul Biya, dont le portrait invite les curieux à un voyage à la découverte du Cameroun. "La culture est le ciment de l'unité", disait le Président, et cette citation est inscrite au fronton du musée. Le visiteur comprend ainsi qu'il va entreprendre un voyage culturel et... politique.

Les premières salles étant consacrées à la vie quotidienne, racontée par les ustensiles parmi lesquels les calebasses, les poteries et la vannerie[2], la suite laisse la part belle aux attributs de la noblesse et du pouvoir traditionnels.

Ici, le fauteuil en bois d'un chef de l'aire culturelle Grassfields occupe majestueusement un angle de la salle. Ce trône est complété par les symboles de la puissance du roi parmi lesquels le précieux tissu ndop aux motifs géométriques blancs sur fond bleu indigo et la peau de panthère.

Non loin de cet ensemble royal se trouve le buste du sultan Ibrahim Njoya qui régna sur le peuple Bamoun de 1887 à 1933. Il porte un casque allemand pointu, témoin des relations cordiales qu'il entretenait avec les Allemands présents au Cameroun de 1884 à 1916. Le roi Njoya contribua à l'épanouissement culturel de la région de l'Ouest et construisit un majestueux palais à Foumban.

Dans la salle d'à côté, l'objet le plus important est un énorme masque en bois d'une société secrète de l'aire Fang-Beti. Mêlant la face d'une antilope avec celle d'un lion, il symbolise le Nnom Ngiii, le chef des chefs et ses prétendus pouvoirs surnaturels. Plus loin, les précieuses parures pour tête en cauris des notables Mboum du Nord Cameroun ne laissent pas d'intriguer même les visiteurs les plus sceptiques.

La naissance de la République

Conçue en 2013 dans le cadre du Cinquantenaire de l'indépendance du Cameroun, une des expositions met en exergue la symbolique de la naissance de la République. Naissance qui, à l'image d'une femme qui accouche, s'est faite dans la douleur. Émouvante est aussi cette scène en bronze représentant un accouchement et qui évoque les souvenirs de tous les combats ayant conduit au 1er janvier 1960, jour de l'indépendance. La statue d'une mère portant ses deux jumeaux renvoie à la réunification, en 1961, des deux Cameroun : le Cameroun Oriental sous tutelle française, et le Cameroun Occidental sous tutelle anglaise.

Aussitôt libéré de l'emprise coloniale, le Cameroun a dû bâtir ses propres symboles : ses couleurs, son hymne, sa Constitution. Symboles que nous retrouvons exposés dans l'une des salles du premier étage. Des cartes géographiques rappellent l'évolution de la superficie du territoire. La plus ancienne, réalisée par les colons allemands, est parmi celles qui comptent le plus. Elle a permis au Cameroun d'obtenir gain de cause devant la Cour internationale de justice dans son différend territorial avec le Nigeria à propos de la péninsule de Bakassi, en 2002.

L'histoire du Cameroun, marquée aussi par des zones d'ombre, se révèle progressivement à travers une collection de photos inédites. Les plus suggestives sont celles des héros nationaux comme le prince Rudolf Douala Manga Bell, leader de la résistance mis à mort par les Allemands en 1914. On y remarque l'incontournable Ruben Um Nyobé ou le réhabilité Félix-Roland Moumié, qui ont combattu au prix de leur vie pour l'indépendance du pays. Au niveau plus récent, il y a la photo de la poignée de main historique qu'échangèrent, le 10 décembre 2010, l'opposant John Fru Ndi et son rival Paul Biya, vingt ans après le retour du multipartisme.

Les photos sont classées par décade. La salle des années '90 est peinte en gris sombre en mémoire des événements de l'époque où le Cameroun découvrit brutalement le visage tragique de la modernité : la dévaluation en 1994 de la devise locale avec ses conséquences désastreuses au niveau social et la catastrophe de Nsam à Yaoundé, qui provoqua, le 14 février 1998, des centaines de morts, suite à la collision de deux wagons-citernes d'essence.

Le "grand bal" au Musée

Après cette plongée historique, le visiteur a la possibilité de se détendre en accédant à l'ancienne salle de réceptions qui abrite maintenant l'exposition baptisée "le grand bal", rassemblant des tissus et des tenues vestimentaires de toutes les régions. Le tissu le plus original est l'ôbôm, tissu obtenu de la partie intérieure d'une écorce d'arbre et mis en valeur ces dernières années par de nombreux stylistes. Encore aujourd'hui, ce tissu est l'habillement de référence des notables traditionnels Fang-Beti.

Il n'y a pas de danse sans musique. C'est ainsi qu'on accède à la salle des instruments de musique parmi lesquels une cloche double censée guérir le bégaiement des enfants et le mvet, instrument à corde de l'aire Fang-Beti dont l'apprentissage nécessitait vingt et une années de pratique. On y trouve aussi, bien protégé dans une vitrine, le saxophone avec lequel Manu Dibango composa en 1972 le morceau Soul Makossa, célèbre au point d'attirer l'attention de Michael Jackson dans les années '80 et de Rihanna en 2007.

L'unité dans la diversité

La visite se termine enfin avec l'œuvre "Unité dans la diversité". Il s'agit d'un énorme tableau, constitué d'éléments interdépendants, réalisé par une douzaine d'artistes de Brazzaville. Le polyptyque a été offert au Musée en 2014 par la nièce de l'explorateur italo-français Pierre Savorgnan de Brazza, le seul dont le nom ait été maintenu pour désigner une capitale africaine, en raison de son humanisme.

L'œuvre évoque la rencontre de Savorgnan de Brazza avec les peuples bantous de la forêt équatoriale et son amitié avec le roi Makoko, exemple de dialogue respectueux entre les cultures. Ce qui constitue le message essentiel que le Musée National de Yaoundé laisse à ses visiteurs qui, hélas, ne semblent pas encore très nombreux, environ un millier par mois.

Des projets sont en cours d'élaboration afin de rendre plus vivant et plus accessible le Musée National[3]. C'est une priorité à ne pas négliger pour Hugues Heumen Tchana, auteur d'un important ouvrage sur les musées nationaux d'Afrique[4].

 "Un musée national n'est pas un musée dans une nation, c'est un musée qui s'adresse à tous, c'est un musée ouvert à tous"[5]. La mise en contexte des objets et l'ouverture à la contemporanéité sont autant de pistes que le Musée National de Yaoundé a commencé à parcourir afin d'occuper sa juste place au cœur de la société camerounaise, dans sa recherche permanente de réconciliation et de paix.

Rédaction Centre d'Études de Mbalmayo


 


[1] Cf. M. Ndobo, Les musées publics et privés au Cameroun, in "Cahiers d'études africaines" n. 155 (1999) 789-814. L'article est disponible aussi in www.persee.fr

[2] On y trouve aussi les vestiges des âges de la pierre et du fer découverts lors des travaux de construction du pipeline reliant le Tchad au Cameroun.

[3] À cet effet, les prix d'entrée ont été récemment réduits ; il est annoncé en outre l'ouverture prochaine de la Boutique et du Laboratoire photo, ainsi que du Restaurant du Musée qui va proposer des mets patrimoniaux du pays. Entre temps, les guides ont commencé à sillonner les établissements scolaires de Yaoundé pour développer la relation entre l'école et le Musée National.

[4] Musées nationaux d'Afrique : Rôles et enjeux. Le Musée national de Yaoundé, l'Harmattan, Paris 2014.

[5] H. H. Tchana, Diagnostic du musée national, Propos recueillis par C. Tchinda in www.hanoscultures.com (16/01/2015).


 

 

16/05/2017

 

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