Italiano Español Nederlands Français
Home arrow Interviews arrow Interviews/13. Madeleine Delbrêl et le beau scandale de la charité




Version imprimable Suggérer par mail


Interviews/13



Madeleine DelbrÊl et Le beau scandale de la charitÉ

Interview avec Gilles François, postulateur
de la cause en béatification

   

 

Le Père Gilles François est prêtre du diocèse de Créteil. Né en 1955, il a été ordonné prêtre en 1983. Longtemps curé de paroisse, il est actuellement directeur du Séminaire Saint-Sulpice d'Issy-les-Moulineaux, près de Paris. Il est le Coordonnateur de la publication des Œuvres Complètes de Madeleine Delbrêl.

Nous avons connu récemment le Père Gilles François au Cameroun à l'occasion de la consécration épiscopale du nouvel évêque de Mbalmayo, Mgr Joseph-Marie Ndi-Okalla.

Durant ce bref séjour, où nous avons eu des échanges de vues très fraternels, le Père Gilles nous a révélé sa passion pour la figure spirituelle de Madeleine Delbrêl et nous en avons profité pour lui poser quelques questions d'approfondissement.

Avant d'arriver à cet entretien fort enrichissant, nous rappelons seulement quelques éléments essentiels de la biographie de Madeleine. Née le 24 octobre 1904, à Mussidan, en Dordogne, d'où elle déménage avec la famille pour Paris en 1916, à quinze ans elle se dit strictement athée. "À vingt ans, poète et artiste, elle trouve Dieu et veut désormais vivre l'absolu de l'Évangile au milieu des pauvres et des incroyants. En 1933, elle s'installe avec des compagnes à Ivry (Val-de-Marne) dans une population ouvrière ‘ayant perdu toute mémoire chrétienne'. Elle découvre l'athéisme militant des communistes qui gèrent la ville. D'abord assistante sociale, puis disponible à tous, elle témoigne d'une vie chrétienne, où ‘la bonté tient une place proportionnée à la place de Dieu'. Elle meurt le 13 octobre 1964, lors d'une session du Concile qu'elle a contribué à inspirer. Ses nombreux écrits ont un retentissement grandissant"[1].

Notre site s'est déjà penché sur Madeleine Delbrêl à travers une lecture missionnaire de ses œuvres.

Madeleine Delbrêl est connue toujours davantage grâce à l'Association de ses amis[2], et au travail systématique réalisé sur ses écrits qui a permis d'avancer dans la cause en béatification.

Voici l'interview que le Père Gilles François nous a accordée.





* Père Gilles François, en tant que postulateur, pouvez-vous nous dire où nous en sommes avec la cause en béatification de Madeleine Delbrêl et quelles sont les difficultés qu'on a pu rencontrer ?

Nous sommes dans la phase romaine ; cela veut dire que la cause avance bien. La Positio est imprimée. Les historiens ont donné leur avis. Nous allons très bientôt recevoir l'avis des théologiens mandatés par le Vatican au sujet de l'héroïcité des vertus de Madeleine. Les difficultés rencontrées viennent principalement du fait que les premières démarches furent basées sur une connaissance trop partielle de Madeleine. Nous autres, gens des rues et La joie de croire édités respectivement deux ans et quatre ans après la mort de Madeleine étaient des florilèges de morceaux choisis, excellents pour faire goûter à l'œuvre de Madeleine, mais trop "choisis" pour donner à voir l'ensemble de la vie et de la pensée de Madeleine.

* Vous avez suivi la publication de toutes ses œuvres. Pouvez-vous nous dire quelque chose sur ce travail si important ? Quels sont les traits de son profil que vous retenez davantage ?

Précisément, l'aventure de la publication des Œuvres Complètes, impulsée par le père Bernard Pitaud en l'an 2000, devait permettre d'accéder d'une façon méthodique à l'ensemble de l'œuvre. C'est cela qui a permis que la cause en béatification avance de nouveau. Le père Bernard Pitaud soutient avec raison que méthode et rigueur sont un service de la vie spirituelle. Depuis cette nouvelle impulsion, beaucoup de choses se sont éclairées : son œuvre professionnelle d'assistante sociale en particulier ; mais aussi la façon très forte dont elle relie la souffrance et la joie, tout comme le fait l'Évangile ; et encore sa façon d'être avec les gens mais sans jamais laisser perdre l'originalité de la foi, "étrangère au monde" et qui vient de Dieu ; la conscience qu'elle avait de la foi, absolu don de Dieu et qui se reçoit absolument comme un don, mais qui trop souvent demeure empêtrée dans des habitudes chrétiennes ; son sens de la vocation personnelle de chacun ; et encore sa mystique profondément chrétienne, c'est-à-dire très incarnée et terre-à-terre. Et bien d'autres choses encore.

* Madeleine a vécu l'expérience de l'athéisme d'abord personnellement et ensuite dans le milieu où elle a choisi de vivre dans son engagement chrétien. Que peut dire aujourd'hui son "amour apostolique" à un monde qui vit toujours davantage comme si Dieu n'existait pas ?

Elle avait l'art, la manière et l'humour de retourner les situations. Par exemple, à propos des athées, elle dit que ce qui est important, c'est de semer le doute dans leur athéisme !

Mais je voudrais surtout la citer elle-même, lorsqu'elle invite à :

"Être des îlots de résidence divine. Assurer un lieu à Dieu. Être voué, avant tout, à l'adoration. Laisser peser sur nous, jusqu'à l'écrasement, le mystère de la vie divine. Être, dans les ténèbres de l'ignorance universelle, des prises de conscience de Dieu. Savoir que là est l'acte salvateur par excellence : croire de la part du monde, espérer pour le monde, aimer pour le monde. Savoir qu'une minute de vie chargée de foi, même dépouillée de toute action, possède une puissance vitale que tous nos pauvres gestes humains ne pourraient remplacer"[3].

* Dans votre livre sur la miséricorde selon Madeleine Delbrêl[4], vous reprenez son approche de l'engagement social des chrétiens en vue d'une plus profonde "miséricorde révolutionnaire". Aujourd'hui, quel est l'apport que son exemple peut donner dans ce sens à la nouvelle évangélisation de l'Europe ?

La "miséricorde révolutionnaire", c'est que, tout d'abord, toujours nous serons débordés par les nouvelles misères, toujours ce qui aura été déjà pris en compte par la solidarité, l'entraide, la générosité, sera insuffisant, ou bien devenu inapproprié après un temps pertinent. Alors, il y aura toujours besoin d'un "beau scandale de la charité" qui bouscule les idées reçues et les bonnes manières.

Mais, plus encore, c'est une véritable dynamique qu'elle apporte. Elle anticipait ainsi non seulement le Jubilé de la miséricorde, que nous venons de vivre, mais elle est caractéristique de ce "signe" des temps qu'est la miséricorde[5].

Madeleine nous dit à propos :

"De Dieu nous ne pouvons recevoir que de la Miséricorde. Même dans les moments où nous nous trouvons les plus sublimes, on n'est chrétien que dans la mesure où on accepte la miséricorde de Dieu. Cette miséricorde s'installe en nous, elle ne s'en va pas de nous, elle nous refait et elle ne reste pas inactive, elle vit et agit à travers nous. Dans la mesure même où cette miséricorde nous sanctifie, nous pardonne, elle ne peut s'arrêter en nous, elle n'a de cesse qu'elle n'ait produit en nous des actes qui sont aussi de la miséricorde. Elle nous rend à notre tour miséricordieux"[6].
Cela est, à vrai dire, une véritable révolution.

* Selon Madeleine, il est impossible pour un chrétien de rester en marge de la vie des hommes, justement en raison de la présence de l'amour de Dieu en nous. Pouvez-vous approfondir le lien existant pour Madeleine Delbrêl entre la relation personnelle avec le Christ et la mission ?

Le Christ est l'envoyé du Père. Il le dit lui-même : "Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie" (Jn 20, 21). Si je suis en relation personnelle avec le Christ, il va "m'embarquer" dans sa mission auprès de tout homme. "Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui" (Jn 3, 17). Elle le dit à sa manière : "Que nous le voulions ou non, nous sommes embarqués dans le plus grand bateau du monde : le Bateau Église. Elle précise que le vent qui souffle là emporte l'Église vers ce qui n'est pas l'Église"[7]

* Le christianisme est souvent vécu dans une forme individualiste ; comment au contraire Madeleine Delbrêl nous renvoie à la dimension communautaire, à l'importance des relations personnelles, des rencontres qui nourrissaient sa foi et sa prière ?

Madeleine Delbrêl porte en elle deux dimensions très fortes : celle de la solitude et celle de la rencontre qui, ensemble, selon elle, construisent la vie fraternelle. Solitude, parce que la foi, vécue au milieu d'un monde sécularisé, a toujours quelque chose de singulier et d'inattendu ; solitude, parce que Dieu nous veut tout en entier et exclusivement ! Rencontre, parce que nous sommes faits par Lui les uns pour les autres. J'invite à relire pour cela son célèbre "Nous autres, gens des rues"[8], écrit en 1938 et aussi le "Beau scandale de la charité"[9].

* Père Gilles François, merci pour cet entretien et pour le grand travail accompli pour permettre à tous de mieux connaître et apprécier Madeleine Delbrêl et son apport précieux à l'Église.

(Propos recueillis par Antonietta Cipollini)




[1] Cf. Madeleine Delbrêl 1904-1964. Petite biographie, quelques textes et prière pour sa béatification, éditée par l'Association des Amis de Madeleine Delbrêl, s.l., s.d.

[2] Cf. Association des Amis de Madeleine Delbrêl, in www.madeleine-delbrel.net

[3] M. Delbrêl, La vocation de la Charité, Éd. Nouvelle Cité, Bruyères-le-Châtel 2015, 169.

[4] G. François - B. Pitaud, La miséricorde selon Madeleine Delbrêl. Le beau scandale de la charité, Éd. Nouvelle Cité, Bruyères-le-Châtel 2016.

[5] Cf. la réflexion à propos du Pape émérite Benoît XVI : "Pour moi, le fait que l'idée de la miséricorde de Dieu devienne toujours plus centrale et dominante ... est un 'signe des temps' ". J. Servais, La foi n'est pas une idée, mais la vie. Entretien avec le Pape émérite Benoît XVI, in "L'Osservatore Romano" (fr) (24 mars 2016) 8.10.

[6] M. Delbrêl, La vocation de la Charité..., 233.

[7] M. Delbrêl, La sainteté des gens ordinaires, Nouvelle Cité, Bruyères-le-Châtel 2009, 56-57.

[8] M. Delbrêl, La sainteté des gens ordinaires..., 23-30.

[9] G. François - B. Pitaud, La miséricorde selon Madeleine Delbrêl..., 92.

 

22/05/2017

 

Site de la Communauté missionnaire Redemptor hominis