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Interviews/14



L'espÉrance Ne meurt pas/1

  Interview avec Mgr Bruno Ateba Edo, évêque de Maroua-Mokolo

   

 

Mgr Bruno Ateba Edo est, depuis le 17 mai 2014, le troisième évêque du diocèse de Maroua-Mokolo, qui couvre la partie occidentale de la Région de l'Extrême-Nord du Cameroun, une des plus pauvres du Pays. Carrefour de peuples et de langues, cette Région en compte au moins une cinquantaine.

Depuis 1946, grâce à l'œuvre des Pères Oblats de Marie Immaculée, la Bonne Nouvelle de Jésus y est annoncée et elle est accueillie par nombre de peuples des montagnes, la plaine étant habitée par les populations musulmanes pratiquant un Islam traditionnel et tolérant lié à la confrérie de la Tidjaniyya.

Vers les années '80, la montée d'un Islam réformiste d'origine arabe crée des tensions dans la région. Depuis 2013, l'action terroriste du groupe islamique d'origine nigériane Boko Haram, en fragilise l'équilibre déjà précaire.

En dépit de l'effort déployé par l'armée pour sécuriser le territoire, dès le début officiel des opérations militaires (1er août 2014) les victimes du terrorisme se comptent désormais par centaines, les déplacés et les réfugiés par dizaines de milliers.

C'est dans ce contexte hautement conflictuel que l'Église locale de Maroua-Mokolo vit et témoigne de la Bonne Nouvelle de Jésus.

Originaire du Sud-Cameroun, Mgr Bruno Ateba Edo est né le 20 novembre 1964. Il est religieux, membre de la Société de l'Apostolat Catholique (Pallottins). Chaque fois que nous avons eu l'occasion de le rencontrer, il a confié à nos prières ses fidèles et son ministère. Tout dernièrement, il a bien voulu nous accorder un peu de son temps pour échanger des points de vue sur la situation du diocèse de Maroua-Mokolo et sur les défis à relever actuellement.



* Mgr Bruno Ateba, vous avez été ordonné évêque de Maroua-Mokolo il y a trois ans, quelques semaines avant le début officiel des opérations militaires contre le groupe Boko Haram. Depuis lors, votre diocèse est affecté par le conflit asymétrique qui oppose le Cameroun au terrorisme islamique. Pouvez-vous partager avec nous les événements les plus marquants de vos premières années de ministère épiscopal ?

D'emblée, merci pour votre soutien spirituel et l'attention toute particulière que vous avez envers ma modeste personne et notre diocèse de Maroua-Mokolo.

Le début de mon ministère épiscopal coïncide avec l'enlèvement de mes trois missionnaires de la mission de Tchère, à savoir les Pères Gian Antonio Allegri, Giampaolo Marta prêtres fidei donum du diocèse de Vicenza en Italie et Sœur Gilberte Bussière, de la Congrégation Notre-Dame de Montréal. Cet enlèvement s'est heureusement conclu avec la libération des religieux la nuit du samedi 31 mai au dimanche 1er juin 2014.

A partir de l'été 2014, notre diocèse a été confronté à l'accueil des déplacés de guerre et des réfugiés nigérians dans le camp de Minawao (Paroisse de Zamay) dans le département du Mayo-Tsanaga, situé à 70 km de Maroua. Les populations civiles nigérianes affluaient massivement pour se réfugier au Cameroun. Notre diocèse, de par sa proximité géographique avec le Nigéria, reste en effet la principale destination de ces réfugiés. Les paroisses frontalières[1] constituaient la porte d'entrée et les locaux des missions étaient les principaux sites des réfugiés nigérians. Ils occupaient chapelles, écoles, salles paroissiales, centres de santé, etc.

Le camp des réfugiés nigérians de Minawao abrite actuellement plus de 50.000 personnes. Heureusement, le diocèse de Maroua-Mokolo n'est pas le seul à les accompagner. Le 5 mars 2015, une délégation de la Conférence épiscopale des évêques du Nigeria, dirigée par l'évêque d'Umuahia, président de la Fondation Caritas du Nigeria, Lucius Ugorji, a visité le camp de Minawao et des dispositions concrètes, y compris l'envoi d'abbés nigérians, ont été prises en vue d'un meilleur suivi.

J'ai confié le diocèse à la miséricorde divine. Je vous demande de prier pour nous afin que, par la miséricorde de Dieu, la paix revienne enfin.

Le mois de juillet 2015 connaît une nouvelle étape dans l'instabilité de la Région : l'explosion de "bombes humaines". Depuis cette date, hélas, les attentats suicides sont devenus dans notre diocèse une réalité quotidienne.

Ces événements violents frappent les populations les plus faibles, toutes religions confondues, contribuant à fragiliser la cohabitation pacifique qui a toujours caractérisé notre région en dépit de sa riche diversité culturelle et religieuse. Ces attentats terroristes sont souvent très peu connus en Occident. Lorsque se produisent des événements tragiques comme ceux de Paris, de Bruxelles ou de Manchester, le monde entier en parle. Ici, des attaques similaires ou plus graves encore se produisent tous les jours, mais personne n'en est au courant.

* Qu'avez-vous éprouvé en tant que pasteur, en voyant tant de missionnaires, de religieux et de religieuses quitter le diocèse l'un après l'autre, de gré ou de force sur ordre de leurs consulats et de leurs supérieurs hiérarchiques ?

Le départ de missionnaires, de religieux et religieuses qui travaillent dans "la zone rouge", celle proche de la frontière avec le Nigéria, a été et demeure pour nous une situation très difficile. Nous revivons le Vendredi Saint avec plusieurs communautés chrétiennes qui ont vu le départ brusque de leurs pasteurs, religieux et religieuses avec qui ils avaient cheminé depuis de longues années.

Tout cela, bien sûr, est lié à l'insécurité et plus particulièrement aux multiples enlèvements d'étrangers perpétrés par Boko Haram depuis 2013 jusqu'en 2014 (missionnaires, touristes ou coopérants) : des français, des italiens, des canadiens, des chinois ne furent pas épargnés.

Heureusement, tous ont eu la vie sauve, mais au prix de longues et harassantes négociations impliquant chaque fois non seulement les autorités camerounaises, mais aussi les gouvernements des pays d'origine par le biais de leurs chancelleries respectives. Un religieux demeure toujours en effet citoyen d'un État avec tout ce que cela comporte.

Nous gardons néanmoins l'espérance raison pour laquelle, nous prions et discernons, en sollicitant au préalable comme il est de notre devoir, les avis et les conseils des uns et des autres, notamment des autorités ecclésiastiques, diplomatiques, sécuritaires et de défense, de mes proches collaborateurs pour le retour de nos missionnaires.

La légende des quatre cierges de l'Avent attribuée au Pasteur luthérien allemand Johann Heinrich Wichern (1808-1884) nous encourage. Quatre cierges étaient allumés. Tout était calme. Tellement calme que l'on entendait comment les cierges se mettaient à parler entre eux. Le premier cierge dit en soupirant : "Je me nomme Paix. Ma lumière brille, mais les hommes ne cultivent pas la paix. Ils ne veulent pas de moi". Sa lumière baissa de plus en plus et finit par s'éteindre complètement.

Le deuxième cierge dit en vacillant : "Je me nomme Foi, alors je suis de trop. Les hommes ne veulent rien savoir de Dieu. Cela n'a plus de sens que je reste allumé". Un courant d'air souffla à travers la salle et la bougie s'éteignit.

Sans élever la voix où se lisait la tristesse, le troisième cierge prit maintenant la parole : "Je me nomme Amour. Je n'ai plus de force pour briller. Les hommes me mettent de côté. Ils ne voient qu'eux-mêmes et pas les autres qui les aiment en réalité. Un dernier flamboiement et cette lumière s'était aussi éteinte. Alors un enfant arriva dans la salle. Il regarda les cierges et dit : "Mais... vous devez pourtant être allumés et non éteints !". Et il était au bord des larmes.

Alors le quatrième cierge prit aussi la parole et dit : "N'aie pas peur ! Tant que je suis allumé, nous pouvons nous aussi allumer à nouveau les autres cierges. Je me nomme Espérance". Avec une bûchette, l'enfant prit la lumière de ce cierge et alluma les autres cierges.

Ce conte exprime bien la réalité que nous vivons dans notre région. La paix entre les hommes et les communautés, la foi en Dieu, l'amour du prochain et du bien commun sont durement mis à l'épreuve par la guerre et la terreur, mais l'Espérance fondée en Jésus Ressuscité ne meurt pas. Nous sommes à l'œuvre pour la soutenir dans les cœurs des personnes et des communautés

(Propos recueillis par Franco Paladini)


[1] Il s'agit plus précisément des paroisses suivantes : Kolofata, Aissa-Hardé, Amchidé, Kourgui, Mora, Makoulahé, Gudjimdélé, Tokombéré, Nguetchéwé, Zhéléved, Mutskar, Ouzal, Koza, Djingliya, Ldubam-Tourou, Mokolo-Tada, Mboua, Rhumzou, Mogoddé, Guili et Bourha.



 

10/07/2017

 

Site de la Communauté missionnaire Redemptor hominis