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Interviews/15



L'espÉrance Ne meurt pas/2

  Interview avec Mgr Bruno Ateba Edo, évêque de Maroua-Mokolo

   

 

Depuis désormais trois ans, le diocèse de Maroua-Mokolo vit au cœur de la tourmente du conflit armé qui oppose le Cameroun au groupe terroriste Boko Haram.

À travers la première partie de l'interview que son évêque Mgr Bruno Ateba Edo, membre de la Société de l'Apostolat Catholique (Pallottins), nous a gentiment accordée, nous avons eu un éclairage sur les défis quotidiens auxquels l'Église est confrontée dans la Région de l'Extrême-Nord du Cameroun.

En répondant à d'autres questions, l'évêque de Maroua-Mokolo nous fait part maintenant des options pastorales de fond de son diocèse  parmi lesquelles l'accompagnement des jeunes et de la spiritualité qui les sous-tend et les éclaire.


* Dans cette situation, Monseigneur, quelles sont les priorités que vous et vos collaborateurs vous vous êtes données ? Le dialogue interreligieux a-t-il pris un coup ou a-t-il retrouvé plutôt un nouvel élan ?

La pastorale de la présence et de l'écoute nous aide à accompagner nos frères et sœurs. L'engagement des ouvriers apostoliques et des laïcs nous porte tous à "passer" au milieu des gens, comme Jésus, "en guérissant et faisant du bien à tous" (Ac 10, 38). En vertu du baptême, chaque chrétien est un "Christophe", c'est-à-dire un porteur du Christ !

C'est surtout lors des célébrations eucharistiques que nos prêtres diocésains vont célébrer escortés par les militaires quand il s'agit d'aller dans la "zone rouge" que les fidèles prennent conscience de cet appel à demeurer, malgré les contraintes, des témoins de justice et de paix.

Pour assurer une présence dans toutes les communautés, il m'arrive à moi aussi, de célébrer certains dimanches plusieurs messes en plein air même en ville, nous n'avons pas de cathédrale classique, mais une "cathédrale-bio" constituée par les arbres sous l'ombre desquels nous célébrons nos eucharisties rassemblant environ trois mille fidèles, sous le soleil ou la pluie. Chaque fois, une chaîne humaine pour la sécurité est formée autour de l'assemblée ; ceux qui veulent participer à la messe doivent d'abord se soumettre à de stricts contrôles. Malgré la terreur, les fidèles de Maroua gardent leur joie. Ce bonheur est toujours là, car le Seigneur est notre refuge.

Si la prière constitue pour nous l'arme la plus puissante contre la terreur, le diocèse de Maroua-Mokolo est fortement engagé aussi dans le dialogue interreligieux.

Concernant les différentes communautés religieuses, les dernières estimations donnent pour notre diocèse la répartition suivante : chrétiens 18%, musulmans 35%, pratiquants de la religion traditionnelle et autres 47%.

Les musulmans sont surtout présents dans la plaine et les grands centres urbains et sont quasi inexistants dans les massifs montagneux pourtant très peuplés. Il s'agit d'un Islam traditionnel et confrérique qui a toujours réservé un bon accueil aux chrétiens.

Malgré les menaces récurrentes de la nébuleuse terroriste d'origine nigériane, chrétiens et musulmans cohabitent en harmonie : de nombreux musulmans vont dans les centres de soins catholiques quand ils sont malades et envoient leurs enfants dans les écoles catholiques.

En vue d'approfondir ce "dialogue de la vie" déjà existant, nous avons procédé en janvier 2015, à l'inauguration à Maroua de la "Maison de la rencontre entre musulmans et chrétiens". Comprenant une bibliothèque, un centre de documentation et quelques bureaux, elle est gérée de concert avec les différentes communautés religieuses de la ville.

Ce n'est que la rencontre et le dialogue qui peuvent désarmer le fanatisme existant au milieu de nous et construire un futur de paix pour tous. Le dialogue ne s'improvise pas, mais on le prépare sérieusement avec le respect et la connaissance profonde de l'autre et de sa tradition religieuse.

La "Maison de la rencontre" est en même temps le siège de l'antenne locale de l'ACADIR, l'Association camerounaise pour le dialogue interreligieux fondée en 2007 par l'Église catholique, les Églises protestantes du CEPCA (Conseil des Églises protestantes du Cameroun) et la Communauté musulmane apolitique. L'Association se fixe comme objectif celui d'être une plateforme de dialogue entre les religions d'une part, entre les religions et l'État d'autre part, en vue de promouvoir la paix, la concorde et le progrès social.

La nécessité de poursuivre cette dynamique s'impose d'autant plus que ces dernières décennies, il y a eu dans notre région la montée en force de courants de réforme islamiste très actifs même dans le social (centres de santé, écoles, centres sociaux...) et qui véhiculent une vision de la religion dogmatique, littéraliste et rétrograde orientée vers un projet politique de la société islamique.

Pour cette raison, le dialogue interreligieux demeure au cœur de nos priorités. Nous avons des rencontres régulières avec le Lamido et le grand Imam de la ville de Maroua, occasion idoine pour prôner la solidarité, une plus grande synergie et la cohésion nationale. Au-delà de notre appartenance religieuse et ethnique, nous demeurons tous en effet des citoyens du même État avec les mêmes droits et devoirs.

* Des milliers de jeunes de l'Extrême-Nord auraient été enrôlés par le groupe islamique Boko Haram. Quelles actions l'Église mène-t-elle pour contrer ce phénomène préoccupant tant sur le terrain qu'au niveau institutionnel ?

Maroua, la capitale de notre belle Région de l'Extrême-Nord, compte plus de 700.000 habitants. C'est une ville cosmopolite, commerciale et constituée d'une population très jeune. Elle est située sur une vaste plaine et compte plusieurs facultés à l'Université et trois Grandes Écoles aussi.

Les jeunes non scolarisés ou au chômage sont bien sûr des cibles de la secte obscurantiste Boko Haram dont la dénomination exprime l'aversion contre la culture et l'éducation occidentales. Elle propose de l'argent facile aux jeunes et les "formate" selon son idéologie. Le temps où les jeunes en quête d'emploi pouvaient émigrer vers la Lybie, les Pays du Golfe ou l'Europe est définitivement révolu. La seule possibilité de mobilité sociale pour ces jeunes demeure, hélas, parfois la criminalité organisée et la guerre.

Il faut considérer qu'il y a en même temps des jeunes qui se sentent tout simplement interpellés par l'idéologie de Boko Haram et jugent l'Islam traditionnel pratiqué en famille comme figé, et partant chargé de trop d'impuretés, incapable donc de répondre à leurs aspirations.

Dans ce contexte, l'éducation et la promotion humaine sont des priorités de l'État et de l'Église pour aider les jeunes à un meilleur discernement.

L'État en particulier est appelé à veiller sur le contenu des enseignements dispensés dans les institutions religieuses, chrétiennes et musulmanes. La dépendance financière de certaines de nos institutions en matière de formation spirituelle et humaine peut devenir la porte ouverte à toute forme de dérive doctrinale et idéologique, dont les conséquences à terme peuvent affecter la cohésion nationale. De même, il faut intégrer aujourd'hui l'enseignement des religions dans les institutions scolaires publiques, dans le primaire et le secondaire. La formation du jeune camerounais doit être intégrale, c'est-à-dire humaine et spirituelle.

C'est ce que nous, en tant qu'Église, nous essayons de faire. Les cours sur l'Islam sont donnés depuis quelques années aux étudiants du Grand Séminaire de Maroua. Le diocèse organise régulièrement des forums des jeunes chrétiens et musulmans sur des thèmes ayant trait à la réconciliation, à la justice et à la paix.

La Région de l'Extrême-Nord est l'une des plus pauvres du Cameroun ; elle est marquée par un important surpeuplement et par le manque de terres. De cette précarité, les jeunes sont ceux qui souffrent le plus.

Le plus important, nous semble-t-il, est la mise sur pied de projets de développement pour aider les jeunes à se prendre en charge, à ne pas se sentir exclus mais à participer activement à la construction du Pays. C'est ce que nous faisons en soutenant la mise en place des groupes, des "greniers communautaires", des associations et en contribuant à la formation des cadres pour la promotion des petites et moyennes entreprises.

* Mgr Bruno Ateba, vous êtes le troisième évêque du diocèse de Maroua-Mokolo et le premier évêque pallottin camerounais. Comment le charisme de votre Institut éclaire-t-il votre ministère ?

En 2014, quand j'ai été ordonné évêque, j'ai voulu placer mon action épiscopale sous le signe de la continuité de l'œuvre entamée par Mgr Henri Vieter, pallottin et fondateur de l'Église au Cameroun qui célébrait justement cette année-là le centenaire de sa mort (7 novembre 1914).

L'engagement missionnaire et le témoignage de Mgr Henri Vieter m'encouragent et m'interpellent constamment à continuer de proclamer la Bonne nouvelle de l'amour de Dieu selon le charisme de mon Institut.

En ce sens, ma devise d'ordination épiscopale Caritas Christi urget nos ("L'amour du Christ nous presse") tirée de 2Co 5, 14, exprime bien mon appartenance à la famille pallottine. Toute notre vie est une réponse à cet amour.

Cette Bonne nouvelle, je me retrouve à la proclamer aujourd'hui avec les prêtres, les religieux, les religieuses et tous les agents pastoraux de Maroua-Mokolo, un diocèse très vaste et bien structuré grâce à l'œuvre missionnaire immense de mes deux prédécesseurs : Mgr Jacques De Bernon et Mgr Philippe Stevens.

C'est justement l'amour de Dieu qui doit être chaque jour allumé dans le cœur de tous les baptisés. C'est une tâche qui nous incombe à tous.

Nous sommes le seul évangile existant aujourd'hui, selon la belle expression d'un anonyme flamand du XVe siècle reprise par l'écrivain Mario Pomilio dans son roman Le cinquième évangile : "Le Christ n'a pas de mains, il n'a que nos mains pour faire son travail d'aujourd'hui. Le Christ n'a pas de pieds, il n'a que nos pieds pour conduire les hommes sur son chemin. Le Christ n'a pas de lèvres, il n'a que nos lèvres pour parler de Lui aux hommes. Le Christ n'a pas d'aides, il n'a que notre aide pour mettre les hommes de son côté. Nous sommes la seule Bible que le public lit encore. Nous sommes le dernier évangile de Dieu écrit en actes et en paroles".

Cet appel concerne aussi bien les prêtres que les religieux et les laïcs. Chaque baptisé est un apôtre : "Nous sommes tous les membres de l'Église et nous formons un seul corps" (1Co 12, 12). Notre Fondateur saint Vincent Pallotti (1795-1850) aimait répéter que l'appel à l'apostolat n'est pas réservé à certains, mais s'adresse à tous, "quels que soient leur état, leur condition, leur profession, leur fortune, tous peuvent en faire partie".

Les laïcs qui sont en même temps fidèles et citoyens, ont donc un rôle important à jouer dans l'évangélisation. Ils sont appelés à professer, à célébrer et à témoigner leur foi et leur amour qui seul peut changer le monde, sachant que la primauté revient toujours à Dieu, qui a voulu nous appeler à collaborer avec lui et nous stimuler avec la force de son Esprit.

* Merci Mgr Bruno Ateba de votre disponibilité et surtout de votre beau témoignage d'engagement missionnaire.

(Propos recueillis par Franco Paladini)



 

17/07/2017

 

Site de la Communauté missionnaire Redemptor hominis