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CROIRE, MALGRÉ TOUT/2
L'itinéraire du cardinal François-Xavier Nguyên Van Thuân



Entre foi et recherche

Van Thuân affirma que pendant toutes ses années de prison, "il n'avait jamais cessé de rencontrer Dieu". C'est une très belle affirmation, surprenante et chargée de perspectives. S'il a rencontré Dieu, cela veut dire qu'il l'a vu, comme tous les hommes voudraient le voir.

Dans une analyse sur la foi, Joseph Ratzinger alors cardinal, soulignait que même l'homme moderne vit foncièrement une tension entre deux tendances opposées qui traversent toute l'histoire : l'ouverture intime de l'âme humaine vers Dieu, d'une part, et l'attraction, plus forte, des nécessités et des expériences immédiates, d'autre part.

L'homme est tendu entre ces deux pôles : il ne se libère pas de Dieu, mais il n'a pas non plus la force d'ouvrir un chemin vers lui ; seul, il n'arrive pas à se créer un pont qui lui permette une relation concrète avec ce Dieu. C'est plutôt Dieu qui doit prendre l'initiative d'aller à sa rencontre et de lui parler, afin qu'il y ait une véritable relation avec lui. La parole de Dieu arrive jusqu'à nous par des hommes qui l'ont entendue, des hommes pour lesquels Dieu est devenu une expérience concrète et qui, pour ainsi dire, le connaissent "de première main".

Cela est vrai surtout à propos de Jésus, puisque la foi chrétienne implique participer de sa vision, par la médiation de sa parole, c'est-à-dire de sa "vision" du Père, de sa relation immédiate avec lui, tout en sachant que nous ne pouvons pas confiner Jésus dans un passé historique lointain. Sa lumière se reflète dans les saints, qu'ils soient canonisés ou pas, c'est-à-dire dans les personnes qui, en communion avec Jésus, reçoivent un rayon de sa splendeur, une expérience réelle et concrète de Dieu et la rayonnent pour nous.

À ce propos, il nous revient à l'esprit le rappel de Van Thuân aux prêtres, justement du rôle qu'ils doivent jouer dans ce rayonnement : "Le prêtre de ce nouveau millénaire est une personne qui a connu Jésus et en qui le peuple peut connaître Jésus". Dans les paroisses, on n'a pas besoin d'un technicien ou d'un artiste, mais d'un père. Le pasteur doit répondre aux fidèles avec crainte et trépidation, mais aussi avec beaucoup de foi comme Jésus répondit à Philippe : "Qui m'a vu a vu le Père" (Jn 14, 9). Mais pour révéler aux autres l'amour du Père céleste, les disciples doivent vivre en continuité avec le style de vie, les paroles et les gestes de Jésus, être disposés à un sacrifice et à une radicalité qui pourraient aussi les épouvanter.

Pour Van Thuân, le vrai disciple est justement celui qui affirme qu'il n'a jamais cessé de rencontrer Dieu puisqu'il continue de le chercher, même s'il l'a déjà trouvé. Et, dans l'inquiétude de cette recherche, les autres le sentent proche d'eux, comme compagnon de route, souffrant comme eux, en quête d'espérance.

En ce sens, Jean-Paul II a indiqué Van Thuân comme celui qui a ardemment cherché comme unique espérance le visage glorieux du Christ (cf. Homélie pour les obsèques, 20 septembre 2002).

Pour chaque chrétien, cette recherche et cette relation de vision et d'obscurité, de déjà et de pas encore sont fondamentales. C'est en vivant une telle relation qu'on peut rendre le Seigneur visible et concret aux autres.

En ouvrant l'Année de la foi, Benoît XVI avait souligné que les croyants "se fortifient en croyant" ; c'est seulement en croyant que la foi grandit et se fortifie ; pour avoir des convictions sur sa propre vie, il n'y a d'autres possibilités qu'en s'abandonnant toujours davantage entre les mains d'un amour qui s'expérimente constamment toujours plus grand puisqu'il a son origine en Dieu. D'où l'invitation à "chercher la foi", à toujours la renouveler, afin que "personne ne devienne paresseux dans la foi" (cf. Porta fidei, 7.15).

Van Thuân n'est donc pas un témoin de la foi parce qu'il en a trouvé la réponse une fois pour toutes. Il a souffert, a lutté "et il a eu peur" aussi, jusqu'à la fin de sa vie. En prêchant ses derniers exercices, il dit : "Ils m'ont enlevé deux kilos et demi de tumeur, et quatre kilos et demi qui ne peuvent être extirpés sont restés dans mon corps. Et j'ai eu peur d'être saint avec tout cela : voilà ma douleur. Toutefois cela a duré jusqu'au moment où j'ai vu la volonté de Dieu dans tout ce qui m'arrivait et j'ai accepté de porter ce poids jusqu'à la mort, ce qui signifie ne pas arriver à dormir plus d'une heure et demie par nuit". C'est dans cette certitude-incertitude qu'on vit la foi ; et c'est ce mystère qui fascine toujours.

Le cardinal Ratzinger a écrit que la conversion du monde ancien au christianisme ne fut pas le résultat d'une activité planifiée, mais le fruit de l'épreuve de la foi dans le monde telle qu'elle se rendait visible dans la vie des chrétiens ; l'invitation réelle d'expérience à expérience fut, en parlant d'une façon humaine, la force missionnaire de l'Église ancienne. Au contraire, l'apostasie de l'époque moderne est fondée sur l'absence de vérification de la foi dans la vie des chrétiens. Voilà la grande responsabilité des chrétiens d'aujourd'hui qui devraient être des points de repère de la foi en tant que personnes qui savent quelque chose de Dieu. Seul le lien entre une vérité en soi conséquente et la garantie dans la vie de cette vérité peut faire briller l'évidence de la foi attendue par le cœur humain.

Pouvoir vérifier la foi dans la vie des chrétiens ne veut pas dire de manière simpliste qu'ils sont convaincants puisqu'ils réalisent de bonnes œuvres.

Le problème des bonnes œuvres

"Ne crois pas que l'engagement consiste à se lancer dans une activité fébrile. Tu devrais comprendre que la signification de l'engagement est plus profonde. Il s'agit de suivre l'exemple du Seigneur et d'aimer au point de s'oublier complètement soi-même pour le bien des autres ; cela signifie offrir soi-même d'une manière totale, sans réserve, afin d'être uni aux autres pour qu'ils en soient enrichis et que le travail de Dieu puisse avoir du succès en eux". "Les bonnes œuvres par elles-mêmes ne sont pas de l'apostolat : elles le deviennent si elles font partie de la mission du Christ". "Si tu réalisais des œuvres gigantesques, mais tu n'avais pas obéi, tu ne pourrais plaire à Dieu. Pour Dieu, ne compte que ton cœur : il n'a pas besoin de ton œuvre. Il a créé l'univers entier sans ton aide". "Dans ma vie, déjà assez longue et mouvementée, j'ai fait cette expérience : si je continue à suivre fidèlement pas à pas Jésus, c'est lui qui me conduit à destination. Vous marcherez sur des sentiers imprévisibles, parfois tortueux, obscurs, dramatiques, mais soyez confiants : vous êtes avec Jésus ! ... Ne vous souciez pas de comment attirer les foules. Soyez en sûrs : si vous suivez Jésus, les gens vous suivront !".

Ces paroles naissent d'une réflexion existentielle qui nous offre un grand enseignement. Pour Van Thuân, ce qui le tourmentait en prison n'était pas tellement la souffrance physique, mais bien plus le fait de voir que tout ce qu'il avait construit était parti en fumée et que l'Église n'existait plus dans son pays. Dans son premier diocèse, il avait été très actif : il avait œuvré pour consolider l'Église en vue des temps difficiles qui s'annonçaient avec le communisme. En huit ans, il fit progresser le nombre de grands séminaristes de 42 à 147 ; les petits séminaristes passèrent de 200 à 500 ; il créa aussi des mouvements de jeunes et de laïcs. En un seul instant, il dut tout laisser. Il pleura amèrement : "Je me révoltais en constatant que tout l'effort des missionnaires pendant des siècles et le sacrifice de 150.000 martyrs avaient été balayés. Il n'y a plus de couvents, de séminaires, ni de collèges ou d'hôpitaux". "Comment puis-je entrer en contact avec mon peuple, au moment même où il a plus besoin de son pasteur ? Les librairies catholiques ont été confisquées, les écoles fermées ; les religieux vont travailler dans les champs. La séparation est un choc qui détruit mon cœur".

Quand nous pensons avoir rencontré Dieu ou de l'avoir saisi, c'est en ce moment qu'il s'éloigne de nous et nous invite à le suivre à chaque instant. Jean-Paul II dit que le témoignage de Van Thuân nous rend plus forts "dans la certitude réconfortante que lorsque tout s'effondre autour de nous, et peut-être également en nous, le Christ reste notre soutien indéfectible" (Salutation et remerciement à la fin des Exercices Spirituels, le 18 mars 2000).

"Souvent je suis tenté, tourmenté par le fait que j'ai 48 ans, l'âge de la maturité ; j'ai travaillé huit ans comme évêque, j'ai acquis plusieurs expériences pastorales, et me voici isolé, inactif, séparé de mon peuple ! ... Une nuit, du tréfonds de mon cœur, j'ai entendu une voix qui me suggérait : 'Pourquoi te tourmentes-tu ainsi ? Tu dois bien savoir distinguer Dieu des œuvres de Dieu. Tout ce que tu as réalisé et que tu désires continuer à faire, comme les visites pastorales, la formation des séminaristes, l'accompagnement des religieux, des religieuses, des laïcs, des jeunes, la construction des écoles, des foyers pour les étudiants, des missions pour l'évangélisation des non-chrétiens... ce sont toutes des œuvres excellentes, des œuvres de Dieu, mais elles ne sont pas Dieu ! Si Dieu veut que tu abandonnes toutes ces œuvres, en les remettant entre ses mains, fais-le tout de suite, et aie confiance en lui. Dieu le fera infiniment mieux que toi ; il confiera ses œuvres à d'autres qui seront plus capables que toi. Tu as choisi Dieu seul, pas ses œuvres !".

Ces paroles de Van Thuân font retentir en nous celles de Benoît XVI concernant son pontificat, lors de sa dernière Audience générale : "Je me suis senti comme saint Pierre avec les Apôtres dans la barque sur le lac de Galilée ... il y a eu aussi des moments où les eaux étaient agitées et le vent contraire, comme dans toute l'histoire de l'Église, et le Seigneur semblait dormir. Mais j'ai toujours su que dans cette barque, il y a le Seigneur et j'ai toujours su que la barque de l'Église n'est pas la mienne, n'est pas la nôtre, mais est la sienne. Et le Seigneur ne la laisse pas couler ; c'est Lui qui la conduit".

Comme s'il était le dernier jour

Déjà au moment de son arrestation, conscient que la prison est toujours un long temps d'attente, Van Thuân avait fait cette réflexion : "Je n'attendrai pas. Je vis le moment présent en le comblant d'amour". Il racontera ensuite à ce propos : "Il ne s'agit pas d'une inspiration soudaine, mais d'une conviction que j'ai mûrie pendant toute ma vie. Si je passe mon temps à attendre, peut-être que les choses que j'attends n'arriveront jamais". Mais comment arriver à cette intensité d'amour dans le moment présent ? "Je pense que je dois vivre chaque jour, chaque minute comme le dernier de ma vie. Laisser tout ce qui est accessoire, me concentrer seulement sur l'essentiel. Chaque parole, chaque geste, ... chaque décision est la chose la plus belle de ma vie ; ... j'ai peur de gaspiller une seconde, en vivant sans sens".

Lors du cinquième anniversaire de sa mort, Benoît XVI rappellera : "Le cardinal Van Thuân aimait répéter que le chrétien est l'homme du 'maintenant', du 'à présent', du moment présent à accueillir et à vivre avec l'amour du Christ. Dans cette capacité de vivre l'heure présente transparaît son abandon intime entre les mains de Dieu et la simplicité évangélique que nous avons tous admirée en lui. Est-il possible se demandait-il que celui qui a confiance en le Père céleste refuse ensuite de se laisser serrer entre ses bras?".

Quand il fut embarqué avec des centaines de prisonniers, Van Thuân comprit qu'il devait s'engager dans une nouvelle forme d'évangélisation, non plus comme évêque d'un diocèse, mais hors les murs, toute la vie, jusqu'au maximum de sa capacité d'aimer et de se donner. "Dans l'obscurité de la foi, dans le service, dans l'humiliation, la lumière de l'espérance a changé ma vision : désormais ce navire, cette prison, était ma plus belle cathédrale, et ces prisonniers, sans exception aucune, étaient le Peuple de Dieu confié à ma charge pastorale. Ma captivité était la divine Providence, était la volonté de Dieu".

Et l'acceptation des projets de Dieu doit toujours être radicale : "Si tu abandonnes tout, mais tu n'as pas encore renié toi-même, en réalité tu n'as rien abandonné, puisque petit à petit tu te rattacheras à toutes les choses que tu avais laissées au début".

Mariangela Mammi

(À suivre)

  (Traduit de l'italien par la Rédaction du Centre d'études de Mbalmayo)

 



31/07/2017

 

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