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Articles d'Emilio Grasso



 

MISSION : PARLER AU COEUR DE L'HOMME/2



 

La capacité de susciter "la question"

J'aime insister sur un autre point : la parole "dialogue". À ce propos, je suis convaincu que l'encyclique Ecclesiam suam et l'exhortation apostolique Evangelii nuntiandi demeurent fondamentales : le rapport entre la mission ad intra et la mission ad extra trouve en elles son fondement ; on rappelle que l'Église évangélise en s'auto-évangélisant ; on insiste sur la relation entre intériorité-communauté-peuple.

Si nous échouons au plan de l'intériorité qui n'est pas intimisme , sur le point de ce lien personnel et sponsal avec le Verbe, avec le Logos, nous n'exprimons rien et nous allons chercher au-dehors ce que, en tant que personnes insatisfaites, nous n'avons pas trouvé dans notre communauté.

Que de formes d'apostolat sont en réalité de véritables fuites ! Partir en mission devient une fuite pour se donner de l'importance quand on ne se sent pas considéré.

La mission est une richesse et non une nécessité. Nous devons partir de la théologie de la création et de la théologie des missions trinitaires, pour redécouvrir que la missio ad extra n'est pas une nécessité, mais liberté, gratuité et surabondance de l'amour de Dieu.

Si ce principe s'écroule, nous ne partons en mission que pour réduire des personnes en esclavage, pour leur imposer nos nécessités. Nous allons répondre à des questions qui n'existent pas car l'enjeu ne consiste pas à donner des réponses, mais plutôt à susciter "la question". Beaucoup de fois, nous donnons des réponses à des questions qui n'existent pas.

Nous creusons en effet des puits qui ne servent à rien si la personne à qui nous voulons en offrir un ne ressent pas l'exigence d'eau potable. Le premier discours fondamental est donc celui d'un changement culturel, c'est susciter en l'autre l'attente et l'espace intérieur pour la réponse dont nous sommes les porteurs. Si cela arrive, alors le puits lui appartiendra et sera vraiment important pour lui.

Ainsi la difficulté est de réussir à changer culturellement la forme de vie qui blesse la dignité de la personne.

L'on finance par exemple de très nombreux projets pour faire face au sida, mais la problématique du sida se fonde sur une conversion des rapports et des habitudes. Cela n'arrive qu'avec un changement culturel qui dépend, à son tour, d'un changement de la conception de Dieu.

Quoad nos (par rapport à nous), Dieu n'est pas le même Dieu pour tous : il y a le deus otiosus, le Dieu qui demeure loin des hommes, le Dieu qui intervient, le Dieu qui est communion, le Dieu qui est le monarque absolu.... À chacune de ces visions de Dieu correspond une certaine attitude de la personne dans les rapports avec elle-même, avec les autres et avec le milieu.

Les dogmes christologiques et trinitaires ont une conséquence dans la vie de l'homme, car une certaine conception détermine une certaine conduite de vie. Le fait d'avoir par exemple une image arienne de Dieu détermine une vision hiérarchique-pyramidale des relations, bien différente de celle d'un Dieu communion de Personnes égales et distinctes[1].

Aujourd'hui, le problème fondamental est de réussir à susciter dans l'autre "la question", l'attente.

Il faut donc faire naître l'inquiétude dans l'homme, "la sainte inquiétude", comme Benoît XVI l'affirma dans son premier discours après son élection comme Pape[2].

Les personnes, si elles ne sont pas inquiètes, ne cherchent pas de réponses. Malheureusement, la personne qui montre une certaine inquiétude se retrouve souvent étouffée par des biens et des réponses.

Fondement de la mission

Le fondement de la mission se trouve dans la mission trinitaire.

En missiologie, le changement de paradigme eut lieu avec le décret conciliaire sur l'activité missionnaire de l'Église, Ad gentes, qui fait découler la mission non seulement du mandat de Jésus, "Allez donc, de toutes les nations faites des disciples" (Mt 28, 19), mais de la mission trinitaire qui se fonde sur l'amour du Père, du Fils et du Saint Esprit, dans un processus de circumincession et de périchorèse[3].

Si la mission ne provient pas de cet amour, nous ne sommes pas des missionnaires, mais seulement des touristes en vacances.

Après Ad gentes, une crise dans la conception de la mission eut lieu. Il se produisit en effet ce phénomène que Jean Paul II appelle dans l'encyclique Redemptoris missio, le "rapatriement des missions dans la mission de l'Église"[4]. Il y a eu dans la conscience ecclésiale et sur le plan théologique, une sous-estimation du discours missionnaire, en considérant comme mission tout engagement apostolique, toute initiative charitable, toute activité ecclésiale, ce qui a amené à vider le concept de mission. Le "rapatriement des missions dans la mission de l'Église" a impliqué en même temps la perte de la spécificité des Instituts missionnaires, à cause du fait que toute activité était considérée comme une mission. Cela a provoqué une crise en leur sein et sur le plan des vocations ; on se posait en effet cette question : pourquoi partir en mission quand la mission est même  ici  chez  nous ?

Ce discours est bien mis au point dans l'encyclique Redemptoris missio qui distingue trois situations :

  1. La missio ad gentes à l'égard des peuples, des groupes humains, des contextes socio-culturels dans lesquels le Christ et son Évangile ne sont pas connus, ou dans lesquels il n'y a pas de communautés chrétiennes assez mûres pour pouvoir incarner la foi dans leur milieu et l'annoncer à d'autres groupes. Il n'y a donc pas eu de plantatio ecclesiae.

  2. La deuxième réalité est celle de la charge pastorale. Il y a en effet des communautés chrétiennes aux structures ecclésiales fortes et adaptées, à la foi et à la vie ferventes, qui rendent témoignage à l'Évangile de manière rayonnante dans leur milieu et qui prennent conscience du devoir de la mission universelle.
  3. Il existe enfin une situation intermédiaire, surtout dans les pays de vieille tradition chrétienne mais parfois aussi dans les Églises plus jeunes, où des groupes entiers de baptisés ont perdu le sens de la foi vivante ou vont jusqu'à ne plus se reconnaître comme membres de l'Église, en menant une existence éloignée du Christ et de son Évangile. Dans ce cas, il faut une nouvelle évangélisation[5].

Une chose est de parler du christianisme dans un lieu où le message n'a pas encore été porté et une autre est de le faire dans une zone où les personnes sont déjà chrétiennes même si le message évangélique n'a plus aucune incidence. Cela n'arrive pas seulement en Occident, mais aussi en Amérique latine et en Afrique.

Il faut toujours tenir compte de ces distinctions, car nous devons travailler dans diverses situations avec des instruments multiples, surtout dans des milieux culturels différents qui exigent la charge pastorale, la nouvelle évangélisation et la missio ad gentes.

Naturellement, ces segments ne sont pas séparés l'un de l'autre et nous pouvons trouver dans le même lieu la nécessité de la missio ad gentes, de la charge pastorale et de la nouvelle évangélisation en même temps.

Nous ne sommes pas appelés à conserver des musées

L'attention à la conservation des musées archéologiques demeure un autre point important à souligner, surtout pour l'Afrique. Nous ne sommes pas appelés à sauver des murs, mais des personnes.

À ce propos, je me permets de citer le dernier canon du Code de droit canonique, numéro 1752, où il est rappelé que "salus animarum in Ecclesia suprema semper lex esse debet". Tout le droit canonique a comme fin ultime le salut des âmes. Si nous ne sauvons pas les âmes, le droit canonique, la théologie et nos œuvres de charité sont inutiles, elles ne servent à rien.

In primis, nous ne sommes pas appelés à sauver les cultures ou les langues mais les hommes, avec des options préférentielles bien mises en lumière par le Document de Puebla[6] : les pauvres les jeunes le rapport entre foi et culture.

Il faut considérer que la culture des hommes d'aujourd'hui est celle de la globalisation et que les jeunes d'aujourd'hui sont homologués : les jeunes de Dakar, de New York, d'Ankara pensent tous de la même façon, car certains phénomènes de la globalisation sont pénétrés en profondeur.

Nous devons dialoguer avec ces jeunes, si nous voulons nous projeter vers l'avenir.

En missiologie on a beaucoup parlé d'"inculturation" ; c'est une expression à reconsidérer à côté de celles de l'"interculturation"[7] et du "métissage" (typique de l'Amérique latine).

La théologie métisse est une catégorie importante, car le peuple métis le plus souvent ne connaît pas de complexes d'infériorité ou de supériorité et cela peut favoriser la cohabitation pacifique entre les peuples[8].

Emilio Grasso
(Traduit de l'italien par Franco Paladini)





[1] À ce propos, cf. E. Peterson, Il monoteismo come problema politico, Queriniana, Brescia 1983 ; cf. Y. Congar, Il monoteismo politico dell'antichità e il Dio-Trinità, in "Concilium" (it.) 17 (1981) 394-403.

[2] Cf. E. Grasso, La santa inquietudine della missione nel pensiero di Benedetto XVI, in E. Grasso, Da Roma al Paraguay. Le sfide continuano, EMI, Bologna 2007, 11-21.

[3] Cf. Ad gentes, 2.

[4] Redemptoris missio, 32.

[5] Cf. Redemptoris missio, 33.

[6] Cf. III Conferenza generale dell'Episcopato latinoamericano, Documento di Puebla (27 gennaio - 13 febbraio 1979), 385ss. ; 1134ss.

[7] Cf. J. Ratzinger, Fede, Verità, Tolleranza. Il cristianesimo e le religioni del mondo, Edizioni Cantagalli, Siena 2003, 57-82.

[8] Cf. J. Audinet, Le temps du métissage, Éditions de l'Atelier/Éditions Ouvrières, Paris 1999.



18/12/2017

 

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