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Articles d'Emilio Grasso

 

 

 
Antonio de Montesinos et la force de la parole/3


 


La naissance des droits de l'homme

Montesinos cherche, comme nous l'avons vu, à "conjuguer le droit avec le fait". Pour y arriver, après avoir interrogé sur les faits, il procède à interroger sur le droit, c'est-à-dire sur le fondement des faits.

Il nous semble qu'il y ait un cercle herméneutique dans lequel le fait conduit au fondement, tandis que la praxis interroge la théorie.

Si la praxis demeure celle-là, alors même la théorie ne tient plus. Montesinos en arriva (la pire des offenses à l'époque) à comparer les chrétiens de l'Hispaniola aux "Maures ou Turcs qui n'ont pas et ne veulent pas de la foi en Jésus-Christ"[1].

On doit pourtant prendre en compte le fait que Montesinos parle à des chrétiens et cela dans un contexte chrétien dans lequel la théorie est pour tous une donne indiscutable.

Bien différent est le contexte actuel dans lequel les éléments de base sont eux-mêmes remis en question. Alors, ces questions inquiétaient les consciences et provoquaient des réactions ; si les mêmes questions se posaient aujourd'hui, et de la même manière, c'est à peine qu'elles induiraient une quelconque réaction.

C'est ici que réside la différence essentielle entre le temps de la prétendue "chrétienté constituée", comme celui qui vit la prédication de Montesinos, et un temps de forte sécularisation ou de postmodernité, comme celui dans lequel nous vivons aujourd'hui.

Les questions  théoriques  posées par  Montesinos  touchent les  consciences au  plus profond d'elles-mêmes : "Ces gens ne sont-ils pas des hommes ? N'ont pas une âme rationnelle ? N'êtes-vous pas obligés à les aimer comme vous-mêmes ? Ne le comprenez-vous pas ? Ne le sentez-vous pas ? Comment pouvez-vous rester endormis dans un sommeil si léthargique ?"[2].

La question fondamentale : "N'êtes-vous pas obligés à les aimer comme vous-mêmes ?", n'est rien d'autre qu'un rappel de la loi nouvelle de l'Évangile et c'est pour cela qu'elle constitue et constituera toujours une doctrine nouvelle[3], chaque fois qu'elle sera prêchée.

Revient ici en toute son importance le cercle herméneutique que constituent la spiritualité, la théologie et la pastorale de la communauté dominicaine de l'Hispaniola : "Juntar el derecho con el hecho".

Un commandement nouveau renvoie toujours à une doctrine nouvelle et, à son tour, une doctrine nouvelle crée une loi, une législation, une praxis et des structures nouvelles.

Cette vérité constitua au début de la modernité un fait tellement révolutionnaire qu'elle galvanisa les âmes et lança les fondements des droits des hommes et des peuples.

Au début du nouveau millénaire, devant l'obligation de dresser le bilan historique des théories et des faits, on ne peut s'empêcher de retourner au fait élémentaire primaire et à la question de saveur métaphysique, qui reste incontournable même pour la soi-disant pensée postmoderne qui s'est plu à tourner le dos à la métaphysique. C'est la question sur le fondement et le sens de la vie. C'est une question qui interroge et sur Dieu et sur l'homme.

La nouveauté de la réponse sera donnée par la vérité simple et en même temps révolutionnaire. Parce que, même à notre époque, pendant qu'"un chien du Nord du monde tient à sa disposition dix-sept fois plus de biens que ceux dont un enfant du Sud du monde dispose"[4], il nous semble que la question posée par Montesinos en 1511 garde encore toute son urgente actualité : "Ne sommes-nous pas obligés à aimer ces enfants du Sud du monde comme nous-mêmes ?".

Las Casas reporte qu'à la fin de l'homélie prononcée par Montesinos, certains membres de l'assemblée furent frappés de stupéfaction, d'autres, comme en proie à la colère, d'autres encore, pétrifiés et endurcis, d'autres contrits. Personne pourtant, autant que le sache Las Casas, ne se convertit. Les puissants de l'île, avec à leur tête Diego Colomb, requirent la condamnation d'un homme qui avait provoqué un si grand scandale, un semeur d'une doctrine nouvelle, jamais entendue[5].

S'il est vrai que le sermon ne provoqua aucune conversion, il n'en est pas moins vrai, en revanche, qu'il réveilla les consciences de beaucoup, et les chrétiens réalisèrent non seulement que l'Évangile avait d'autres exigences, mais qu'en outre eux-mêmes ne pouvaient pas se contenter, s'ils tenaient à vivre selon la vraie vocation chrétienne, d'une interprétation accommodante souvent proférée par d'autres prédicateurs.

Les dominicains furent dénoncés et durent se défendre. Ceci, pourtant, produisit un débat qui passionna le siècle et permit l'approfondissement et le développement d'un droit enraciné dans la Bible.

"C'est en ces moments, dans l'humble résidence de ces frères inconnus, que naissait un nouveau droit. Un droit d'inspiration profondément théologique"[6].

Dans ce débat, un rôle central aura été joué par Las Casas[7] qui fondera le droit des Indios sur la racine évangélique du Christ flagellé, bafoué, crucifié, pas une seule fois, mais des milliers de fois, par ceux qui pillent et abattent ces gens et leur ôtent toute possibilité de conversion et de repentance, en détruisant la vie prématurément et en les faisant mourir sans l'assistance de la foi et sans sacrements[8].


[1] B. de Las Casas, Historia de las Indias, lib. III, cap. 4..., 176.

[2] B. de Las Casas, Historia de las Indias, lib. III, cap. 4..., 176.

[3] Cf. Jn 13, 34 : "Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres. Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres".

[4] R. Berton, cit. in C. Di Sante, Responsabilità. L'io-per-l'altro, Edizioni Lavoro - Editrice Esperienze, Roma-Fossano (CN) 1996, 7.

[5] Cf. B. de Las Casas, Historia de las Indias, lib. III, cap. 4..., 176-177.

[6] J.M. Chacón y Calvo, La experiencia del indio. ¿Un antecedente a las doctrinas de Vitoria? Confer., in "Anuario de la Asoc. Francisco de Vitoria" 5 (1932-1933) 214, cit. in V.D. Carro, La teología..., 56.

[7] Cf. G. Gutiérrez, En busca de los pobres de Jesucristo. El pensamiento de Bartolomé de Las Casas, Ediciones Sígueme, Salamanca 1993.

[8] Cf. B. de Las Casas, Historia de las Indias, lib. III, cap. 138..., 511.

 

 

06/03/2018
 

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