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Articles d'Emilio Grasso

 

 

 
Antonio de Montesinos et la force de la parole/4


 

Montesinos et nous

Le contexte de vie que connurent Montesinos, Las Casas et les autres défenseurs des droits des Indios, fut un contexte chrétien.

Aujourd'hui, peut-être, la prédication de Montesinos et l'œuvre de Las Casas auraient une résonance insignifiante puisque les interlocuteurs ne sont pas formellement, culturellement et sociologiquement chrétiens. Pour cela toute interpellation à des réalités thématiquement chrétiennes est un appel qui résonne dans le vide.

La vox clamantis in deserto ne se trouve pas seulement confrontée à l'aridité des consciences, mais elle bute aussi sur le désert des intelligences et de la raison.

Ne pas le comprendre veut dire ne pas vivre dans le fil du temps de la "nouvelle évangélisation", mais continuer à opérer encore avec les instruments propres à la pastorale ordinaire ou, mieux encore, avec l'esprit du temps d'une "chrétienté constituée".

La nouvelle évangélisation ne peut s'empêcher d'entretenir un sérieux rapport avec la culture contemporaine, une culture qui depuis un long temps vit le divorce avec l'Évangile.

Paul VI a écrit que "la rupture entre Évangile et culture est sans doute le drame de notre époque... Aussi faut-il faire tous les efforts en vue d'une généreuse évangélisation de la culture, plus exactement des cultures. Elles doivent être régénérées par l'impact de la Bonne Nouvelle. Mais cet impact ne se produira pas si la Bonne Nouvelle n'est pas proclamée"[1].

Retournons au problème de l'annonce de l'Évangile. À cet effet, nul doute que le sermon de Montesinos prononcé le quatrième dimanche de l'Avent de 1511 peut nous aider même à notre époque.

De tous les éléments signalés, il nous semble opportun encore de souligner l'étroite relation on pourrait même, par analogie, parler de circuminsession qui lie la liberté et l'identité de Montesinos avec la communauté dominicaine de l'Hispaniola et avec le peuple de cette île. L'option préférentielle pour les Indios (les pauvres) n'est pas exclusive, mais liée à l'annonce de l'Évangile aux encomenderos et aux Espagnols en général[2].

Il existe ainsi une trilogie composée de l'intériorité individuelle, de la communauté et du peuple, de tout le peuple. Quand il arrive à manquer un élément de cette triade, il manque par conséquent la possibilité de la prédication.

En outre, nous avons vu que la prédication est précédée de l'étude, de la prière, du jeûne, des veillées et de l'unité communautaire. Elle est vraiment parole de Dieu dans le sens du génitif subjectif (c'est Dieu qui parle)[3] si elle naît de l'écoute humble et de la charité de la communauté dans laquelle les frères constituent un seul cœur et une seule âme. La communauté n'est pas une communauté spontanée, mais une communauté hiérarchique où l'obéissance au frère Pedro de Córdoba garantit l'unité et la valorisation de différents charismes. De cette manière, la communauté se présente unie dans l'action ad extra et cette unité aura une grande importance dans l'affirmation de la doctrine nouvelle. Liberté et obéissance ne s'éludent pas, mais se conjuguent en se raffermissant mutuellement.

Un autre élément à mettre en lumière est la capacité de conjuguer théorie et praxis. L'annonce sera d'autant plus authentique et efficace qu'elle sera capable de tenir, à la fois distincts et unis, doctrine et faits et d'effectuer en même temps une lecture historique des faits à la lumière de la vérité évangélique et une lecture de la vérité évangélique à la lumière des faits.

Las Casas, sur les traces de Montesinos, pourra aimer et défendre "les Christs flagellés, bafoués, crucifiés des Indes" seulement parce qu'il contemple le Christ de l'Évangile et le visage des hommes. Dans le même acte il atteint Dieu et les hommes, car, chrétiennement parlant, l'acte de contemplation est un acte d'amour où le divin et l'humain s'unissent sans se confondre, et se distinguent sans se séparer.

En ce qui regarde directement l'homélie, il nous semble qu'il est extrêmement intéressant de plancher sur la manière dont Montesinos se prend pour exposer. Il pose des questions aux consciences des auditeurs, s'emploie à les réveiller en montrant au grand jour la contradiction de leurs praxis avec la théorie qu'ils prétendent professer.

À notre époque il s'agit plutôt de s'interroger sur les conséquences entraînées par certaines praxis pour chercher à faire réfléchir, à réussir à construire un discours susceptible d'établir les principes de causalité efficiente et finale et les supports métaphysiques minimaux sans lesquels on tomberait dans une pensée faible, incapable de concevoir des réponses rationnelles aux questions qui se posent.

Cela exige une forme de prédication qui ne vise pas avant tout la consolation et le soulagement, mais qui soit susceptible d'"atteindre et comme de bouleverser par la force de l'Évangile les critères de jugement, les valeurs déterminantes, les points d'intérêt, les lignes de pensée, les sources inspiratrices et les modèles de vie de l'humanité, qui sont en contraste avec la Parole de Dieu et le dessein du salut"[4].

Une prédication incapable d'ébranler les sécurités acquises et les lignes de pensée dominantes serait une prédication qui ne touche pas l'auditeur et ne se met pas au service de la grâce de Dieu et de la profonde liberté de l'homme, la rencontre desquelles peut faire naître la conversion.

Certes il ne s'agirait pas de l'annonce de la Parole de Dieu dans le sens du génitif subjectif. Tout au plus s'agirait-il d'un de ces multiples discours que des hommes s'amusent à filer sur Dieu et qui, par ces temps qui courent, d'ailleurs si "religieux" sous de nombreux points de vue, trouverait des preneurs sur le marché médiatique des valeurs et des divinités.

La première annonce qui doit se faire aujourd'hui ne peut se passer du fait que "les mots avec lesquels saint Jean ouvre son Évangile, par là reprenant et approfondissant le récit de la création contenu dans l'Ancien Testament, ont toujours été, et continuent à l'être, une affirmation fondamentale de la foi, à savoir : 'Au début fut le Logos', la raison créatrice, l'énergie de l'intelligence de Dieu, qui remplit de sens les choses. On peut comprendre le mystère du Christ de façon correcte seulement à partir de ce prologue, dans lequel la raison se manifeste en même temps comme amour... Devant la crise actuelle de la raison, cette nature essentiellement raisonnable de la foi doit se mettre à resplendir avec clarté. La foi sauve la raison, justement parce qu'elle l'embrasse dans toute son ampleur et sa profondeur et la protège contre diverses tentatives destinées à la réduire simplement à ce qui ne peut se vérifier qu'expérimentalement. Le mystère ne se pose pas en ennemi de la raison ; bien au contraire, il sauve et défend l'intime rationalité de l'être et de l'homme"[5].

Assainir la raison

Les questions que posait Montesinos en 1511 dans l'île Hispaniola pourraient peut-être aujourd'hui se prêter à des formulations différentes. Aujourd'hui, peut-être, on devrait encore et avant tout articuler d'autres questions, si vraiment nous entendons réveiller les consciences. Et puisque la prédication est une condition de possibilité de la naissance et du développement de la foi[6], on doit prendre en compte, ainsi que le disait le cardinal Ratzinger, le fait qu'aujourd'hui "une des fonctions de la foi, et non des moins pertinentes, est celle d'assurer un assainissement de la raison en tant que raison, de ne pas lui faire violence, de ne pas lui être étrangère, mais plutôt de la conduire de nouveau vers elle-même. L'instrument historique de la foi peut libérer de nouveau la raison en tant que telle, de manière que cette dernière mise sur la bonne route par la foi soit susceptible de voir par elle-même. Nous devons nous efforcer d'obtenir un nouveau dialogue semblable entre la foi et la philosophie, parce qu'elles ont besoin l'une de l'autre. La raison ne s'assainit pas sans la foi, mais la foi sans la raison ne devient pas humaine"[7].

Ce qui rend un ton de brûlante actualité au sermon de Montesinos est l'amour ardent pour Dieu et pour les hommes et la perception qu'il véhicule de la mort de l'homme comme continuation dans l'histoire de la crucifixion de Dieu.

Pourtant, même le contraire est vrai. La pensée contemporaine connaît aussi cette parabole. La parabole à travers laquelle par la crise de la pensée métaphysique, par l'éclipse et la mort de Dieu, on en est arrivé à la théorisation de la mort de l'homme[8].

Notre époque, comme du reste toutes les époques, exige de la patience. Au vu de l'échec de la parole il ne faut pas se décourager, se retirer ou même encore changer. Il faut reprendre de nouveau et approfondir, reformuler l'argumentation avec des expressions adéquatement inculturées.

C'est cela que fit Montesinos le dimanche suivant, quand il remonta en chaire, obligé qu'il était par la pression des Espagnols de l'île qui voulaient qu'il modère ou rétracte les propos de son homélie.

Montesinos prit comme point d'appui le verset 3 du chap. 36 du livre de Job : "Repetam scientiam meam a principio et sermones meos sine mendatio esse probabo... Je tiens à retourner, dès le début, à la science et à la vérité que je vous ai prêchées le dimanche dernier. Ces paroles que j'ai prononcées et qui vous ont si chagrinés, je m'appliquerai à vous montrer qu'elles sont véridiques"[9].

La prédication de la nouvelle évangélisation peut trouver une source et une doctrine inexhaustibles dans la connaissance et l'approfondissement de la grande tradition oratoire du passé.

Parmi les grandes homélies qui marquèrent le temps, construisirent une nouvelle forme de civilisation, instaurèrent de nouvelles structures d'amour et furent l'inspiration et le motif de conversion pour tant de personnes, l'homélie d'Antonio de Montesinos s'impose encore aujourd'hui par son amour et sa connaissance du cœur de Dieu et du cœur du monde.

Aujourd'hui on doit clairement affirmer qu'un projet d'évangélisation pour les pays riches du Nord, qui se focalise exclusivement sur le problème de l'athéisme, de l'indifférence, de la sécularisation et du marché des religions, sans prendre en compte et avec toute force possible les cris angoissés et les protestations des pauvres du Sud, serait une évangélisation non seulement incomplète, mais, en plus, infidèle au message proclamé par Jésus de Nazareth.

Une relation étroite doit être fermement établie entre le projet d'une nouvelle évangélisation de la société sécularisée et postmoderne du Nord et celui de libération du Sud du monde[10].

Dans cette optique, l'homélie de Montesinos acquiert toute la force de son actualité.

Si, comme le dit Grégoire le Grand, c'est par l'amour que nous connaissons[11] et, ce qui est mieux encore, "l'amour est la connaissance même"[12], alors pouvons-nous avec certitude dire que, chez Montesinos, amour et connaissance furent tout un et la mort qui le surprit au Venezuela, peut-être par martyre en 1545[13], fut le sceau christique de sa vie et de sa parole.


[1] Evangelii nuntiandi, 20.

[2] "Soyez certains que vous ne vous sauverez pas dans l'état où vous vivez", in B. de Las Casas, Historia de las Indias, lib. III, cap. 4..., 176.

[3] Concernant la différence entre la Parole de Dieu dans le sens du génitif subjectif et du génitif objectif, cf. D. Grasso, L'annuncio della salvezza. Teologia della predicazione, D'Auria, Napoli 1965, 63-67.

[4] Evangelii nuntiandi, 19.

[5] J. Ratzinger, Svolta per l'Europa? Chiesa e modernità nell'Europa dei rivolgimenti, Edizioni Paoline, Cinisello Balsamo (MI) 1992, 84-85.

[6] Cf. Rm 10, 17 : "Ainsi la foi naît de la prédication et la prédication se fait par la parole du Christ".

[7] J. Ratzinger, La fede e la teologia ai giorni nostri, in "La Civiltà Cattolica" 147/IV (1996) 490.

[8] La conclusion que Michel Foucault croit pouvoir atteindre est qu'"aujourd'hui nous ne pouvons penser que dans le vide laissé par l'homme disparu" : le berceau de l'homme est aussi sa tombe ; l'homme de Foucault naît déjà mort, cf. E. Corradi, Filosofia della "morte dell'uomo". Saggio sul pensiero di Michel Foucault, Vita e Pensiero, Milano 1977, 217.

[9] Cf. B. de Las Casas, Historia de las Indias, lib. III, cap. 5..., 178.

[10] Cf. A. González Dorado, Los pobres del hemisferio sur, un desafío a nuestra fe, in "Proyección" 43 (1996) 15-16.

[11] Cf. Grégoire le Grand, Moralium Libri, lib. X, 8, 13, Patrologia latina 75, 927.

[12] Grégoire le Grand, Homiliarum in Evangelia, lib. II, 27, 4, Patrologia latina 76, 1207.

[13] Cf. J. Quetif - J. Echard, Scriptores Ordinis Prædicatorum recensiti notisque historicis et criticis illustrati, II, Lutetiæ Parisiorum 1721, 123.

 

 

12/03/2018
 

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