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Nouvelles d'Afrique

 



  MOI, LE GARÇON DES TRAVAUX FORCÉS,

ÉVÊQUE DE L'ÉGLISE UNIVERSELLE

Interview accordée par Mgr Paul Etoga



La première journée du Colloque international "Mgr Paul Etoga et Mgr Jean Zoa : deux grandes figures de l'Église au Cameroun. Regards croisés sur leur héritage", organisé par l'Université Catholique d'Afrique Centrale le 24 et 25 avril dernier, a été consacrée à l'approfondissement de la personnalité et de l'œuvre évangélisatrice accomplie par Mgr Paul Etoga, premier évêque autochtone de l'Afrique noire sous la colonisation française, premier évêque camerounais et fondateur du diocèse de Mbalmayo.

La rencontre a été marquée par la présence de nombreuses autorités civiles et religieuses à l'instar de Mgr Cosma Ambrosini, Chargé d'affaires à la Nonciature au Cameroun et en Guinée Équatoriale. Des centaines de  personnes ont  pris part aux assises ; la délégation de laïcs et de prêtres de Mbalmayo était particulièrement nombreuse.

Les différentes interventions dont celles de Mgr Jean Mbarga, archevêque de Yaoundé et de Mgr Joseph-Marie Ndi-Okalla, évêque de Mbalmayo, ont permis de saisir les enjeux du contexte historique vécu par Mgr Paul Etoga, ses options pastorales, et de découvrir sa personnalité grâce surtout aux nombreux témoignages tel que celui de l'Abbé Apollinaire Ebogo.

Né vers 1911, Paul Etoga fut ordonné prêtre le 19 septembre 1939. Sa consécration épiscopale eut lieu le 30 novembre 1955.

Évêque auxiliaire de Mgr René Graffin à Yaoundé, il reçut le 4 juin 1961 le mandat du Saint-Siège de fonder le diocèse de Mbalmayo. Le 22 août 1961, il y fut installé solennellement dans l'enthousiasme et la stupeur des fidèles alors fiers d'accueillir leur premier évêque noir. Un an plus tard, Jean XXIII l'appela à Rome pour participer aux travaux du Concile Vatican II.

L'accompagnement de ses séminaristes, la formation des catéchistes en vue d'une bonne préparation aux sacrements furent ses préoccupations pastorales majeures, avec une attention particulière aux problèmes de promotion humaine (école, santé, dignité de la femme). Son humilité et sa profondeur, sa foi solide et génuine, son esprit de pauvreté, son attachement à la prière lui permirent de braver la tête haute les obstacles de tout genre qu'il rencontra en tant que premier évêque camerounais, soucieux de l'enracinement du christianisme dans son Pays "au crépuscule de la colonisation et à l'orée des indépendances".

Le 15 novembre 1984, Mgr Adalbert Ndzana fut nommé évêque coadjuteur et lui succédera le 27 mars 1987. Décédé le 13 mars 1998, Mgr Paul Etoga est encore aujourd'hui vénéré par les fidèles qui voient en lui le témoin d'une époque-clé de leur histoire et surtout un "saint évêque" proche des plus petits et des grands du monde politique de son temps ainsi que de ses prêtres et séminaristes qu'il appelait affectueusement "la prunelle de ses yeux".

Les écrits de Mgr Paul Etoga sont rares ; en 1995, à l'occasion du quarantième anniversaire de son ordination épiscopale, il publiera, grâce à ses amis et bienfaiteurs, deux petits ouvrages : Mon autobiographie et Réflexions sur la vie chrétienne. Mémoires pastorales. D'où l'importance de la décision annoncée à la fin du Colloque par Mgr Joseph-Marie Ndi-Okalla sur la tenue prochaine d'un Symposium à Mbalmayo qui permettra de poursuivre l'approfondissement en vue de mettre en valeur l'héritage laissé par son illustre prédécesseur.

Nous sommes heureux de participer à cette démarche de "retour aux origines" par la publication de l'interview que Mgr Paul Etoga nous accorda en 1995, trois ans avant son décès et qui avait été publiée en italien dans notre revue missionnaire[1].

Dans son style habituel, simple et essentiel, Mgr Paul Etoga nous aide à revivre les chocs et les moments exaltants de la rencontre entre l'Afrique et la culture occidentale, de la plantatio Ecclesiæ, de la décolonisation et de l'indépendance.

Franco Paladini


* Excellence, vous avez vécu les années du premier impact des Beti avec les Blancs. Quelles impressions conservez-vous ?

Avant la grande guerre, un Allemand vint à passer dans notre village. Ma mère me remit un œuf et, tout tremblant, je le donnai au Blanc. Il me prit par la main et fit quelques pas avec moi. Il me donna de l'argent par la suite.

Avec les Français, après la guerre, j'ai connu les travaux forcés. Les policiers envoyés par les chefs indigènes nommés par les Blancs, ratissaient le pays. Les hommes étaient capturés comme des bêtes. Ils avaient une corde au cou et une charge sur la tête. Pour fuir, personne ne dormait chez lui, mais en forêt, dans des cabanes de fortune. Le pillage orchestré par les agents était total : poulets, chèvres, arachides, huile de palme... Rien ne leur échappait. Ne parlons pas des raclées ! Plus d'une fois, j'ai dû transporter à Yaoundé du matériel pour la construction du palais du gouverneur. Ils nous faisaient travailler aussi dans la plantation d'un policier important. Un jour, fatigué, j'ai fui au village. Arrêté de nouveau, je me suis échappé à Yaoundé. Là, j'ai été sauvé grâce à l'accueil qui me fut réservé par des missionnaires de l'école de Mvolyé.

* Parlez-nous de votre vocation sacerdotale.

Je me suis retrouvé comme boy à la mission des pères de Yaoundé. J'assurais tous les services proposés par ces derniers. J'ai eu l'occasion de côtoyer dans les bureaux tous ceux qui travaillaient pour la mission et je me suis mis en tête qu'après mes études, je pourrais travailler dans un bureau, fasciné que j'étais par la machine à écrire. À cette époque-là, je ne pensais pas du tout à devenir prêtre. Ce qui m'intéressait, c'était de travailler auprès des Blancs, en ville.

Un jour, j'eus l'idée d'entrer au séminaire. Cette idée me conquit lentement. Finalement, je pris une décision. J'allai donc rencontrer Mgr Vogt qui était Vicaire apostolique à cette époque-là ; celui-ci sauta de joie en apprenant la nouvelle que je voulais entrer au séminaire. Il me fit une lettre de recommandation. J'étais très content. C'est ainsi que j'entrai au séminaire de Mvolyé. Plus tard, une fois mes études de théologie terminées, j'ai été appelé à diriger le petit séminaire de Mvolyé, où j'ai eu comme élève Jean Zoa, actuel archevêque de Yaoundé. Le 19 septembre 1939, j'ai été ordonné prêtre.

* Devenu prêtre et curé, quels ont été les principaux objectifs de votre pastorale ?

Ma principale préoccupation fut la formation des chrétiens. Les gens ne connaissaient pas du tout la doctrine chrétienne. Ils avaient reçu le baptême, mais ne connaissaient que les réponses les plus simples du catéchisme. Il fallait alors reprendre l'enseignement sur les sacrements. Enseigner comment les recevoir dignement fut le but de ma mission de curé.

* Le 30 novembre 1955, vous avez été consacré évêque. Après avoir passé six ans à Yaoundé comme auxiliaire, vous avez été appelé en 1961 à fonder le diocèse de Mbalmayo. Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

Pour l'édification du diocèse de Mbalmayo, j'ai connu beaucoup de difficultés. Pas tellement celles directement liées à la tâche de fondation, mais surtout celles qui venaient de l'extérieur. J'avais déjà eu des ennuis pendant les six années passées comme évêque auxiliaire, de la part de certains missionnaires. Le bruit courait à Yaoundé que Mgr Etoga n'aimait pas les Blancs. À mon arrivée à Mbalmayo, je constatai que tous les missionnaires européens avaient déjà plié bagage. Trois jours après mon installation, le supérieur de la mission de Mbalmayo vint chez moi avec un groupe de dignitaires de la ville pour me supplier de ne pas le faire partir, en raison de tout le bien qu'il avait fait à cette ville. C'est alors que j'expliquai que je ne voulais chasser personne. J'ai attiré les missionnaires présents dans le diocèse sur la base d'un programme commun, je leur ai fait confiance. Eux aussi m'ont fait confiance et nous avons travaillé ensemble. Comment pouvais-je commencer la fondation d'un diocèse en chassant des prêtres ?

D'autres rumeurs couraient que le nouveau diocèse ne durerait que trois mois au maximum, après quoi, je repartirais pour Yaoundé. J'ai travaillé dur. Il n'y avait pas de moyens, il n'y avait pas d'argent. Les fidèles faisaient ce qu'ils pouvaient, mais ils étaient très pauvres.

À travers les visites pastorales dans tout le territoire, j'ai créé des paroisses. Grâce aux bienfaiteurs européens, j'ai fondé le petit séminaire "Saint Paul". Si j'avais compté uniquement sur mes forces, je n'aurais rien fait. J'ai eu confiance dans le Bon Dieu, je me suis appuyé sur lui.

* Vous avez participé au Concile. Quelles nouveautés a-t-il suscitées dans votre diocèse en particulier et dans l'Église camerounaise en général ?

Le Concile a fait avancer l'Évangile dans notre pays. Un exemple très simple suffira. Auparavant, tout ce qui concernait la danse était interdit et quand on entendait jouer les tam-tams et les tambours pendant les liturgies, les prêtres les détruisaient comme si c'étaient des œuvres du diable. Grâce à l'enseignement du Concile, il y a eu cette grande ouverture aux valeurs des différentes cultures. Les tam-tams, les tambours et les balafons sont entrés dans la liturgie de l'Église et ont fait partie de celle-ci comme expression vivante de notre spiritualité dansante. Les fidèles ont été très contents de cette innovation.

L'"indigénisation" et le "retour aux sources" troublaient quelques chrétiens : ils considéraient le Concile comme un retour au paganisme. Alors, il fallait expliquer que l'indigénisation ne voulait pas dire faire des choses contre la foi, mais améliorer la manière de croire et de rendre un culte à Dieu. Le Concile n'a pas eu la prétention de révéler une nouvelle vérité. Il a voulu rendre la vie chrétienne plus authentique. L'indigénisation est venue aplanir quelques difficultés. Le "retour aux sources" a signifié honorer Dieu avec les instruments et les expressions de notre pays.

À partir de ces petites choses, nous nous sommes ouverts ensuite aux grands problèmes de l'inculturation : comment incarner  l'Évangile dans notre culture  en transformant  ses valeurs authentiques ? Telle était l'une des grandes préoccupations du moment.

* Même au Cameroun, on parle d'une "seconde évangélisation". S'agit-il d'un terme exact pour définir une nouvelle approche de la culture contemporaine ?

Pour moi, la "seconde évangélisation" veut dire que nos chrétiens ont été baptisés et ont reçu les autres sacrements sans préparation adéquate, sans que l'Évangile pénètre dans leur vie, en changeant leurs coutumes et en générant une vraie culture chrétienne. Pour cette raison, il faut aujourd'hui un approfondissement des valeurs chrétiennes, pour évangéliser en purifiant ce qui n'est pas conforme au message chrétien. On ne peut pas continuer comme par le passé.

* Au seuil du troisième millénaire, quelle peut être la contribution de l'Église africaine pour que l'Église soit vraiment universelle ?

L'Afrique a déjà donné un témoignage, c'est le témoignage des martyrs de l'Ouganda. L'Afrique doit continuer. Le moment du martyre arrive. Que le Bon Dieu donne la grâce de supporter cette peine comme témoignage pour l'Église universelle. Que les jeunes n'aient pas peur de manifester leur foi, qu'ils se présentent partout comme de vrais chrétiens. Je pense que ce témoignage est le seul moyen pour l'annonce de l'Évangile.

* Quel est le souvenir le plus beau de votre vie ?

Dieu m'a choisi sans aucun mérite de ma part, en ce qui concerne ma vocation sacerdotale et ma vocation épiscopale qui fut quelque chose d'extraordinaire : mon ordination épiscopale en effet était la première de l'Afrique centrale et qui fut conférée au moment où les colonies existaient encore et au moment où les noirs se trouvaient dans une condition de subordination. Moi, le garçon des travaux forcés, le boy de la mission, évêque de l'Église universelle ! Aujourd'hui encore, c'est pour moi quelque chose de bouleversant : comment Dieu a-t-il pu jeter son regard sur moi pour me choisir parmi ses serviteurs ? Cela m'a toujours préoccupé. Je n'ai jamais été le premier de la classe. Il y avait d'autres élèves plus intelligents que moi. Je rendrai toujours grâce à Dieu de m'avoir choisi malgré mes limites. Voilà le souvenir le plus beau de ma vie.

* Sur vos armoiries épiscopales, au-dessus de l'inscription scio cui credidi (je sais en qui j'ai cru), sont représentés un palmier et deux lances. Quelle en est la signification ?

Certains croyaient que ma consécration épiscopale s'appuyait sur quelque pouvoir terrestre. Je n'ai pas cru en un homme mais uniquement en Dieu. Tel est le sens de la phrase.

Les lances sont le symbole de mon village, c'est l'arme de mon peuple, les Ewondo. J'ai mis sur mes armoiries les lances comme signe de la force dans la lutte contre le mal.

Quant au palmier, c'est le signe de la fécondité pastorale : les fruits de l'apostolat. Les racines de l'arbre sont le symbole de la résistance, de la solidité. Les ouragans, les tourmentes et les tempêtes ne pourront jamais l'abattre. C'est avec cet esprit, même si je suis très âgé, que je m'apprête à fêter mes quarante ans d'épiscopat.

(Propos recueillis par Sandro Puliani)

(Traduit de l'italien par Franco Paladini)





[1] Cf. Io, il ragazzo dei lavori forzati, Vescovo della Chiesa universale. Intervista a mons. Paul Etoga, a cura di S. Puliani, in "Missione Redemptor hominis" n. 38 (1995) 9.


 

09/05/2018

 

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