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ÉGLISE ET SOCIÉTÉ EN BELGIQUE

Interview avec Emmanuel Van Lierde, rédacteur en chef de "Tertio"

Nous présentons à nos lecteurs une interview qui nous a été accordée par Emmanuel Van Lierde, philosophe et théologien, rédacteur en chef de l'hebdomadaire d'opinion des Flandres "Tertio". Cet hebdomadaire est sorti la première fois en 2000 et tire son nom de la lettre de saint Jean-Paul II Tertio millennio adveniente. Il se propose en effet de traiter des sujets d'actualité pour les chrétiens du troisième millénaire. L'hebdomadaire se distingue par son identité catholique marquée et par une épaisseur intellectuelle élevée en traitant une grande variété de sujets sur des thèmes aussi bien ecclésiaux que sociaux.

Van Lierde est l'un des penseurs catholiques les plus aigus et préparés de la Belgique pour affronter des sujets brûlants dans la relation Église-État. Nous lui avons demandé d'illustrer le rapport entre l'Église et l'État belge dans une situation de profonds changements.


* Jusqu'à la moitié du siècle passé, l'Église catholique était présente dans la société belge avec une autorité et une identité incontestables ; aujourd'hui, la situation a profondément changé : on voudrait même une Église de plus en plus dépouillée et moins visible. D'où vient cette tendance ?

En Belgique, les hommes politiques, les académiciens et les journalistes d'opinion de toute sorte attaquent régulièrement toute expression religieuse. Ce n'est pas un nouveau phénomène ; cependant, la fréquence et la détermination ont augmenté après les attaques terroristes de Paris et de Bruxelles et en réaction à la crise des réfugiés. En réponse à la radicalisation et pour favoriser l'intégration des nouveaux venus, quelques hommes politiques suggèrent qu'il serait souhaitable d'introduire la laïcité dans la Constitution belge.

En Belgique il n'y a pas de séparation nette entre l'Église et l'État ; cela est évident, entre autres, par le fait que le Gouvernement finance les sept cultes reconnus (catholique, protestant, anglican, orthodoxe, juif, musulman et la laïcité en tant que philosophie non confessionnelle) et leur enseignement.

Un État neutre selon le modèle français doit mettre fin à l'appui des religions qui, selon de nombreux avis, sont essentiellement source de violence. Une séparation plus rigoureuse entre la religion et l'État protégerait mieux la démocratie de l'extrémisme. La laïcité sert donc à assurer la primauté de la loi civile par rapport aux commandements moraux ou religieux, les droits et les libertés fondamentales, l'égalité entre les hommes et les femmes.

Ce désir d'ancrer la laïcité dans la Constitution a été explicitement formulé pour la première fois le 28 décembre 2015 dans un éditorial du quotidien francophone "Le Soir". Peu après les attaques terroristes de Paris, à la suite de l'appel de la socialiste wallonne Laurette Onkelinx de constituer un Gouvernement neutre et d'interdire le voile aux fonctionnaires, le libéral flamand Patrick Dewael exprima l'idée d'adopter la laïcité française.

La peur des étrangers et l'esprit de revanche après des actes terroristes ne sont pas les meilleures raisons pour modifier la Constitution. Et de telles interventions ne feront pas changer d'idée et de comportement aux fondamentalistes et aux terroristes.

* Quel est l'objectif de cette attitude en faveur de la laïcité ?

Au début, Dewael avait voulu rassurer les catholiques à partir du fait qu'il n'avait pas l'intention de leur faire la guerre en touchant le financement public des écoles et des institutions d'assistance catholiques. Les hommes politiques ne veulent pas le dire clairement, mais leur "ennemi" est avant tout "le musulman" qui ne partage pas "nos" valeurs de base. Cependant, les humanistes anticléricaux et les francs-maçons virulents profitent de cette opportunité pour attaquer toutes les religions et les confiner dans le privé.

Certains d'entre eux veulent arriver à un règlement de compte avec l'Église catholique autrefois puissante, même si la réalité a depuis longtemps changé. L'Église du pouvoir n'existe plus. Pourtant, les derniers bastions de l'ancienne séparation confessionnelle doivent croire le contraire.

Ces athées militants déclarent que "la prépondérance malsaine" des institutions éducatives et d'assistance catholiques ne peut plus exister dans un État séculier. Ils désirent rouvrir le débat sur la manière avec laquelle on est historiquement parvenu au financement des cultes ; le Gouvernement paye, entre autres, les salaires et les retraites des ministres des religions reconnues et participe même à entretenir les bâtiments ecclésiastiques et les habitations des curés.

Et on s'en prend finalement à l'enseignement de la religion dans les écoles publiques qu'on voudrait abolir le plus tôt possible, aux institutions médicales catholiques et au financement des cultes.

Si on continue dans ce sens, il y a une grosse probabilité qu'on puisse parvenir à la séparation ultérieure entre la religion et l'État, pour arriver ensuite à exclure définitivement la religion de l'espace publique.

Mais si avec un "totalitarisme de la neutralité", avec l'excuse de protéger nos valeurs occidentales, on relègue n'importe quelle foi religieuse dans les catacombes, on risque de nourrir et de renforcer le radicalisme, en arrivant ainsi au résultat contraire.

* Pourrait-on dire que le débat sur l'identité y joue un certain rôle ?

Beaucoup de mesures restrictives ‒ par exemple les interdictions d'abattages rituels et de symboles religieux ‒ sont perçues comme une attaque à l'Islam, même si les autres religions n'en restent pas indemnes, étant donné que ces interdictions frappent également la communauté juive. Dans la même logique de la défense de "nos valeurs occidentales", on peut comprendre l'accolade populiste de la "culture chrétienne".

L'arrivée des étrangers met les Européens face à la question de leur identité. Qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Dans quel but sommes-nous en train de combattre ? Pour se défendre de l'autre, le christianisme alors est subitement utilisé comme une arme.

Dans une authentique expérience religieuse chrétienne, l'autre est embrassé et accueilli comme fils de Dieu, mais ici, c'est le contraire qui arrive. Le christianisme culturel fonctionne comme un mécanisme d'exclusion. Les populistes et les nationalistes l'utilisent contre celui qui est différent.

L'illuminisme aussi subit le même procès. Dans le passé, les idéaux de l'Illuminisme valaient pour tous. Maintenant, l'illuminisme est subitement quelque chose de typiquement nôtre et celui qui n'est pas illuministe ne fait pas partie du groupe. Le christianisme et l'illuminisme sont pliés à son propre avantage, utilisés pour ses propres intérêts, mais en substance, il s'agit d'une perversion des idées originales et des idéaux authentiques.

* À quel niveau peut-on situer les causes de l'aversion pour la religion ?

Dans la recherche d'explications de l'aversion pour la religion en Belgique, le terrorisme et la crise de l'immigration ont déjà été mentionnés. De nombreuses personnes associent la religion à la violence et à la haine plutôt qu'à la paix et à la charité. Même les scandales de pédophilie et l'abus de pouvoir dans l'Église ont miné le message de la prise en charge des plus vulnérables.

Certains ont pointé du doigt les médias qui traitent la religion avec une attitude négative ou dénigrante et qui ne mettent en évidence des religions que ce qu'il y a d'extrême et de négatif. Les religions néanmoins ont un problème d'image dû en grande partie à elles- mêmes. L'Église porte trop souvent la responsabilité du fait que les hommes ne trouvent plus la voie vers le Christ et que dans notre culture, Dieu est déclaré mort.

* Existe-t-il encore une demande de sens ?

Les recherches de marché de 2017 sur "Les grandes questions de la vie" dirigées par Jan Callebaut [l'un des chercheurs de marketing les plus connus de la Belgique, n.d.r], ont montré que la nécessité de sens n'a pas disparu. Pour avoir des réponses cependant, les Flamands ne s'adressent plus aux religions institutionnelles. La conclusion a été que cette situation peut devenir pour les religions une occasion de se purifier et de se redécouvrir, de manière qu'elles aient quelque chose à dire à ceux qui sont en quête de sens.

Le moralisme, le formalisme et le dogmatisme ont réduit au silence la force du message religieux, des traditions religieuses et des rituels séculiers, qui demeurent cependant des signes significatifs pour nos contemporains. Ce serait certainement un reflet erroné de se taire encore plus sur la foi par peur de réactions négatives, de critiques ou de dérision.

Malheureusement, la peur et la honte menacent de paralyser les croyants dans leur témoignage authentique, en rendant la religion encore plus invisible. L'Église est sur la défensive à cause du rétrécissement qu'elle est en train de vivre ; elle semble subir les changements en silence.

* Comment devrait se comporter le chrétien dans la situation d'aujourd'hui ?

On dit constamment aux fidèles que dans leur nouvelle situation ‒ dans laquelle ils ne constituent plus la majorité dominante, mais même pas une minorité, car 52,76% des Belges se considèrent chrétiens, et en plus, environ la moitié des enfants sont baptisés dans l'Église catholique ‒ ils doivent être humbles.

Ils ne doivent pas en effet se sentir supérieurs, mais cela ne signifie pas qu'ils doivent être timides par rapport à leur message. Le débat social ne tire bénéfice en effet que d'opinions convaincantes.

Nous devons proposer ce en quoi nous croyons et surtout le défendre. Évidemment non de manière agressive ni défensive, mais toujours ferme, audacieuse et sans hésitation. Les catholiques utilisent trop souvent un langage prudent par peur de s'attirer la suspicion d'intolérance. Ils ne doivent cependant pas cacher ce en quoi ils croient, la lumière ne doit pas être placée sous le boisseau.

Ils ne peuvent pas rester neutres, à l'écart ou indifférents devant ce qui arrive dans le monde. Les chrétiens doivent promouvoir non l'intérêt personnel, mais le bien commun ; ne pas mettre en avant son propre peuple, mais plutôt le plus faible, ce qui caractérise l'attitude évangélique. Voilà pourquoi l'Église prend soin des réfugiés, des sans-abri, des pauvres, des gens ayant un handicap, des personnes âgées abandonnées et ainsi de suite. De toutes ces personnes qui constituent notre prochain, nos frères et nos sœurs. Dans l'esprit du Pape François, il s'agit d'être une Église miséricordieuse dans un temps sans pitié, une Église chaleureuse dans une société froide, une Église heureuse dans un temps triste, une Église pensante dans un monde étourdi.

(Propos recueillis par Maria Cristina Forconi)

(Traduit de l'italien par Franco Paladini)



 

04/03/2019

 

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