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L'héritage de Mgr Zoa  




L'AFRIQUE FACE AU DÉFI DE LA MODERNITÉ/1

  

Le 20 mars 1998 disparaissait soudainement Mgr Jean Zoa, Archevêque de Yaoundé dont la richesse du magistère demeure d'une très grande actualité et interpelle encore en vue de nouveaux approfondissements (cf. En souvenir de Mgr Jean Zoa/1 ). À l'occasion du vingt-et-unième anniversaire de sa mort, nous voulons publier le texte intégral d'une de ses dernières homélies, prononcée le 22 février 1998 lors de la messe de requiem célébrée en mémoire de plus de deux cents victimes de la catastrophe de Nsam (Yaoundé), provoquée quelques jours auparavant, le 14 février, par l'incendie de deux wagons-citerne d'essence fissurés et auprès desquels les populations des quartiers voisins s'étaient ruées en très grand nombre avec des bidons et des seaux à la main afin de profiter de cette inattendue "manne tombée du ciel".
Cette homélie de feu Mgr Jean Zoa est très importante parce qu'elle demeure paradigmatique de son approche théologique et pastorale qui a profondément marqué l'Église de Yaoundé pendant trente-huit ans, de 1961 à 1998.
En guise d'introduction, nous proposons un long passage d'un approfondissement missiologique de la dite homélie réalisé par Emilio Grasso, L'Afrique et la rationalité. Une approche missiologique, élaboré lors d'une session pour les religieux à l'Université Catholique d'Afrique Centrale de Yaoundé.


 

L'AFRIQUE et la rationalitÉ*


Le 22 février 1998, en présence du Président de la République du Cameroun et des  plus hautes autorités du pays, Mgr Jean Zoa[1], Archevêque de Yaoundé, prononce une homélie qui est l'une des dernières avant sa mort soudaine. C'est en quelque sorte un testament théologico-pastoral que l'Archevêque lègue à la postérité au terme d'un long épiscopat[2].

Le point central, qui ne fait que répéter et synthétiser son long et très riche magistère, on le trouve dans le rapport du christianisme en Afrique avec la modernité.

Dès le début de son homélie, Mgr Zoa aborde de l'intérieur de la tradition beti le problème posé par ces morts[3] : "Un décès cache toujours une cause, une explication, un message".

Il écarte aussitôt l'interprétation abusive de cette conviction traditionnelle pour en donner le sens authentique. "L'homme est conscient de cheminer vers un jugement. Il porte en lui-même un appel à la conversion. Nous sommes portés à attribuer à Dieu les malheurs qui nous arrivent pour nous justifier nous-mêmes et pour donner tous les torts aux autres. Nous sommes surpris, nous sommes pris par la peur, il faut tout de suite trouver des coupables, des gens à accuser, des boucs émissaires".

S'opposant aux solutions faciles, aux raccourcis qui laissent les problèmes intacts, au cercle vicieux et sans fin où l'homme reste esclave de forces occultes qui s'emparent de lui et le privent de toute liberté et de toute possibilité de développement, Mgr Jean Zoa rappelle les fondements d'une théologie de la création. L'homme a été créé à l'image et à la ressemblance de Dieu. En cet homme, Dieu veut continuer sa création. Il lui a donné l'intelligence, et la raison est un devoir de l'homme, en tant qu'image de Dieu. L'homme doit reproduire dans son comportement des réflexes d'intelligence, de raison et de rationalité[2]. Et il n'est pas admissible de refuser d'utiliser l'intelligence et le sens de la responsabilité en disant : "C'est Dieu qui a permis qu'il en soit ainsi".

Dans les propos de l'Archevêque de Yaoundé, Nsam devient le rappel vigoureux d'un devoir vital, un devoir non facultatif, celui d'accepter et d'assumer la modernité avec ses exigences. "Nous ne sommes pas libres d'accepter ou non la modernité !", proclame Mgr Jean Zoa. "Si nous refusons en 1998 la modernité et ses lois, il vaut mieux que nous acceptions carrément et franchement le suicide massif et collectif".

L'Archevêque parle en pasteur qui a parcouru son pays au centimètre près, village par village. Il connaît bien la mentalité et le langage des gens. Il sait quelles sont les vraies résistances qui, fondamentalement, s'opposent à un projet de développement.

C'est pourquoi il insiste sur ce qui est le nœud de chaque question, le problème de la rationalité qui doit entrer dans les comportements des gens à partir de l'école maternelle. Elle doit entrer dans les coutumes du peuple. Et ici, face à l'horrible spectacle des morts brûlés et calcinés de Nsam, au supplice de tant de brûlés, l'homélie adopte un ton et une menace prophétique : "Qu'on n'entende plus dire : 'Il fait le Blanc !'. J'ai dit, dans certaines tournées, qu'ils iront directement en enfer les Africains et Africaines qui, même en s'amusant, disent : 'Le Noir ne meurt pas  de saleté'. Ils iront dans 'mon' enfer !".

Ceci exige une lutte habituelle, continuelle, acharnée, communautaire et solidaire contre la misère et la pauvreté. La pauvreté évangélique n'a rien à voir avec le manque de dzin, le manque de dignité, cette dignité qui faisait la fierté des ancêtres.

Pour Mgr Jean Zoa, la dignité s'oppose à la tentation diabolique de transformer des pierres en pains, tentation qui est contre la loi de la rationalité. On obtient le pain par le travail, en recourant aux lois de la nature et du progrès scientifique.

Il n'y a pas de dignité à se ruer pour recueillir du carburant qui s'écoule d'un wagon-citerne.

Et aux partisans d'une vision idyllique voyant et vantant toujours et partout "la joie de vivre de l'Africain", Mgr Jean Zoa répète avec force que "la joie de vivre africaine ne peut pas faire que l'essence devienne de l'eau avec laquelle on s'amuse".

Emilio Grasso


*E. Grasso, L'Afrique et la rationalité. Une approche missiologique , Université Catholique d'Afrique Centrale, Département de Droit Canonique ("Cahiers de la Quinzaine de Yaoundé" 6), Yaoundé 2000, 4-6.

 

HOMÉLIE DE SON EXCELLENCE MONSEIGNEUR JEAN ZOA,

ARCHEVÊQUE DE YAOUNDÉ

 

Messe pour les sinistrés de Nsam**
Cathédrale Notre-Dame des Victoires - Yaoundé, 22 février 1998



Lectures : Jr 17, 5-8 ; 1Th 4, 13-18 ; Lc 13, 1-9.

Dieu dit : "Faisons l'homme à notre image, comme notre ressemblance, et qu'ils dominent sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre" (Gn 1, 26).
 
Monsieur le Président de la République du Cameroun, Chef de l'État,

Excellence, Monseigneur le Nonce Apostolique,

Excellence, Monseigneur Athanase Bala, Évêque de Bafia,

Bien Chers Frères et Sœurs,

Bien Chers Fils et Filles,  

Introduction : Ce deuil est NOTRE Deuil

Nous célébrons aujourd'hui notre deuil à nous tous !

Voilà une semaine entière que nous pleurons nos morts. Nous nous débattons dans un cauchemar sans nom, impuissants devant nos brûlés et nos morts : parents, voisins et amis : défigurés, décomposés, gémissant de douleurs indicibles.

L'état des victimes décédées contraint les parents à se séparer le plus rapidement possible de ces êtres si chers.

Le spectacle des souffrances est insoutenable.

Comme Jésus sur Jérusalem, nous aussi, Frères et Sœurs, nous pleurons sur NSAM, nous pleurons sur notre ville, nous pleurons sur notre pays (cf. Lc 19, 41).

Malgré la mobilisation admirable de toute la nation, nous restons écrasés par l'immensité et l'horreur du malheur.

Avec l'aide des amis des pays voisins, des pays européens, en particulier de la France, etc. nous nous acharnons à sauver et à soulager des rescapés... à enterrer ceux dont la dernière heure est arrivée et qui continuent à nous quitter impitoyablement tous les jours...

Pendant ce temps, nous nous efforçons de nous consoler, de nous soutenir les uns les autres... Oui, nous pleurons ensemble, mêlons nos larmes à celles de Jésus...

Mais, courage ! Chers Frères et Sœurs,

Hier, 21 février, autour du Chef de l'État, sur l'Esplanade de l'Hôtel de Ville, la Nation a exprimé sa douleur et formulé ses résolutions.

Aujourd'hui, la famille diocésaine vous invite dans la Cathédrale Notre-Dame des Victoires à confier tous nos frères et sœurs morts à Celui qui seul a osé dire :

"C'est moi qui suis la Résurrection et la vie ;
Celui qui vient à moi,
même s'il meurt vivra ;
et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais" (Jn 11, 25-26).

Excellence, Monseigneur le Nonce Apostolique, en vous remerciant de votre présence au milieu de nous, je vous prie respectueusement de communiquer à l'Assemblée chrétienne en prière, le Message de Condoléance que le Pape Jean-Paul II vous a confié pour l'Église de Yaoundé...



SECRÉTAIRERIE D'ÉTAT

Première Section - Affaires Générales
  Du Vatican, le 17 février 1998
 
Monseigneur,

À la suite du grave accident qui s'est produit à Yaoundé, je vous saurai gré  de faire parvenir à Mgr Jean Zoa, le message que le Cardinal Secrétaire d'État lui adresse de la part du Saint-Père :

Monseigneur Jean Zoa - Archevêque de Yaoundé,

Apprenant avec grande émotion la tragique nouvelle de la catastrophe qui s'est produite à la gare de Mvolyé, provoquant de nombreuses victimes, le Saint-Père exprime ses vives condoléances aux familles des défunts et assure de sa profonde sympathie tous ceux qui sont affectés par cet accident. Il recommande les personnes disparues à la miséricorde de Dieu et il prie le Seigneur d'aider les blessés et les familles à traverser leur douloureuse épreuve. En gage de réconfort, le Pape Jean-Paul II accorde de grand cœur la Bénédiction apostolique à toutes les personnes touchées par ce drame.

Cardinal Angelo Sodano


En vous remerciant pour votre collaboration, je vous assure, Monseigneur, de mes sentiments cordiaux et dévoués.


______________________
Son Excellence
Monseigneur Félix DEL BLANCO PRIETO
Nonce apostolique au Cameroun
YAOUNDÉ




Excellence, Monseigneur Athanase Bala, Évêque de BAFIA, merci de votre présence fraternelle qui nous réconforte et nous soutient.

Chers Frères et Sœurs,

Chers Fils et Filles,

Que notre solidarité soit effective !

Continuons, dans la solidarité, à entourer, aussi efficacement que possible, les personnes et les familles tellement touchées et blessées par cette catastrophe, nous pensons : aux orphelins, aux parents qui ont perdu un ou parfois plusieurs enfants, aux veuves et veufs, aux vieillards, aux malades, aux sans soutien, aux handicapés, aux sans travail, aux sans tuteurs, aux sans toit...

J'encourage toutes les organisations caritatives de l'Archidiocèse de Yaoundé à mieux se structurer...

Sur le plan pratique, je recommande aux Caritas de décourager le don des habits... Il faudra du temps avant que les brûlés soient en mesure de les porter ! Il faudra privilégier l'argent, les ustensiles, les outils, les meubles... Des dépôts seront organisés dans les paroisses. Ce sont ces paroisses qui nous serviront de relais pour les distributions...

Chers Frères et Sœurs, comment ne pas relever, saluer et remercier, du fond du cœur, venant de tous côtés, tous ces trésors de solidarité, de compétence, d'organisation et d'expérience accourus à notre secours !

(À suivre)

**Le texte de l'homélie a été publié in J.P. Messina, Jean Zoa. Prêtre, archevêque de Yaoundé, 1922-1998, Presses de l'UCAC, Yaoundé 2000, 277-284 ; cf. aussi Archives de la Communauté Redemptor hominis, Mbalmayo.





[1] Une première approche de l'enseignement de Mgr Zoa a été tentée par un congrès quelques mois après sa mort : cf. Monseigneur Jean Zoa. Son héritage et son enseignement. Actes du Colloque. Yaoundé, 9 et 10 décembre 1998, Centre d'Études Redemptor hominis, Mbalmayo, 1999. Dans une lettre de la Secrétairerie d'État (Prot. N° 542.904), envoyée après la publication des Actes par le Cardinal Sodano, au nom du Saint-Père, Mgr Jean Zoa était présenté comme une "grande figure de l'épiscopat africain... pasteur zélé et généreux". De son côté, le Cardinal Jozef Tomko, Préfet de la Congrégation pour l'Évangélisation des Peuples, dans une lettre adressée aux congressistes (Prot. N° 5231/98), affirmait que Mgr Zoa "a laissé une empreinte incomparable, non seulement parmi les catholiques, mais en toute autre personne de bonne volonté". Il est à souhaiter que soit publiée une collection de ses écrits.

[2] Cf. Homélie de son Excellence Monseigneur Jean Zoa Archevêque de Yaoundé pour les Sinistrés de Nsam (22 février 1998).

[3] Les Beti appartiennent au groupe bantou dit pahouin, qui comprend aussi les Fang et les Bulu. C'est essentiellement une ethnie de la forêt qui habite les régions autour de la capitale Yaoundé, dont la population est encore aujourd'hui à prédominance beti. Pour connaître l'univers beti, voici quelques ouvrages fondamentaux : P. Laburthe-Tolra, Les seigneurs de la forêt. Essai sur le passé historique, l'organisation sociale et les normes éthiques des anciens Beti du Cameroun, Publications de la Sorbonne, Paris, 1981 ; P. Laburthe-Tolra, Initiations et sociétés secrètes au Cameroun. Les mystères de la nuit, Éditions Karthala, Paris, 1985 ; P. Laburthe-Tolra, Vers la Lumière ? ou le Désir d'Ariel. À propos des Beti du Cameroun. Sociologie de la conversion, Éditions Karthala, Paris, 1999.

[4] Il faut garder à l'esprit la différence fondamentale entre rationalité et rationalisme. Par rationalité, on entend la propriété constitutive de l'être pensant ; il peut aussi s'agir de la propriété de ce qui est conforme à la structure et aux lois de la raison, ou simplement ce qui concorde avec la raison, ou encore qui peut se comprendre et se justifier. Par rationalisme, au contraire, on entend le mythe d'une raison absolument autonome, totalisante, en mesure de satisfaire l'éternelle aspiration à l'identité, qui rejette tout ce qui n'est pas intelligible, y compris le mal, l'erreur et le péché, ou qui prétend transcender tout cela en offrant le salut même (gnosticisme).

 



19/03/2019

 

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