Nouvelles d'Afrique 


LA PUISSANCE DE L'EAU BÉNITE

La valeur des sacramentaux


C'est une expérience que je n'oublierai jamais.

C'était la première célébration des Cendres à laquelle je prenais part au Cameroun, au cours d'une liturgie qui avait eu lieu à l'Université Catholique d'Afrique Centrale, à Yaoundé, où j'enseigne. À la sortie de l'église, je me tenais près du grand portail de l'Université et les traces des cendres reçues étaient encore visibles sur mon front. D'un coup, un homme d'un certain âge court vers moi, me bouscule et, sans avoir le temps de m'en rendre compte, il me "vole" avec ses doigts la dernière poussière de cendres qui était restée, il la dépose sur son front et s'enfuit.

Devant mon visage déconcerté, certains de mes étudiants présents m'ont expliqué que le pauvre homme a voulu s'approprier, de cette façon, de la "puissance" qu'il attendait de ce signe sacré, pour se protéger, se blinder comme l'on dit, vis-à-vis de multiples calamités de la vie.

Cette mentalité ne m'étonne plus aujourd'hui, après 20 ans passés en Afrique. L'abondance des signes sacramentaux recherchée par les fidèles doit faire face aux difficultés et à la précarité de la vie, dans des milieux pauvres dépourvus de moyens pour y remédier.

Besoin d'évangélisation

C'est justement cette vision courante des fidèles qui a besoin d'être profondément évangélisée; à cette fin, l'École de formation pour les laïcs de la paroisse d'Obeck a voulu organiser cette année un cours sur la valeur des sacramentaux et sur les sacrements dans notre foi catholique.

Le problème se pose sérieusement quand l'usage des sacramentaux finit par remplacer l'utilisation des amulettes et des talismans, quand les fidèles font recours à ceux-là pour obtenir, avec plus d'efficacité, ce que les talismans profanes ne peuvent pas leur assurer. 

L'envergure que l'usage des sacramentaux prend  aujourd'hui en Afrique en général donne matière à réflexion et demande une catéchèse sévère à cet égard, à cause de multiples déviations et même des profanations, qui poussent les fidèles à se concentrer sur la puissance des choses et des rites pour se guérir de leurs maladies, pour chercher du travail, pour contracter un bon mariage, pour se protéger de la jalousie des autres, bref pour avoir du succès. La foi est réduite alors à l'usage de ces signes sacrés comme de talismans magiques dont on attend la réalisation de ses désirs eu égard à la dure réalité de la vie.

Ainsi, l'usage des sacramentaux qui devrait être lié à la foi en Jésus-Christ et à la force d'intercession de l'Église, devient une recherche désespérée des signes, des rites et des objets porte-chance.

Les sacramentaux et leur portée réelle

Les fidèles inscrits à l'École ont ainsi appris qu'appartiennent à la liturgie de l'Église, des signes sacrés, institués par celle-ci, appelés sacramentaux. Ils sont nombreux, à la différence des sacrements qui sont au nombre de sept, comme l'utilisation de l'eau bénite, les bénédictions d'huile ou d'une image sainte, la consécration d'une église, d'un objet sacré. Les sacramentaux comportent normalement une prière accompagnée du signe de la croix et d'autres signes. Parmi eux, les bénédictions occupent une place importante.

Les sacramentaux visent à signifier des effets surtout spirituels, obtenus par la prière de l'Église. Ils disposent les fidèles à recevoir l'effet principal des sacrements auxquels ils sont, en quelque sorte, ordonnés; par eux, les diverses circonstances de la vie des fidèles sont sanctifiées (cf. Sacrosanctum Concilium, 60).

Les sacramentaux sont donc à percevoir en lien étroit avec la participation aux sacrements afin que celle-ci soit pleine, consciente et active et que les fidèles ne se sentent pas simplement comme des spectateurs de l'action sacramentelle de l'Église.

Les sacramentaux ont donc leur sens seulement dans un contexte de foi vécue. Ils se veulent l'expression de la foi de ceux qui les demandent et les utilisent, ce qui est dit par la formule latine utilisée à leur égard, "ex opere operantis", pour signifier notamment que l'effet du rite dépend du travail effectué par le fidèle qui le reçoit, de son attitude et de sa disposition.

Par contre, l'Église enseigne que la grâce qui découle des sacrements est produite par la célébration du rite lui-même, et ne dépend pas de la bonne volonté ou de la sainteté de celui qui célèbre ou des destinataires. Sa valeur ressort de son institution divine, en vertu du travail déjà accompli par le Seigneur (en latin ex opere operato). Sans oublier, toutefois, que les fruits de la grâce du sacrement reçu ne sont pas automatiques, mais ils dépendent toujours des dispositions et de la fidélité active de ceux qui les reçoivent.

Une différence capitale

Dans l'économie sacramentelle de l'Église, il ne saurait jamais être question d'une action de magie, qui agirait indépendamment de la foi. Recevoir un sacrement ou un sacramental, dans cet horizon de foi, demande d'accepter la Parole de Jésus et d'y adhérer. Des objets sacrés, des chapelets, des images saintes, de l'huile ou de l'eau bénite, ou des rites et des bénédictions qui caractérisent les sacramentaux ne découle aucune force magique.

Cette dernière se définit par une volonté de s'emparer d'une force invisible pour résoudre ses difficultés, pour apaiser ses peurs, trouver un remède à ses maladies et prévenir ses échecs. Il s'agit, dans ces cas, de ravir une puissance bénéfique pour soi en faisant confiance en des pratiques extérieures et en des gestes qui, soigneusement posés, devraient agir automatiquement.

Tout cela n'a rien à faire avec les sacramentaux dont l'efficacité découle de la force d'intercession de l'Église, de la conversion du cœur des fidèles et dont la finalité est de préparer ceux-ci à communier avec Christ afin de lui devenir semblable.

 Le vrai problème pour les croyants n'est pas d'être guéri ou apaisé, il est de devenir comme le Christ. C'est à cela que les sacramentaux disposent, à cela vise l'économie sacramentelle de l'Église. Il ne s'agit pas de protéger sa vie, mais bien au contraire de l'exposer, la donner au service de ses frères.

Les fidèles de l'École de formation d'Obeck ont suivi avec une grande attention ce discours qui leur demande une conversion intellectuelle et, par conséquent, pratique, dans la manière de percevoir l'usage de nombreux signes sacrés recherchés comme des objets porte-chance, pour écarter les mauvaises influences de tous ordres.

À la fin de la leçon...

Ils s'amusent, enfin, en évoquant certaines images d'utilisation, au quotidien, des sacramentaux. Comme celle du mototaxi qui vient de passer devant la paroisse et dont l'équilibre redoutable fait prévoir le pire. Il y a bien quatre personnes (sans casque évidemment) sur cette petite moto, parmi lesquelles un pauvre enfant écrasé entre sa mère et un grand sac de cacao transporté avec eux. Dans ce cafouillage suicidaire et criminel, le détail important à remarquer est le chapelet qui pend au cou du taximan et dont on attend visiblement un "blindage" total!

En cas d'accident, quelqu'un se posera la question : pourquoi le chapelet, pourtant si soigneusement béni, n'a pas produit son effet ?

Silvia Recchi


18/01/2011