Droit canonique et cultures/5

 

 


COMMENT DEVIENT-ON SAINT ?

La procédure de canonisation

 


Comment effacer de la mémoire la place Saint-Pierre, lors des funérailles de Jean-Paul II, avec les cris des fidèles qui revendiquaient sa canonisation immédiate, en scandant santo subito (saint, tout de suite), reprenant là une ancienne tradition de l'Église qui permettait de proclamer la sainteté par acclamation du peuple ?

Un moment, sans aucun doute, inoubliable.

Malgré ces réclamations et en dépit d'une pétition des Cardinaux signée en ce sens lors du conclave, Jean-Paul II n'a pas été santo subito. Sa béatification sera proclamée le 1er mai prochain, six ans après sa mort.

De toute évidence, un temps très bref. Son successeur a voulu respecter les procédures fondamentales prévues par l'Église pour une béatification, mais en accélérant de manière considérable le procès.

En effet, Benoît XVI a permis que la procédure démarre tout de suite après la mort, en autorisant une dispense de la règle selon laquelle un procès de béatification doit démarrer seulement au moins cinq ans après la mort de l'intéressé. De plus, le Pontife actuel a permis que la cause soit traitée prioritairement, évitant la longue liste d'attente après la phase diocésaine des enquêtes qui, au moment actuel, selon les estimations dure environ douze ans, en raison des nombreux dossiers soumis à la Congrégation des causes des saints à cet égard.

Pour le cas de Jean-Paul II, la phase diocésaine du procès s'est déroulée seulement en deux ans. Un temps très court, compte tenu de l'œuvre immense qu'il a laissée et dont il a fallu examiner chaque écrit. L'étape vaticane a exigé, quant à elle, d'examiner minutieusement, s'agissant surtout d'un Pape, chaque décision et action.

Le procès a donc duré six ans à peine.

Pour aboutir à une béatification, la procédure canonique exige, s'il ne s'agit pas d'un martyr, qu'un miracle intervienne pour la confirmation de la sainteté de vie du candidat. Dans le cas de Jean-Paul II, Benoît XVI a authentifié un miracle au bénéfice d'une religieuse française, Sr Marie Simon Pierre de la Congrégation des Petites Sœurs des maternités catholiques, qui a été reconnue, après toutes les enquêtes médicales et ecclésiales, comme guérie de la maladie de Parkinson par l'intercession du défunt Pape.

Qu'est-ce que canoniser ?

L'Église a toujours conservé la mémoire des saints, en proposant aux fidèles leurs exemples de sainteté. Elle a établi des normes pour discerner la vérité dans une matière aussi importante ; la béatification et la canonisation ne sont décidées, en effet, qu'au terme d'une procédure très rigoureuse.

Les règles qui les définissent ont connu diverses réformes au cours des siècles. Après avoir été incorporées au Code de Droit Canonique de 1917, elles ne figurent plus dans le Code actuel qui, à ce sujet, dispose que les causes de canonisation soient régies par une loi particulière (cf. can. 1403).

Cette loi, selon la réforme de Jean-Paul II, est établie par la Constitution apostolique du 25 janvier 1983 Divinus Perfectionis Magister, qui a voulu simplifier les procédures existantes afin de les rendre plus rapides ; les nouvelles procédures ont donné plus de place aux Églises locales et diminué l'importanceJean Paul II des miracles, en accroissant l'attention portée à la sainteté de la vie menée par le candidat à la canonisation[1].

Canoniser signifie déclarer qu'une personne est digne, par l'exemplarité de sa vie qui participe à la sainteté de Dieu, de recevoir un culte public dans l'Église universelle.

Pour aboutir à la béatification ou à une canonisation, il faut donc démontrer cette exemplarité de vie, son influence positive sur les fidèles et le rayonnement spirituel du "serviteur de Dieu" (on nomme ainsi la personne dont la cause de béatification a été engagée) après sa mort.

En suivant la procédure prévue, il faut démontrer ou son martyre, c'est-à-dire la mort subie par fidélité à la foi, en tant que suprême témoignage d'amour à Dieu, ou ses vertus chrétiennes, marque d'une foi vivante. En l'absence de martyre, le serviteur de Dieu peut arriver à la béatification à condition qu'un miracle se soit produit après sa mort.

Les procédures de béatification et de canonisation peuvent concerner des causes récentes et des causes anciennes. S'agissant des premières, les preuves sont fondées sur des dépositions orales données par des témoins oculaires ; quant aux causes anciennes, les preuves sont tirées surtout des sources écrites et exigent des recherches menées par des experts en histoire et des archivistes.

L'étape diocésaine

Pour ouvrir une procédure de béatification ou de canonisation, il faut un "acteur" qui assume les responsabilités morales et économiques de la cause ; peuvent se constituer acteurs de la cause, un Évêque, les personnes juridiques, les paroisses, les instituts de vie consacrée, une association des fidèles ou un simple fidèle.

L'acteur nomme un postulateur, qui est chargé d'assurer l'instruction préalable du dossier et suit le déroulement de l'enquête ; celui-ci doit être un expert en théologie, en droit canonique et en histoire. Il réside dans le diocèse où a lieu l'instruction et devra demeurer à Rome, de manière stable, pendant la phase vaticane de l'enquête.

Le postulateur adressera une requête à l'Évêque du diocèse où le candidat à la sainteté est mort en lui remettant les documents de la cause ; il faut toutefois que le candidat soit décédé depuis au moins 5 ans.

Si la requête est acceptée, c'est l'Évêque ou son délégué qui est désormais chargé d'instruire le dossier. Il va nommer un tribunal qui a pour mission de rassembler et d'examiner les preuves en faveur de la cause. Il recourt aux experts en théologie et en histoire, il fait entendre les témoins, examiner les écrits du serviteur de Dieu, procéder à une enquête sur ses vertus chrétiennes ou sur son martyre.

Il s'agit d'une véritable instruction judiciaire au terme de laquelle le dossier est transmis, avec l'avis de l'Évêque, à la Congrégation pour les causes des saints, qui mène l'instruction finale.

La phase vaticane

La Congrégation, constituée par un collège de Cardinaux et d'Évêques, dispose de rapporteurs et de consultants experts dans les différents domaines des sciences sacrées, pour examiner chaque élément du dossier.

À l'aide de la documentation reçue, un membre de la Congrégation établit une positio, c'est-à-dire une synthèse de l'affaire qui sera étudiée par des historiens d'abord, et ensuite par des théologiens; si leur avis est favorable, le dossier sera confié aux Évêques et aux Cardinaux de la Congrégation.

La procédure se déroule à travers des étapes rigoureuses et bien définies. Comme dans un procès pénal où l'accusation et la défense s'affrontent, dans un procès de béatification et de canonisation, le postulateur de la cause tente de montrer que le serviteur de Dieu est digne d'être déclaré bienheureux (ou que le bienheureux est digne d'être canonisé), tandis que le promoteur de la foi, sorte d'avocat général, connu traditionnellement comme "avocat du diable", a pour mission de ne rien laisser dans l'ombre de la vie du candidat, y compris ce qui pourrait être défavorable à la cause.

La Congrégation rend son verdict à la suite d'un vote ; si son avis est favorable, le dossier est transmis au Saint Père à qui revient l'ultime décision.

Si le Saint-Père décrète l'héroïcité des vertus du serviteur de Dieu, celui-ci est déclaré "vénérable". Si le vénérable est reconnu martyr, il devient aussitôt "bienheureux" ; sinon la béatification exige la reconnaissance d'un miracle attribuable à l'intercession du candidat, après sa mort. Une procédure analogue et distincte (super miro) permettra de décréter l'authenticité du miracle ; elle a lieu d'abord dans le diocèse où le miracle s'est produit. Les enquêtes sur l'authenticité du miracle exigent le concours des experts en sciences médicales, quand il s'agit de guérisons inexpliquées.

Le culte du peuple de Dieu

La béatification peut alors intervenir ; le bienheureux est digne d'un culte local, notamment dans une Église particulière, nationale, ou à l'intérieur de son institut de vie consacrée. Il est inscrit au calendrier liturgique de son diocèse, ou de sa famille religieuse, au jour anniversaire de sa mort.

Un second miracle intervenu après sa béatification est nécessaire (y compris pour le martyr) pour que le bienheureux puisse être canonisé, c'est-à-dire, déclaré "saint". Il est alors inscrit au calendrier de l'Église tout entière et fait l'objet d'un culte universel.

L'Église rend ainsi hommage à ses saints et propose leur vie et leur témoignage aux fidèles comme des modèles à imiter.

Silvia Recchi

 

 





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[1] Le 7 février 1983, la Congrégation pour les causes des saints a publié les Normes servandae in inquisitionibus ad Episcopis faciendis, qui établissent les normes particulières à observer au cours des enquêtes diocésaines regardant les causes de béatification et de canonisation ainsi que le Décret général De Servorum Dei causis sur les causes en attente. Plus récemment, la Congrégation a promulgué l'Instruction Mater Sanctorum, du 17 mai 2007, pour favoriser une collaboration plus efficace entre le Saint-Siège et les Évêques en ce qui concerne les causes des saints.


15/04/2011