Droit canonique et cultures/7
 

 


 

LES PRIÈRES DE GUÉRISON

Annotations doctrinales et liturgiques

 


 La maladie est perçue comme une expérience de crise de la plénitude de la vie au cours de l'existence humaine ; elle renvoie souvent aux interrogations fondamentales de cette existence qui concernent le sens de la vie et de la mort. Pour le fidèle, elle est un défi qui interpelle ses convictions profondes.

L'expérience de la maladie suscite facilement chez le fidèle une attitude de prière, pour implorer le rétablissement de la santé. Le désir d'obtenir la guérison est une disposition louable, quand il aboutit à la confiance envers Dieu, dont on accueille la volonté. L'Église elle-même demande au Seigneur, dans sa liturgie, la santé des malades.

La prière doit toucher tous les domaines de l'existence du croyant et donc, de manière particulière, l'état de maladie qui devient un moment privilégié pour vivre la foi.

Un discernement nécessaire

S'agissant des relations entre prière et maladie, on assiste aujourd'hui à une floraison de "prières de guérison", proposées avec une emphase particulière par le mouvement charismatique. Ces prières englobent, en même temps, la sphère physique, psychologique et spirituelle.

 Sans aucun doute, la récupération d'une certaine dimension "thérapeutique" de la foi doit être perçue comme une donnée positive dans l'expérience des fidèles ; cette expérience visant la totalité de la personne, dans son unité inséparable du corps et de l'esprit.

Les prières pour implorer la guérison des maladies ont été toujours présentes dans la vie de l'Église ; ce qui semble constituer un phénomène nouveau, c'est la multiplication de ces réunions de prière, parfois liées à des célébrations liturgiques.

Ces séances de prières dites "de guérison", devenues une pratique courante, présentent souvent un usage irréfléchi des soi-disant "pouvoirs de guérison". Ainsi l'on assiste parfois non à une juste récupération de la dimension d'intégralité de la foi, mais à des tombées dans le "thaumaturgique", à la recherche du miraculeux et du sensationnel, entraînant une confusion totale entre "salut" et "santé".

Cela devient particulièrement visible quand ces assemblées de prières font recours à des techniques qui se nourrissent d'émotions, d'une dépendance des leaders charismatiques avec des prétendus charismes de guérison et d'une supposée immédiateté de la présence divine qui devrait obéir instamment à l'ordre d'une prière, au lieu de susciter une culture spirituelle[1].

Le magistère de l'Église recommande prudence et d'exercer un discernement vis-à-vis de ces manifestations. Ce discernement devient spécialement nécessaire dans des contextes sociaux, comme ceux qui sont propres aux Églises en Afrique, où la culture essentiellement magico-religieuse dominante fait facilement percevoir la maladie comme une agression ou une possession des forces du mal, comme une œuvre de sorcellerie, une infraction de tabous ou encore un châtiment divin à cause du non respect des normes rituelles ; elle est "soignée", par conséquent, par des pratiques d'exorcisme, d'actions pénitentielles et d'autres rites.

La maladie à la lumière de la foi

Outre le problème d'un discernement liturgique que ces réunions de prières posent, d'autres inquiétudes ont justifié la publication sur le sujet d'une Instruction par la Congrégation pour la Doctrine de la Foi[2].

prires_4.jpgPar cette Instruction, en effet, la Congrégation veut offrir un cadre doctrinalement correct ainsi que des normes disciplinaires pour aider l'autorité ecclésiastique à bien gérer les assemblées des fidèles à cet égard.

L'Instruction illustre d'abord le sens de la maladie et de la guérison dans l'économie du salut, dans l'Ancien et le Nouveau Testament.

Dans la vie publique de Jésus, les guérisons miraculeuses qui ont caractérisé son activité évangélisatrice sont les signes de sa mission messianique et de la victoire du Règne de Dieu sur toute sorte de mal. Elles sont le symbole de la guérison de l'homme tout entier et montrent que Jésus a le pouvoir de guérir le mal, de remettre les péchés, signes du bienfait du salut.

La victoire du Christ sur la maladie et le mal n'advient pas seulement par des guérisons miraculeuses, mais aussi par la souffrance innocente, librement assumée dans sa passion. En opérant la rédemption par la souffrance, le Christ a élevé, en même temps, la souffrance humaine jusqu'à lui donner valeur de rédemption. Tout homme peut ainsi, dans sa souffrance, participer à l'action rédemptrice du Christ[3].

Liberté de l'Esprit et engagement de l'homme

L'Instruction passe ensuite à considérer le charisme de guérison dans la Tradition, à travers les écrits des Pères de l'Église et dans le contexte ecclésial actuel[4].

 Le charisme de guérison, comme tout charisme, est accordé dans la liberté de l'Esprit et ne peut pas être revendiqué par une classe déterminée ou par un groupe particulier de fidèles. Il serait donc arbitraire, dans les assemblées de prières organisées pour demander des guérisons, d'attribuer un charisme de guérison à une quelque catégorie de participants, comme aux dirigeants du groupe ; il faut aussi ajouter - rappelle l'Instruction - que même les prières les plus intenses n'obtiennent pas la guérison de toutes les maladies.

Dans le texte de l'Instruction, il y a un passage important à ce sujet. Le recours à la prière n'exclut pas, au contraire il encourage, à faire usage des moyens naturels utiles pour conserver et recouvrer la santé[5] ; les fidèles sont incités à lutter de toutes leurs forces et avec les moyens "ordinaires" pour vaincre la maladie.

Les prières de guérison ne peuvent pas être un raccourci qui esquive le recours aux possibilités offertes par la science et par les connaissances humaines pour porter soulagement aux malades et qui fuit l'effort de l'homme à trouver des solutions. La prière n'est jamais un moyen pour se soustraire à la fatigue, à l'engagement, aux responsabilités propres à l'homme ; elle est l'intercession qui fait appel aux "moyens de Dieu", avec l'abandon à sa volonté, après avoir épuisé tout moyen à la portée de l'homme, de son intelligence et de sa volonté.

Ce serait, en effet, offenser Dieu créateur de l'homme doué de liberté, d'intelligence et de volonté, si la prière devait prendre simplement la place du paracétamol et les bénédictions et les onctions celle des différents remèdes médicaux.

Cette vision est importante pour ne pas glisser du domaine de la foi chrétienne au domaine de la magie et pour ne pas oublier que le vrai problème pour les croyants n'est pas d'être guéris ou apaisés, mais de se configurer au Christ.

La liturgie de l'Église

 L'Église demande au Seigneur, dans sa liturgie, la santé des malades ; elle a un sacrement, l'onction des malades, spécialement destiné à réconforter ceux qui sont éprouvés par la maladie. Le Missel Romain prévoit une Messe pro infirmis, pour que le Christ vienne à leur secours. Sans oublier les textes de prières implorant la guérison des malades qui se trouvent dans De benedictionibus du Rituel Romain.

S'agissant des célébrations liturgiques, elles sont licites si elles se déroulent dans le respect des normes établies ; dans le cas contraire elles n'ont pas de légitimité. On ne saurait pas être autorisé, par exemple, à mettre au premier plan le désir d'obtenir la guérison des malades pendant l'exposition du Saint Sacrement, en faisant perdre à ce dernier sa centralité et sa propre finalité[6]. À l'exception des cérémonies pour les malades prévues dans les livres liturgiques, les prières de guérison ne doivent pas être incluses dans les célébrations eucharistiques, les célébrations des sacrements, ni dans la liturgie des heures[7].

Toute célébration liturgique de prières de guérison doit être autorisée explicitement par l'autorité compétente. Les prières de guérison organisées dans un contexte non-liturgique doivent se dérouler selon des modalités différentes des célébrations liturgiques, comme simples rencontres de prière ou de lecture de la Parole de Dieu ; la vigilance de l'Ordinaire du lieu est toujours requise pour éviter surtout des formes d'hystérie, d'artificialité, de théâtralité ou de sensationnalisme[8].

Quant au ministère de l'exorcisme, il doit être toujours exercé en dehors des célébrations de guérison, liturgiques ou non liturgiques, et selon les normes canoniques à cet égard.

Conclusion

Par l'intervention de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, l'Église a voulu rappeler les justes orientations doctrinales, liturgiques et disciplinaires, pour éviter les  abus, devenus fréquents, dans un domaine délicat comme celui de la maladie.

Cette intervention aide les fidèles à mieux comprendre qu'il ne faut pas oublier, même dans une situation de maladie, que l'appel de Dieu, qui nous est adressé à travers Jésus Christ, reste toujours un appel à la vie, dans toutes ses circonstances.

Face à la maladie et à la souffrance, le croyant ne renonce pas à la lutte, à résister avec tous ses moyens à la maladie. Il devra également réagir à toute tentation d'attitude d'héroïsme, de résignation, de révolte ou de désespoir qui sont, au fond, des formes différentes de fuite pour éviter une confrontation authentiquement chrétienne avec l'état de maladie.

Il doit toujours s'engager dans un combat de patience et de persévérance dans sa confiance au Seigneur de la vie.

 

Silvia Recchi

 



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[1] Cf. E. Bianchi, Preghiera, in Dizionario di Teologia Pastorale Sanitaria (sous la direction de G. Cinà, E. Locci, C. Rocchetta, L. Sandrin), Ed. Camilliane, Torino 1997, 934-935.
[2] Congrégation pour la Doctrine de la foi, Instruction sur les prières pour obtenir de Dieu la guérison, 14 septembre 2000.
[3] Cf. Congrégation pour la Doctrine de la foi, Instruction sur les prières..., I, 1.
[4] Cf. Congrégation pour la Doctrine de la foi, Instruction sur les prières..., I, 3, 4.
[5] Cf. Congrégation pour la Doctrine de la foi, Instruction sur les prières..., I, 2.
[6] Cf. Congrégation pour la Doctrine de la foi, Instruction sur les prières..., I, 5.
[7] Cf. Congrégation pour la Doctrine de la foi, Instruction sur les prières..., II, art. 7 §1.
[8] Cf. Congrégation pour la Doctrine de la foi, Instruction sur les prières..., II, art. 5 §3.

29/08/2011