Connaître la vie consacrée/6  




HOMMES ET FEMMES DE L'ESPRIT


Le charisme des Fondateurs



Grâce à l'action de l'Esprit Saint, au cours des millénaires, sans cesse de nouveaux disciples ressentent un attrait pour la suite du Christ dans la vie consacrée[1]. Ce même Esprit est à l'origine des formes multiples de cette vie qui, comme "un arbre planté par Dieu", se ramifie de façons admirables et multiples[2]. Dans l'Église, en effet, nombreuses sont les familles de vie consacrée, différentes les unes des autres, qui apportent, selon le caractère propre à chacune, le don suscité par l'Esprit à travers la personne et l'œuvre d' "hommes et de femmes éminents"[3].


Un arbre qui se ramifie

 L'histoire de la vie consacrée montre une grande abondance de formes suscitées par l'Esprit, qui a déployé au cours des siècles les richesses de la pratique des conseils évangéliques, en rendant continuellement présent parmi nous le mystère du Christ.

On peut évoquer d'abord la multiplicité des instituts religieux, selon leurs différents charismes. En Orient et en Occident, ces charismes ont donné naissance à la vie monastique, apparue dès les débuts de la vie de l'Église et florissante encore aujourd'hui. Ils ont donné origine à la vie religieuse contemplative, dont les membres imitent le Christ en prière ; par l'écoute de la Parole, le silence et l'ascèse, ils témoignent de la seigneurie de Dieu dans l'histoire. Ils ont également donné naissance, dans ses nombreuses expressions, à la vie religieuse apostolique, dont les membres sont consacrés à Dieu dans les différentes formes d'apostolat, selon leur propre identité charismatique.

Aujourd'hui, l'Église a reconnu officiellement une ancienne forme de vie consacrée, notamment l'ordre des vierges ; les vierges consacrées vivent dans le monde au service des Églises locales et rendent visible l'image eschatologique de l'Épouse céleste. On peut évoquer aussi les ermites, hommes et femmes qui témoignent de leur consécration dans une séparation du monde extérieure et intérieure, dans une vie de solitude et de mortification.

L'Église a récemment approuvé, comme forme de vie consacrée, les instituts séculiers, nés pour répondre aux nouveaux besoins apostoliques et dont les membres témoignent de la grâce de l'Évangile dans les conditions ordinaires du monde, dans la culture, l'économie, la politique, l'engagement social et ecclésial.

A côté de ces formes, on trouve aussi les sociétés de vie apostolique ; les membres de ces sociétés poursuivent avec leur style propre une fin spécifique apostolique ou missionnaire.

Finalement, la richesse des charismes de vie consacrée, de cet "arbre" planté par Dieu et qui se ramifie de façon admirable, se manifeste aujourd'hui encore par de nouvelles communautés, par des formes originales de vie qui viennent s'ajouter aux anciennes, porteuses de nouveaux élans spirituels et apostoliques
[4].


L'événement fondateur

 Une famille de vie consacrée se reçoit d'un don original que l'Esprit, à travers elle, fait à toute l'Église ; car celle-ci puise constamment au mystère du Christ et participe plus profondément à sa mission de salut.

Nous voulons attirer l'attention sur ce "don" singulier, accordé normalement par la médiation d'un fondateur ou d'une fondatrice ; don qui est à l'origine de l'existence de toute nouvelle famille religieuse et source de son action.

Le "fondateur" est la personne à laquelle on fait remonter l'intuition, l'inspiration, le projet originaire de l'institut ; c'est le destinataire immédiat d'un charisme
[5] qui, dans les familles religieuses, a une dimension collective. On a beaucoup écrit, dans les années après le Concile, sur les fondateurs et leurs projets. Ils ont été l'objet d'une réflexion théologique approfondie[6]. Les instituts de vie consacrée ont beaucoup fait pour redécouvrir le charisme de leurs propres fondateurs et puiser à nouveau à leur inspiration originaire. Des chapitres généraux ont été convoqués, les différentes Constitutions ont été renouvelées, les sources ont été soumises à des études approfondies.

Un grand engagement a caractérisé les familles religieuses, sollicité, soutenu et confirmé par l'autorité ecclésiastique ; un engagement qui visait essentiellement à approfondir les racines charismatiques, même si cela n'a pas toujours abouti à les traduire concrètement dans la vie.

Le charisme du fondateur, selon l'expression utilisée pour la première fois dans l'exhortation Evangelica testificatio
[7], est défini dans les documents du Magistère comme "une expérience de l'Esprit"[8] qui constitue l'événement fondateur pour toute la famille religieuse auquel les disciples, de tous les temps et de tous les lieux, sont invités à participer.

Il n'est pas toujours aisé d'expliciter, avec des catégories claires et distinctes, le profil de ce don accordé aux fondateurs, destiné à marquer l'identité de leurs familles. En vérité, dans ce domaine charismatique, l'expérience aide, souvent plus que l'intelligence, à avoir de cette réalité une compréhension plus adéquate.

Le charisme du fondateur est une inspiration, une intuition originaire provenant de l'Esprit. Elle lui permet de percevoir de plus près un aspect du Seigneur, de voir de manière plus évidente un "trait" de son visage, qui répond souvent à un besoin ecclésial d'une époque.

Chaque don de Dieu, au fond, n'est autre chose qu'une révélation de Lui-même, qui laisse entrevoir quelques aspects de son mystère, peut-être négligé ou mis de côté dans la conscience ecclésiale d'un moment historique déterminé.

 Quand François d'Assise, par une grâce spéciale, voit intérieurement, par exemple, le visage du Christ "pauvre", il perçoit dans le mystère du Seigneur, de façon plus profonde, l'aspect de sa pauvreté. Un aspect certainement connu, mais pourtant "caché" dans la société ecclésiale de son temps qui aimait représenter et adorer le Christ comme le "Roi" de l'univers, autour duquel elle avait construit son pouvoir temporel, souvent corrompu.

L'illumination reçue par François lui permet d'apercevoir, sous les aspects du Roi, la pauvreté de Dieu, de saisir existentiellement le mystère de la kénose du Seigneur. Cette "vision" est une expérience rendue possible par le don de l'Esprit Saint, qui suscite en lui aussi une réponse personnelle, le désir d'imiter le Pauvre, en voyant son Visage en tous les pauvres.

Nouveauté et souffrance

Le charisme du fondateur peut être figurativement comparé à une "clé" qui ouvre une porte d'accès au mystère du Seigneur, perçu, dans sa globalité, sous une lumière spéciale ; il en découle une illumination qui se traduit dans un appel, tout d'abord personnel et puis collectif, et dans une mission à exercer dans l'Église.

La porte qui permet d'ouvrir est toujours celle, "étroite", de la mémoire évangélique, et pour qu'on puisse la franchir, elle requiert les exigences précises de la sequela.

Il s'agira, en effet, de se référer toujours à cette dernière et d'en développer avec cohérence tous les éléments, pour actualiser fidèlement le projet évangélique suscité par l'Esprit à travers le fondateur. Tout ceci, comme nous le verrons, demande une compréhension et une pénétration dont le procès est plus complexe qu'un simple apprentissage intellectuel.

 Nous pouvons déjà dire que le charisme du fondateur marquera, comme un code génétique, la vie des membres et de la nouvelle famille, leur style apostolique, leur esprit et les structures communautaires.

La dimension prophétique du charisme du fondateur crée toujours une "nouveauté" dans la vie de l'Église. Souvent le charisme bouleverse les opinions courantes, les critères établis, en suscitant des difficultés parce qu'il n'est pas facile de reconnaître en lui immédiatement l'action de l'Esprit Saint.

Tout ceci provoque une souffrance que les vies des fondateurs ont toujours abondamment exprimée dans leur expérience et qui montre, dans l'histoire des charismes, la relation étroite et constante de ces derniers avec la Croix
[9].

On ne doit pas croire, cependant, que cette souffrance soit causée seulement par les difficultés d'une reconnaissance du charisme ad extra, c'est-à-dire à l'extérieur du groupe, de la part des milieux sociaux et ecclésiaux qui parfois, avant de l'accepter, y mettent des obstacles.

Il y a souvent aussi une difficulté à "engendrer" ad intra, c'est-à-dire dans les membres mêmes de la nouvelle famille, l'accueil plein du don de l'Esprit et de toutes les dynamiques que le projet suscité demande ; un "engendrement" qui exige des disciples une fidélité à l'événement fondateur, mais aussi bien une réponse créatrice qui permette son développement et son rayonnement ecclésial.

En effet, de l'impact de la vie et du charisme originel du fondateur sur la vie du premier groupe de disciples, appelés à interagir en communion avec lui, naît l'expérience fondatrice de la nouvelle famille de vie consacrée, destinée à laisser une trace profonde sur son développement futur et à constituer le fondement de son patrimoine charismatique. 

 

 

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[1] Cf. Vita consecrata, 19.
[2] Cf. Lumen gentium, 43.
[3] Cf. Lumen gentium, 45 ; Perfectae caritatis, 1.
[4] Cf. Vita consecrata, 7-12.[5] Plusieurs auteurs distinguent, conceptuellement, le "charisme de fondateur", c'est-à-dire le don qui permet à une personne de fonder une famille religieuse, du "charisme du fondateur", c'est-à-dire, la spécificité originale d'un charisme déterminé qui est à l'origine de cette famille religieuse et en marque l'identité, cf. A. Romano, I fondatori, profezia della storia, Ancora, Milano 1989, 153-159.
[6] Cf. entre autres, F. Ciardi, In ascolto dello Spirito. Ermeneutica del carisma dei fondatori, Città Nuova, Roma 1996.
[7] Cf. Evangelica testificatio, 11.
[8] Mutuae relationes, 11.
[9] "Tout charisme authentique porte en lui une certaine dose de vraie nouveauté, dans la vie spirituelle de l'Église, et d'initiative dans l'action, qui peut parfois sembler incommode et même soulever des difficultés parce qu'il n'est pas toujours aisé de reconnaître immédiatement l'action de l'Esprit Saint", Mutuae relationes, 12.


01/11/2011