Approfondissements


UNE VIE À LA SAVEUR D'ÉTERNITÉ


Accompagner les jeunes à la découverte de Dieu et du monde

 




 Fêter ses quinze ans au Paraguay est un rite de passage important dans la culture et dans la religiosité populaire. Pour l'Église, cela devient une opportunité d'évangéliser et un élément important de la pastorale de l'adolescence.
Nous vous proposons un approfondissement des thèmes qui sont développés à la paroisse Sagrado Corazón de Jesús d'Ypacaraí pendant ces occasions au cours desquelles on souligne la beauté et l'importance de l'événement, un peu comme un portail qui s'ouvre tout grand sur la vie et donne naissance au temps de la responsabilité et de cet amour qui ne consiste plus seulement à recevoir, caractéristique de l'enfance, mais qui est don de soi, création, fécondité.

 

 




L'intérêt de la célébration de ses quinze ans, en plus qu'elle fait partie d'une pastorale qui valorise les occasions, repose sur son lien avec la pastorale des jeunes. Les nombreux thèmes rencontrés lors de la cérémonie de la célébration des quinze ans d'existence sont ceux qui doivent caractériser l'accompagnement des adolescents dans la découverte du monde, de Dieu et de l'Église.

 

Cette circonstance se transforme ainsi en une étape d'un procès de formation. La paroisse n'est plus le décor d'une célébration, mais un acteur dans le procès éducatif, un allié des parents dans cette tâche difficile, dont ils demeurent néanmoins les protagonistes. 

 Dans leur récent message, les Évêques italiens ont rappelé que l'éducation des jeunes est justement la grande priorité de l'Église italienne : "Les Évêques italiens ont voulu concentrer l'engagement pastoral de nos Églises dans la nouvelle décennie sur ce que le Saint Père Benoît XVI a opportunément défini l'émergence éducative. Le défi de l'éducation émerge en effet de plus en plus clairement comme le problème le plus urgent pour la vie de la société, et donc aussi de l'Église". Les Évêques italiens continuent : "Les lieux traditionnels de la formation, comme la famille, l'école et la communauté civile semblent tentés de renoncer à la responsabilité éducative, en la réduisant à une pure communication d'informations, qui laisse les nouvelles générations dans une solitude déroutante. En réalité, la véritable expérience éducative porte à découvrir que le je de chaque personne est donné et s'accomplit en relation au 'tu' et au 'nous', et finalement au 'tu' de Dieu, qui nous est révélé en Christ et rendu accessible par le don de l'Esprit Saint. En effet, 'seulement la rencontre avec le tu et avec le nous ouvre le je à lui-même'". 

Il convient donc d'analyser plus en détail les thèmes de réflexion proposés aux jeunes de quinze ans le jour de leur anniversaire, quand la paroisse veut souligner, avec les parents, la beauté et l'importance de l'événement, un peu comme un portail qui s'ouvre tout grand sur la vie et donne accès au temps de la responsabilité et de cet amour qui ne consiste plus seulement à recevoir, caractéristique de l'enfance, mais qui est don de soi, création, fécondité.

Le sens du temps

Parmi ces thèmes, le sens chrétien du temps émerge car, s'il est vrai que les quinze ans sont encore le temps des possibilités toutes ouvertes, il est en même temps indubitable, mais souvent bien peu évident pour un jeune, que les années passent rapidement et que la vie adulte sera conditionnée par les choix faits dans  l'adolescence, par les occasions saisies ou gaspillées, par l'utilisation qu'on a faite du temps. On fête de manière spéciale cet anniversaire parce qu'on sait qu'il est unique. Il s'agit donc de prendre conscience de ce que le philosophe Paul Ricœur appelait "finitude", de prêter l'oreille au tic-tac de la montre biologique, inécouté à cet âge et pourtant inexorable.

Il faut se rendre compte que le temps passe, sans vivre dans l'illusion de l'éternelle jeunesse et sans se croire les "Maîtres du temps".

La première considération que suggèrent ces quinze ans est donc la nécessité de comprendre que le moment où on devra prendre des décisions pour sa propre vie se rapproche, et qu'il vaut mieux prendre des décisions incorrectes plutôt que de n'en prendre aucune. Le péché est préférable à une indifférence indolente ou craintive ; mieux vaut pécher que de laisser d'autres décider à notre place.

Découvrir le sens du temps porte nécessairement à se mettre dans la perspective de la durée, en dépassant le magnétisme de l'instant présent et en élargissant le regard. Beaucoup d'adolescents sont instables dans leurs amitiés, leurs intérêts, leurs études, leurs engagements. L'inconstance est leur marque distinctive : souvent il leur manque la perception du temps : celui-ci est beaucoup plus qu'une succession d'instants non reliés les uns aux autres ; il est continuité, mûrissement lent et délicat, où chaque acte produit un fruit correspondant, bon ou mauvais. C'est justement cette carence qui révèle l'une des nécessités éducatives les plus urgentes : la volonté de beaucoup d'adolescents est comme atrophiée, ils tâchent d'atteindre les objectifs avec le moindre effort possible et sont souvent incapables de respecter un engagement, si petit qu'il soit.

Proposer aux jeunes l'ascèse

 Il s'agit donc d'acquérir la maîtrise de soi, la capacité de se fixer des objectifs en mettant toutes ses énergies au service de leur réalisation ; de découvrir la générosité, la persévérance, l'effort ; d'apprendre aussi à maîtriser les pulsions, sans se laisser emporter par la première idée qui vous vient en tête ou par l'instinct. "La vie est la réalisation d'un rêve de jeunesse", répétait Jean Paul II, et c'est justement la poursuite de ce rêve qui doit unifier les pensées, les émotions, les sentiments, l'activité.

Il ne faut pas renoncer à parler d'ascèse aux jeunes, parce que c'est une condition pour forger le caractère. Il n'y a pas de vraie formation sans sacrifices, sans efforts, sans la croix. Car les choses belles et précieuses coûtent cher. Quand on réduit l'être chrétien à la facilité on trahit Dieu et l'homme, on vend un produit frelaté ou périmé, faisant ainsi courir un risque à la santé spirituelle.

"Connais-toi toi-même"

La maîtrise de soi dépend de la connaissance de soi. "Connais-toi toi-même" c'est un principe socratique que les Pères de l'Église ont très tôt adopté. Pour un jeune, cela signifie faire un inventaire, avec réalisme, de ce qu'il a reçu et de ses possibilités effectives. Chacun est libre, mais à l'intérieur des conditionnements objectifs et des limites avec lesquelles on doit se mesurer, éventuellement en les dépassant. Le slogan "Tous naissent égaux" est un mythe, parce que de fait, la richesse, la santé, la beauté, les opportunités d'instruction, les connaissances et les influences changent énormément selon qu'on naît dans telle famille ou telle famille, dans une capitale européenne ou dans un village africain.

L'Évangile même réclame cette autoanalyse, à travers la parabole des talents. À qui on a beaucoup donné, il sera demandé davantage. Et même si tous n'ont pas reçu la même mesure, personne ne peut prétendre qu'il n'a rien reçu. Nombreux sont ceux qui ont reçu en quantité, mais ne savent rien donner ; or, on doit faire fructifier le don de Dieu, sous peine de le mépriser.

 Un adolescent doit donc commencer à s'interroger sur ce qu'il peut et ce qu'il veut faire. Ne rien faire par peur d'échouer serait le choix le plus malheureux. Mais aussi une acceptation résignée de ses limites, sans effort pour les dépasser et sans désir de s'améliorer, serait une attitude antichrétienne.

Se connaître soi-même doit amener à reconnaître Dieu même au plus profond de soi. In interiore homine habitat veritas, disait Saint Augustin. L'une des grandeurs de la pensée chrétienne est la découverte de l'intériorité, de la profondeur du cœur, de l'unicité de la personne, de l'inviolabilité de la conscience où Dieu parle dans une relation secrète. Pour cela, le jeune qui veut se connaître doit apprendre à connaître le Dieu de Jésus-Christ, le seul qui ne le trompe pas.

Ce ne seront pas les séances du psychologue qui porteront le jeune à se dévoiler à soi-même, comme d'ailleurs ce ne sont pas les sciences sociales ni les théories économiques et politiques qui prononceront la dernière parole sur une société ou sur les horizons vers lesquels elle tend. C'est ce que rappelait Benoît XVI dans le discours inaugural des travaux de la Conférence des Évêques de l'Amérique Latine à Aparecida : "Qu'est-ce que cette 'réalité' ? Qu'est-ce que le réel ? La 'réalité', est-ce seulement les biens matériels, les problèmes sociaux, économiques et politiques ? C'est précisément là que réside la grande erreur des tendances dominantes de ce dernier siècle, une erreur destructrice, comme le démontrent les résultats tant des systèmes marxistes que des systèmes capitalistes. Ils faussent le concept de réalité en l'amputant de leur réalité fondatrice et pour cela décisive qui est Dieu. Celui qui exclut Dieu de son horizon fausse le concept de 'réalité' et, par conséquent, ne peut finir que sur des chemins erronés et avec des recettes destructrices. La première affirmation fondamentale est donc la suivante: Seul celui qui reconnaît Dieu connaît la réalité et peut répondre à celle-ci de manière adéquate et réellement humaine. La vérité de cette thèse apparaît avec évidence devant l'échec de tous les systèmes qui mettent Dieu entre parenthèses".

C'est à la lumière de ces affirmations que le réalisme authentique doit être compris, et c'est en incluant Dieu dans sa propre vie qu'un jeune analysera "avec réalisme" les opportunités qui s'ouvrent à lui.

L'acceptation sereine de son propre corps fait aussi partie du procès de la connaissance de soi - un point très sensible pour beaucoup d'adolescents - et de sa propre histoire, pour ce qu'on ne peut pas changer. C'est en cela que consiste la purification de la mémoire, la guérison des blessures du passé que chacun porte avec lui. Cette dernière permet de sortir par exemple du contentieux rancunier et stérile avec un père ivrogne, avec un visage qu'on n'aime pas, avec un corps au-dehors des canons.

Indépendance et responsabilité

En découvrant graduellement sa propre identité, un adolescent affirme sa propre indépendance vis-à-vis de ses parents, en donnant une importance toujours plus  grande aux liens noués en dehors de l'entourage familial. 

La recherche d'indépendance implique des conflits en famille. Se construire en tant que personne indépendante, en effet, est un procès délicat et plein de risques, que les parents regardent avec une juste appréhension. Pour tant de jeunes, non seulement au Paraguay, ce procès avorte avant même de commencer : à quatorze ans, ils sont déjà adultes, ils sont passés par toutes les expériences sans d'ailleurs les comprendre et sans jamais avoir connu le luxe de l'adolescence. 

Le risque alors, pour les parents, est celui d'être hyper protecteurs et, paradoxalement, mais pas trop, hyper tolérants. C'est à ce niveau que se situe l'un des principaux défis éducatifs, car la crainte des tensions amène souvent les parents à se taire et à accepter des comportements qu'ils perçoivent quand même  comme incorrects et graves. Il n'est pas rare non plus que les parents défendent à outrance les  enfants, en les protégeant excessivement ou en les appuyant dans la recherche de boucs émissaires face à leurs insuccès, sans que les enfants ne puissent jamais commencer à assumer effectivement leurs responsabilités. 

Pourtant, atteindre quinze ans devrait souligner justement le passage à un âge dans lequel on commence à ne pas rester sous la tutelle rassurante des parents, mais où on commence à agir dans la vie en tant que protagonistes, en payant le prix de ses propres choix. Liberté et responsabilité, en effet, sont les deux faces de la même médaille. On ne parvient pas à la responsabilité sans une prise de conscience de sa propre autonomie et sans un procès de différenciation qui met fin à l'imitation du groupe. Dans son sens étymologique, la responsabilité est la capacité de donner une réponse, personnellement, en commençant à dire je. Dire je signifie sortir du langage anonyme et prendre en main son propre projet de vie. Qui vit caché derrière les autres - que ce soit les parents, les amis, ou un groupe - et qui, pour parler, attend de savoir ce que pensent les autres, en flairant le vent et en se camouflant derrière leurs pensées et leurs paroles, est une personne fondamentalement irresponsable.

Les questions existentielles

Ce qui caractérise l'adolescence, c'est le fait de se poser les grandes questions existentielles : Qui suis-je ? Que faire de ma vie ? À qui vais-je me donner, à qui mon corps appartient-il ? Dans l'enfance, en effet, de telles questions n'existent pas, et à l'âge adulte on devrait avoir déjà trouvé une réponse, et vivre ensuite conformément à la réponse donnée. Un des drames de notre époque est, par contre, que chez tant d'adultes l'adolescence ne s'est jamais arrêtée, ou elle s'ouvre de nouveau soudainement.

Les quinze ans sont justement le moment où on doit commencer à penser sérieusement à l'essentiel : moi et le Christ ; le Christ qui est le seul qui ne nous abandonne pas. Car au moment de la difficulté, si on n'a pas construit une relation avec le Christ crucifié, scandale et folie, tout le reste disparaît et on reste les mains vides.

 À quinze ans résonnent de manière spéciale les paroles de l'Ecclésiaste : "Réjouis-toi, jeune homme, dans ta jeunesse, sois heureux aux jours de ton adolescence, suis les voies de ton cœur et les désirs de tes yeux, mais sache que sur tout cela Dieu te fera venir en jugement" (Qo 11, 9).

Sur cette réflexion et sur ce questionnement se greffe aussi la problématique de la vocation, pas dans le sens exclusif et limité du mot, comme entrée dans les ordres religieux ou accès à la prêtrise, mais comme appel au bonheur et à la plénitude de la vie, comme rupture de la prison du je grâce à une interpellation qui fait découvrir que la vie est relation. 

La vocation est intimement liée à l'expérience de la liberté. Personne ne peut imposer une vocation, pas même les parents. La famille, l'école, la paroisse peuvent aider à découvrir les désirs les plus cachés, le "rêve de jeunesse", mais leur rôle s'arrête là. Il n'est pas rare qu'un jeune ait peur de s'exprimer et de déclarer son amour le plus profond, sa vocation, par conformisme avec le milieu dans lequel il vit ou pour ne pas décevoir les attentes placées en lui. D'où la peine et la faillite de toute une vie, si on n'a pas le courage de dévoiler le projet de vie et de lutter pour le réaliser. D'où aussi le trouble des parents quand ils se rendent compte qu'un fils a une vocation différente de tout ce qu'ils avaient imaginé ou projeté. 

En restant à côté des jeunes dans cette recherche, "l'Église sait parfaitement que son message est en accord avec le fond secret du cœur humain quand elle défend la dignité de la vocation de l'homme, et rend ainsi l'espoir à ceux qui n'osent plus croire à la grandeur de leur destin. Ce message, loin de diminuer l'homme, sert à son progrès en répandant lumière, vie et liberté et, en dehors de lui, rien ne peut combler le cœur humain : 'Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur ne connaît aucun répit jusqu'à ce qu'il trouve son repos en toi'" (Gaudium et spes, 21).

Pour l'Église, accompagner un jeune dans cette recherche ne veut pas dire répondre à sa place. C'est veiller à ce que ses réponses aient une saveur d'éternité. Les quinze ans deviennent ainsi une porte ouverte sur l'infini.

 

Michele Chiappo

(Traduction de l'italien par Franco Paladini)

 



19/02/2012