Approfondissements

 

 

PAIEMENT DE LA DÎME


Une propagande inquiétante

 





 Plusieurs personnes, en paroisse, nous demandent, souvent avec une certaine inquiétude, s'il est vrai que le paiement de la "dîme" représente une obligation pour un catholique. La question est la conséquence de la propagande des sectes et des groupes chrétiens, très actifs sur le territoire de la paroisse d'Ypacaraí, qui  recourent à cette imposition pour leur financement.  

Dans son édition du 6 décembre 2009, le quotidien "La Nación" a publié un volumineux dossier sur la secte qui progresse plus que les autres au Paraguay, dénommée "Église Universelle du Royaume de Dieu" (IURD), ou "Arrêtez de souffrir". Dans le quotidien, selon cette secte qui a une trentaine de temples au Paraguay et presque six mille dans le monde, qui plus d'argent donne à Dieu, plus d'argent il obtiendra. La dîme fait partie intégrante de ce qui a été transformé en un véritable empire économique, comme on peut le lire à la page 4 : "En 1989, l'IURD appuya Fernando Collor de Mello et acheta la Chaîne Record de la Télévision pour 45 millions de dollars. Record est la seconde chaîne de Télévision du pays... En 2000, ils eurent un bénéfice de 735 millions d'euro, 400 millions en plus de Autolatina, l'entreprise privée la plus rentable du pays". Comme raconte un ancien disciple assidu de la secte, à la page 3, "à la fin, avant de nous saluer, ils nous remettent toujours une enveloppe avec un feuillet où tu dois noter ta souffrance, la raison pour laquelle tu vas à l'église, et dans la même enveloppe tu dois mettre ta dîme." 

Devant la préoccupation de nombreux paroissiens, il vaut la peine d'approfondir la question en partant de ses fondements bibliques. 

La dîme dans la Bible  

La dîme était une pratique de l'antiquité, non seulement parmi les Juifs, mais aussi chez les peuples voisins. Déjà avant la codification de la loi mosaïque, "Abraham donna la dîme de tout" au Melchisédech (Gn 14, 20), et Jacob, après la vision de l'échelle sur laquelle les anges montaient et descendaient, promit d'offrir à Dieu la dîme de tout (cf. Gn 28, 22).  

 Le Livre du Levitique ordonne de remettre à Dieu, en la transférant à ses ministres, la dixième partie des fruits de la terre, comme reconnaissance de sa domination suprême (cf. Lv 27, 30-33). Dans le Livre du Deutéronome, on mentionne aussi, au-delà de la dîme annuelle, une autre dîme à payer tous les trois ans pour les pauvres (cf. Dt 14, 28-29).  

Dans le Nouveau Testament l'orientation est différente. Dans les paroles de Jésus, le paiement de la dîme, tout en n'étant pas exclu formellement, est l'une des caractéristiques des pharisiens :  

"Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites, qui acquittez la dîme de la menthe, du fenouil et du cumin, après avoir négligé les points les plus graves de la Loi, la justice, la miséricorde et la bonne foi" (Mt 23, 23 ; cf. Lc 11, 42).  

C'est encore le pharisien qui prie debout dans le temple qui déclare : "Je donne la dîme de tout ce que j'acquiers" (Lc 18, 12).

Un passage de la Lettre aux Hébreux se sert de l'argument qu'Abraham paya la dîme à Melchisédech pour affirmer que le sacerdoce de Melchisédech est supérieur et précède le sacerdoce lévitique, et que Jésus, tout en n'appartenant pas à la tribu de Lévi, est l'unique et authentique prêtre : "C'est pour ainsi dire Lévi lui-même, lui qui perçoit la dîme, qui se trouve l'avoir payée en la personne d'Abraham ; car il était encore dans les reins de son aïeul, lorsque Melchisédech se porta à sa rencontre" (He 7, 9-10). Au-delà du raisonnement complexe de l'auteur de la Lettre aux Hébreux, il est clair que ce qu'il veut démontrer n'est pas la nécessité de payer la dîme.

Il est intéressant de remarquer que dans aucun de ces quatre passages où l'on retrouve le terme, les seuls dans le Nouveau Testament, on invite explicitement à se faire guider par  cette norme.  

Jésus exhorte à ne pas placer sa confiance dans les richesses et à donner généreusement. Il ne parle pas du 10%, mais du don total de la veuve. Il n'impose pas d'obligation, mais il présente un exemple :  

"S'étant assis face au Trésor, il regardait la foule mettre de la petite monnaie dans le Trésor et beaucoup de riches en mettaient abondamment. Survint une veuve pauvre qui y mit deux piécettes, soit un quart d'as. Alors, il appela à lui ses disciples et leur dit : 'En vérité, je vous le dis, cette veuve, qui est pauvre, a mis plus que tous ceux qui mettent dans le Trésor'" (Mc 12, 41-43).  

Comme le Christ même, la veuve a donné tout elle-même. Pour cette raison saint Paul fonde dans l'exemple du Christ le discours de la contribution économique en faveur des communautés chrétiennes et des pauvres :  

"Vous connaissez, en effet, la libéralité de notre Seigneur Jésus Christ, qui pour vous s'est fait pauvre, de riche qu'il était, afin de vous enrichir par sa pauvreté" (2Co 8, 9).  

Saint Paul, en reprenant le principe vétérotestamentaire selon lequel "les ministres du temple vivent du temple et ceux qui servent à l'autel partagent avec l'autel", il ne parle pas de pourcentages. Il spécifie en outre qu'il ne s'est pas servi de ce droit, mais il a travaillé de ses propres mains (cf. 1Co 9, 13-15).  

Une pratique d'"ancien régime"  

Un coup d'œil rapide à l'histoire de l'Église révèle des aspects intéressants liés à la dîme.  

Si dans l'Église primitive, semble-t-il, il ne s'agissait pas d'une règle généralisée, dans l'Occident médiéval et moderne, au contraire, la dîme a été une institution essentielle pour l'économie : c'était la plus lourde de toutes les taxes et celle qui était perçue la première avant les autres, directement dans les champs, au moment de la récolte. Dans de nombreux villages, la grange où on amassait les dîmes c'était le bâtiment le plus grand après l'église paroissiale.  

 Il semble que la première législation en matière de dîmes remonte à la France merovingienne, avec une lettre écrite par les Évêques réunis en assemblée à Tours en 567 et avec le Concile de Mâcon de 585. Successivement le paiement de la dîme fut rendu obligatoire dans tous les pays de la chrétienté par les décisions de l'autorité ecclésiastique. Charlemagne reconnut à l'Église le droit de prélever la dîme, ce qui convertit la dîme en loi de l'État.

Initialement la dîme était payée à l'Évêque, ensuite directement au curé, mais très vite elle fut souvent aliénée aux feudataires locaux en échange de leur protection. Pour réagir à ces abus, le Troisième Concile du Latran (1179) décréta de ne plus aliéner les dîmes à des laïcs sans le consentement explicite du Pape. Au temps de Grégoire VIII on institua la "dîme saladine", qui devait être payée par ceux qui ne participaient pas directement à la Croisade en Terre Sainte.  

Avec la Révolution Française, la dîme fut abolie, avec d'autres privilèges, le 4 août 1789. La Constitution Civile du Clergé de l'année suivante adopta, à sa place, le paiement par l'État d'un salaire pour le clergé.  

Ce genre d'évolution s'étendit par la suite aux autres États, conduisant graduellement à la disparition de la dîme comme loi ecclésiastique.  

Si dans la Bible la dîme apparaît comme une pratique liée à l'Ancien Testament, l'histoire de l'Église montre que la dîme est liée à l'"ancien régime". La réintroduire serait autant anachronique que réclamer le retour du pouvoir temporel de l'Église.  

La réglementation actuelle  

Les dispositions en vigueur de l'Église ne fixent pas le paiement de la dîme. En s'inspirant au passage de saint Paul selon lequel "que chacun donne selon ce qu'il a décidé dans son cœur, non d'une manière chagrine ou contrainte ; car Dieu aime celui qui donne avec joie" (2Co 9, 7), le Catéchisme de l'Église Catholique réaffirme un principe bien acquis :  

"Le cinquième commandement ('Les fidèles sont tenus par l'obligation de subvenir aux besoins de l'Eglise') énonce que les fidèles sont tenus de subvenir aux nécessités matérielles de l'Église, chacun selon ses possibilités"[1].

Dans ce même passage on renvoie au Code de droit canon, qui déclare au can. 222 §1 :  

"Les fidèles sont tenus par l'obligation de subvenir aux besoins de l'Eglise afin qu'elle dispose de ce qui est nécessaire au culte divin, aux œuvres d'apostolat et de charité et à l'honnête subsistance de ses ministres".  

Le Catéchisme ne mentionne la dîme qu'en passant, comme une pratique de l'Ancienne Alliance dont la finalité était l'aide des pauvres :  

"Dès l'Ancien Testament, toutes sortes de mesures juridiques (année de rémission, interdiction du prêt à intérêt et de la conservation d'un gage, obligation de la dîme, paiement quotidien du journalier, droit de grappillage et de glanage) répondent à l'exhortation du Deutéronome : 'Certes les pauvres ne disparaîtront point de ce pays ; aussi je te donne ce commandement : tu dois ouvrir ta main à ton frère, à celui qui est humilié et pauvre dans ton pays' (Dt 15, 11)"[2].

 Ce sont ces affirmations du Magistère, et pas le discours de la dîme, qui orientent l'action des manzaneros et des manzaneras de la Paroisse Sagrado Corazón de Jesús d'Ypacaraí, qui parcourent les différents manzanas (îlots) de leur quartier en sensibilisant les fidèles et en leur demandant une contribution libre pour la paroisse. Sur les fiches où ils enregistrent consciencieusement les donations de chaque famille, se détachent justement les paroles de saint Paul citées ci-dessus, qui invitent à donner selon ce que décide le cœur, sans embarras ni culpabilité face à la propagande de certaines sectes qui font une lecture fondamentaliste et trompeuse de la Bible, mais avec la joie de percevoir la paroisse comme sienne en en prenant en charge la vie.


Michele Chiappo

(Traduction de l'italien par Franco Paladini)

 

 

 

 



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[1] Catéchisme de l'Église Catholique, 2043.

[2] Catéchisme de l'Église Catholique, 2449. 


 

25/03/2012