Droit canonique et cultures/16



LES FEMMES DANS LE DROIT CANONIQUE/1


Au regard des Églises d'Afrique centrale


 Dans sa Lettre aux femmes, le bienheureux Jean-Paul II avait exhorté à regarder avec le courage de la mémoire, l'histoire de l'humanité à laquelle les femmes ont apporté une contribution qui n'est pas inférieure à celle des hommes, et souvent dans des conditions bien plus difficiles, dans la conscience de la "dette incalculable" qu'a l'humanité à l'égard de la tradition féminine[1].

Sans aucun doute, le rôle joué par les femmes a été souvent méconnu, dans la société civile et même dans l'Église, à cause surtout des conditionnements d'ordre culturel et social.

Dans l'Église, à partir de Vatican II, une réflexion théologique plus approfondie s'est développée au sujet de la vocation et de la dignité de la femme. La Lettre apostolique Mulieris dignitatem de Jean Paul II est l'aboutissement de cette réflexion.

La femme et le droit de l'Église

Le Code de droit canonique en vigueur est le fruit de cette conscience ecclésiale renouvelée au sujet des femmes, contre toute forme de discrimination à leur égard. Le législateur actuel a créé les conditions pour faire avancer les femmes et cela grâce surtout au développement de la réflexion sur le rôle des fidèles laïcs. Ces derniers, et donc les femmes, sont habilités aujourd'hui à exercer plusieurs fonctions réservées dans le passé au clergé.

L'un des principes qui ont guidé la rédaction du Code actuel concernait précisément la protection des droits des personnes et entendait affirmer l'égalité radicale de tous les fidèles du Christ, avant de considérer les droits et les devoirs spécifiques, selon les différentes vocations, les charismes et les divers ministères ecclésiaux.

Cette nouvelle approche a permis de mettre fin à plusieurs discriminations présentes dans l'ancien Code à l'égard des femmes.

La plupart de ces discriminations étaient liées à la culture de l'époque, qui considérait les capacités des femmes inférieures à celles des hommes; c'est la raison pour laquelle la femme n'était pas jugée, par  exemple, capable d'administrer les biens ecclésiastiques. En droit sacramentaire, l'ancien Code disposait qu'en cas de nécessité l'homme était à préférer à la femme pour l'administration du baptême. Parmi les causes de révocation d'un curé inamovible, il y avait la perte de la bonne estime devant des hommes (viri) sérieux et honnêtes ; le Code actuel parle plus correctement, de la perte de la bonne estime chez les paroissiens probes et sérieux (cf. can. 1741). Dans le droit de la famille, la femme devait accepter la suprématie masculine et suivre son mari du lieu du domicile à celui du tombeau.

Certaines discriminations de l'ancien Code se fondaient sur la vision de la femme considérée comme une source de tentations ; ainsi, le législateur ecclésiastique mettait-il en garde les clercs contre leurs fréquentations ; à l'église, les femmes devaient s'habiller avec modestie, la tête couverte, et rester séparées des hommes ; on défendait d'écouter les confessions des femmes hors du confessionnal et elles étaient obligées d'utiliser la grille fixe qui les séparait du confesseur.

Il ne faut pourtant pas oublier que plusieurs de ces discriminations étaient justifiées par le souci du législateur d'offrir aux femmes une protection spéciale à cause de leur "fragilité" sociale supposée. En effet, qu'il s'agisse de la vie matrimoniale ou de la vie religieuse, de nombreuses dispositions disciplinaires étaient spécialement prévues pour les femmes ; leur consentement au mariage ou à la profession religieuse, par exemple, devait être vérifié avec plus de soin.

Le Code actuel a supprimé toutes ces discriminations ; cela a été possible grâce aux changements culturels et surtout grâce à l'évolution de la réflexion ecclésiologique sur le laïcat. Les différences qui demeurent dans la discipline canonique en vigueur sont dues plutôt à la nature des sexes (pour le mariage, par exemple, un âge différent est exigé pour les hommes et les femmes ; l'empêchement dirimant provenant du rapt est réservé à la femme ; la clôture papale s'applique aux seules moniales, etc.).

En fait, le législateur offre aujourd'hui une place significative à l'engagement des femmes et favorise leur participation à la mission de l'Église, tant dans sa fonction d'enseigner, de sanctifier, que de gouverner.

Les femmes et les ministères laïcs

S'agissant de la vie consacrée, le Code prévoit une forme de consécration qui est exclusivement réservée aux femmes, notamment l'ordo virginum (cf. can. 604).

Par contre, le législateur n'envisage pas des ministères laïcs spécialement réservés aux femmes, comme il le fait pour les hommes. Tous les ministères réservés aux laïcs peuvent être assumés par les femmes, à l'exception des ministères institués de lecteur et d'acolyte, considérés de façon stable et non en rapport avec le sacrement de l'Ordre, selon le can. 230 §1.

Ce canon confirme ce que le motu proprio Ministeria quaedam de Paul VI avait établi. Les ministères de lecteur et d'acolyte sont réservés aux laïcs de sexe masculin.

 Malgré le fait que l'exclusion des femmes des ministères de lecteur et d'acolyte ait été particulièrement controversée au cours du Synode sur les laïcs, où une partie de l'Assemblée l'avait jugée théologiquement incohérente, celle-ci est encore présente dans le Code actuel. Selon de nombreux auteurs, cette exclusion témoigne de la survie d'une culture juridique archaïque, en contradiction avec le principe d'égalité exprimé dans le can. 208. Une contradiction d'autant plus frappante que les fonctions d'acolyte et de lecteur peuvent être exercées par les femmes, à condition que cela ne soit pas d'une manière stable[2].

S'agissant des femmes et du service à l'autel, on sait que celui-ci leur était sévèrement et formellement interdit. Cette interdiction a été de plus en plus l'objet de controverse ; les Évêques, lors de l'assemblée synodale de 1987, remarquèrent qu'elle n'avait pas de sens, étant donné qu'on permettait aux femmes d'être ministres extraordinaires de la communion.

Si l'on considère l'iter rédactionnel du §2 du canon 230, on voit que la Commission qui travaillait au nouveau Code avait simplement l'intention de confirmer l'exclusion des femmes du service à l'autel, en s'appuyant sur le motu proprio Ministeria quaedam et sur le droit liturgique en vigueur[3]. Pourtant l'interprétation authentique de ce même canon promulguée, en 1994, par le Conseil Pontifical pour l'interprétation des textes législatifs, apporte une innovation radicale. En effet, à la question de savoir si parmi les fonctions liturgiques prévues dans le §2 du can. 230, qui pouvaient être exercées par tout fidèle laïc, homme ou femme, on devait aussi comprendre le service à l'autel, la Commission répond par un "oui".

Cette réponse affirmative devrait être comprise à la lumière des indications qui seront publiées par la suite et qui prévoient que l'exercice du service à l'autel puisse, dans certains cas, être réservé par l'autorité ecclésiastique aux hommes, si cela est suggéré par des raisons pastorales.

Aujourd'hui, dans la grande majorité des paroisses des pays d'Afrique centrale, on constate que de nombreuses servantes de messe s'occupent du service de l'autel.

Le "poids" des femmes dans les Églises d'Afrique centrale

Malgré l'évolution indéniable de la conscience ecclésiologique et du droit de l'Église à l'égard des femmes, comme nous l'avons montré, la réalité ne suit pas toujours les ouvertures de principe que le Code de droit canonique prévoit; cela est vrai particulièrement dans les milieux propres aux Églises d'Afrique centrale.

Le premier Synode africain avait exprimé le vœu de consacrer aux femmes d'Afrique une attention spéciale ; les Conférences épiscopales avaient été invitées à développer une réflexion approfondie sur le sujet et à faire de leur rôle et de leur place dans l'Église l'objet d'une étude spécifique[4].

 L'Association des Conférences épiscopales de la Région d'Afrique centrale (ACERAC) organisa, en 2002 à Malabo, en Guinée Équatoriale, lors de sa VIe assemblée plénière, un séminaire sur le thème "La femme dans la société et dans l'Église". Les travaux des Évêques avaient été précédés par une vaste consultation des Conférences épiscopales des pays concernés.

La consultation effectuée a montré clairement que les femmes jouent un rôle fondamental au sein des communautés ecclésiales des Églises d'Afrique centrale. Elles apportent une contribution significative à leur vie spirituelle et matérielle ; elles sont engagées dans les paroisses, dans l'animation liturgique, dans la catéchèse, dans les groupes de prières, dans les chorales. Ce sont surtout les femmes qui permettent de développer des activités caritatives, sans oublier qu'elles s'occupent de la propreté de l'église, de sa décoration, de la maintenance, de l'assistance aux ministres dans les nécessités de leur vie quotidienne.

Quinze ans environ après la première, la seconde Assemblée spéciale du Synode pour l'Afrique n'a pas manqué de revenir sur le sujet. Les femmes y sont définies comme la colonne vertébrale des Églises, elles représentent une grande force pour leur apostolat. Ce second Synode a recommandé aux diocèses de dépasser les déclarations générales d'Ecclesia in Africa, pour mettre sur pied des structures concrètes, en vue de faciliter la participation des femmes aux "niveaux appropriés", comme le déclarait le Message final des Évêques au Peuple de Dieu (n. 25).

Le deuxième Synode a reconnu l'ampleur de la contribution des femmes à la famille, à la société et à l'Église. L'exhortation post synodale Africae munus affirme que, s'il est indéniable que des progrès ont été accomplis pour favoriser leur épanouissement et leur éducation, il reste cependant vrai que dans l'ensemble la dignité et les droits des femmes ainsi que leur apport essentiel à la société et à l'Église ne  sont pas pleinement reconnus ni appréciés ; elles restent frustrées dans leur épanouissement par la culture traditionnelle. Trop nombreuses sont encore les pratiques qui les humilient, les avilissent au nom de la tradition ancestrale et l'évolution des mentalités en ce domaine est jugée trop lente. Une évangélisation en profondeur de la culture doit les aider à se libérer des conduites et des coutumes contraires à l'Évangile et qui bafouent leur dignité.

Le Synode invite à créer pour les femmes un espace de prise de parole et d'expression de leurs talents, par des initiatives qui affermissent leur valeur et leur spécificité. Les Évêques sont tenus à encourager et promouvoir leur formation pour qu'elles assument leur part de responsabilité ecclésiale et, grâce à la richesse des dons proprement féminins, qu'elles puissent créer une "écologie humaine"[5].

Silvia Recchi

 

(À suivre)

 

 



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[1] Cf. Jean Paul II, Lettre aux femmes, 29 juin 1995, n.3.

[2] Pour approfondir le sujet cf. S. Recchi, I ministeri dell'accolitato e del lettorato riservati agli uomini. Il ruolo della donna nei ministeri laicali, in I laici nella ministerialità della Chiesa (a cura dell'Associazione canonistica italiana), Quaderni della Mendola 8, Ed. Glossa, Milano 2000, 293-312.

[3] "Selon les règles traditionnelles de l'Église, il n'est pas permis aux femmes (jeunes filles, femmes mariées, religieuses) de servir le prêtre à l'autel dans les églises, les maisons, les communautés, les collèges et les institutions féminines", Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, Instruction Liturgicae Instaurationes, 5 septembre 1970, n. 7. L'interdiction est réaffirmée par l'Instruction Inestimabile donum du 3 avril 1980.

[4] Cf. Ecclesia in Africa, 121.

[5] Cf. Africae munus, 55-58.


18/08/2012