Approfondissements

L’engagement de l’afrique 

Pistes de réflexion

pour une réception d’Africae munus/2

 

En approfondissant la réflexion sur l’Exhortation post-synodale de Benoît XVI Africae munus, nous esquissons quelques éléments d’une première réception pastorale, dans ce vaste chantier qui vient d’être ouvert par le Pape qui clame tout d’abord une conversion profonde. Seulement la cohérence évangélique et une présence prophétique de l’Église, en effet, peuvent produire une remise en question et un renouvellement authentique de la pastorale et par ricochet de la société plus vaste.


Devenir juste pour construire un ordre social juste

 La conversion, la formation à la doctrine sociale de l’Église et le témoignage d’une cohérence profonde à cet enseignement fondent et précèdent tout effort de changement dans les villages et dans les quartiers des villes du Continent.

Un engagement courageux des laïcs vivant à contre-courant est requis en effet au niveau ecclésial et social plus vaste, puisque dans la société elle-même, la crise économique et politique en révèle une autre plus profonde provoquée par une dislocation, voire une dichotomie entre le dire et le faire, s’exprimant trop souvent par le mensonge et la perversité du langage qui justifient l’injustice.

Benoît XVI, face aux contradictions criantes et aux souffrances de l’Afrique, avait relevé d’une part le risque d’une approche religieuse abstraite du thème synodal de la justice et de la paix et, d’autre part, le risque de tomber dans une lecture strictement sociologique et politique des maux du Continent. Á la clôture du synode, toutefois, le Pape soulignait que la barre du gouvernail avait été bien tenue par les évêques qui ont gardé le nécessaire équilibre : ils ont dit "une parole concrète, mais spirituelle"[1].

Tout en profitant des vastes analyses sociales et politiques élaborées en cette occasion (celles-ci ont d’ailleurs équipé tous les chrétiens d’outils rationnels et de prises de positions officielles importantes), les évêques ont insisté sur le fait que la justice vient de la reconnaissance de la miséricorde de Dieu et ont orienté les centres d’intérêts sur la dimension christologique, eucharistique, pneumatologique et eschatologique du thème synodal[2].

L’orientation éthique de l’engagement social des laïcs dans un enracinement religieux profond a donné à la démarche synodale une empreinte de prise de parole du peuple de Dieu et d’appel à la conversion de tous et de chacun[3].

Un appel profond à la conversion a traversé ainsi tout le cheminement synodal et a débouché sur le premier chapitre d’Africae munus où le Pape souligne la priorité de la conversion, invite à se laisser réconcilier par le Christ afin de devenir juste et de construire ensuite un ordre social juste. L’Exhortation Africae munus affirme du reste au n. 19 : "La réconciliation est un concept et une réalité pré-politique, qui précisément pour cette raison, est de la plus grande importance pour la tâche politique elle-même. Si l’on ne crée pas dans les cœurs la force de la réconciliation, le présupposé intérieur manque à l’engagement politique pour la paix"[4].

C’est dans la logique des béatitudes que Benoît XVI situe donc l’engagement de l’Afrique pour la justice et la paix et invite l’Église d’Afrique à devenir sentinelle prophétique pour les plus pauvres et les laissés-pour-compte[5].

C’est dans cette perspective d’enracinement personnel de conversion, de service fraternel de la charité, et d’engagement de la réconciliation qu’on a voulu équilibrer la dimension personnelle, sacramentelle et communautaire de la réconciliation. Africae munus encourage aussi le moment collectif par des journées ou par une semaine de réconciliation, par le recours aussi à des pratiques culturelles traditionnelles de dialogue, en précisant d’ailleurs que ces dernières ne peuvent remplacer la dimension sacramentelle de la réconciliation[6].

Les laïcs "ambassadeurs du Christ"

Dans le contexte pastoral où nous travaillons au Cameroun, le thème et la perspective éthique du deuxième synode africain ont été un temps favorable pour aider davantage les fidèles à surmonter une certaine "obsession du culte", une pratique religieuse qui ne rayonne pas sur la vie et qui nous a fait constater avec amertume que si nos églises sont pleines, nos villes sont délabrées.

 Cette orientation éthique a encouragé l’analyse rationnelle et sociale des maux qui minent les quartiers, le pays et partant, le Continent tout entier. Cela a contribué, par la formation, à décourager les dérives magiques et l’adhésion aux sectes ; en effet, ces dernières trouvent souvent un appui sur l’ignorance religieuse et la souffrance du peuple[7].

Les fidèles ont accueilli ainsi l’importance attribuée par le deuxième synode à la formation des laïcs définis ici comme "les ambassadeurs du Christ (2Co 5,20), dans l’espace public, au cœur du monde"[8] ; ce fut comme une confirmation du travail abattu pendant plus d’une décennie et un encouragement ultérieur.

Cette approche synodale a pu relancer la priorité de la formation des laïcs par une pastorale de l’intelligence et de la raison[9] ; de la responsabilité dans la vie paroissiale et par ricochet, de la bonne gestion et de l’autofinancement.

Le deuxième synode a souligné davantage que cet engagement devait avoir des retombées plus vastes sur la société, par un témoignage cohérent et une inculturation de l’Évangile qui s’exprime dans un style de vie chrétien qui en incarne les valeurs.

Si cette tâche concerne tous les membres du peuple de Dieu, les évêques avaient invité particulièrement les hommes - dont la pratique ecclésiale est minoritaire - à se rassembler dans des associations d’action catholique pour mieux rayonner dans la société le message évangélique, à travers le témoignage et l’engagement dans la vie publique. Les pasteurs d’Afrique s’engageaient aussi à un accompagnement de la formation spirituelle, en lançant un défi aux fidèles : il y a un grand besoin de saints hommes politiques[10].

Le Pape, dans Africae Munus, reprend cette approche en insistant sur la dimension religieuse, en demandant aux hommes d’être la manifestation vivante de la paternité de Dieu dans la famille - famille qui vit à la croisée de plusieurs générations - et de participer par le travail à l’œuvre rédemptrice du Christ ; finalement, on leur demande d’enraciner l’action dans la Parole de Dieu et la prière[11].

Église famille de Dieu et familles engagées

 Pour bien saisir les enjeux pastoraux d’Africae Munus, il faudrait approfondir les indications pour les autres membres du peuple de Dieu et de la famille, tels que les femmes, les enfants, les personnes âgées et surtout les jeunes[12].

Si cela n’est pas possible maintenant, je voudrais néanmoins souligner dans ce contexte que la famille a été mise au cœur de la réflexion théologique et pastorale synodale et de celle du Pape.

La même image ecclésiologique de l’Église-famille de Dieu, qui avait beaucoup attiré l’attention du premier synode, comme expression d’inculturation, a été mieux précisée : elle n’est pas seulement l’application d’une conception anthropologique, mais l’expression de la vérité et de l’identité de l’Église en tant qu’elle participe à la vie trinitaire par le Christ.

D’un point de vue pastoral, on a souligné que l’Église-famille de Dieu est plus visible dans les Communautés Ecclésiales Vivantes (CEV) comme "communautés-familles" et "véritables écoles d’évangélisation"[13] ; pour Africae munus, elles sont considérées comme le cadre porteur pour entretenir la flamme du baptême des fidèles laïcs[14], lieu de réconciliation[15] et de connaissance de la Parole de Dieu[16].

Les différents documents synodaux sont parsemés de références aux CEV ; un approfondissement sur le thème et la confrontation des acquisitions d’Ecclesia in Africa seraient fort opportuns[17].

Les CEV sont une réalité simple, mais précieuse, pour aider les fidèles à vivre la dimension de la charité, de la fraternité à partir du partage de la Parole de Dieu, de la responsabilité pour l’autofinancement de la paroisse. Les CEV demandent toutefois une formation et un accompagnement constant. Au Cameroun, elles demeurent une expérience isolée, à cause d’une vision cléricale encore dominante qui ne promeut pas l’Église-communion ainsi que la responsabilité des laïcs[18].

La théologie de la création et la pastorale de la responsabilité

Ce qui nous semble important, c’est de situer ces aspects dans une vision plus vaste de l’homme face à Dieu, au monde et à ses devoirs en société, puisque la vie d’une paroisse n’est pas constituée par un ensemble désarticulé d’activités, mais elle doit être animée par un plan pastoral qui exprime une vision théologique inculturée.

 En ce sens, pendant le chemin synodal, au niveau pastoral et académique, nous avons remarqué au Cameroun une redécouverte du magistère du regretté Mgr Jean Zoa[19] (archevêque de Yaoundé disparu en 1998), pour son effort considéré un peu comme révolutionnaire dans l’application dans son diocèse de la doctrine sociale de l’Église[20]. Plusieurs aspects de son enseignement sont en syntonie avec l’approche synodale, par ex. son invitation à entrer dans la modernité avec un regard critique et à assumer la responsabilité de la transformation des réalités créées, confiées par Dieu à l’homme[21].

Le Pape, dans Africae munus, met en valeur une telle théologie de la création qui encourage le travail et la responsabilité comme participation à l’activité créatrice de Dieu en donnant ainsi aux laïcs une piste précise à parcourir, celle du professionnalisme et de la cohérence morale[22].

Église comme une sentinelle

Un autre aspect encouragé par le dernier Synode pour l’Afrique est celui du microcrédit[23], une dimension de l’épargne et du petit investissement, qui est à promouvoir davantage; il prend désormais la place des grands projets de développement souvent voués à l’échec puisqu’ils sont parachutés de l’extérieur sans considérer suffisamment les dynamiques socioculturelles locales.

Nous voulons souligner finalement une autre indication pastorale qui émerge du chemin synodal, déjà amorcée par Ecclesia in Africa et expérimentée sur le terrain, telle que l’importance attribuée aux Commissions Justice et Paix qui doivent aller de pair avec la Caritas dans les paroisses, pour une diaconie du peuple de Dieu qui puisse exprimer la mission prophétique de l’Église[24] et un rôle d’éducation des populations et d’éveil de leur conscience[25].

Cela doit s’accompagner et s’exprimer par un service fraternel concret de charité, afin que l’annonce ne soit pas vide de sens et de réalité.

Africae munus souligne, en effet, que "par sa capacité à reconnaître le visage du Christ dans celui de l’enfant, du malade, du souffrant ou du nécessiteux, l’Église contribue à forger lentement mais sûrement l’Afrique nouvelle. Dans son rôle prophétique, chaque fois que les peuples crient vers elle : ΄Veilleur, où en est la nuit ?΄ (Is 21, 11), l’Église désire être prête à rendre raison de l’espérance qu’elle porte en elle (cf. 1P 3, 15) car une aube nouvelle pointe à l’horizon (cf. Ap 22, 5)"[26].

Antonietta Cipollini



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[1] Cf. Benoît XVI, Repas de clôture du Synode (24 octobre 2009), in www.vatican.va
[2] Cf. P.K.A. Turkson, Relatio post disceptationem (13 octobre 2009), in www.vatican.va.
[3] Les réponses au questionnaire proposé par les Lineamenta ont exprimé aussi le malaise profond vécu par les communautés chrétiennes, à cause de l’incohérence des pasteurs à qui ces dernières sont confiées ; on a rappelé notamment les infidélités, souvent graves, au célibat, et l’attachement au pouvoir et à l’argent. Les évêques ont donc invité les prêtres à la conversion et à la responsable fidélité aux engagements pris dans les paroisses, autrement les propositions du synode n’iront pas loin. Cf. 2ème Assemblée Spéciale pour l’Afrique du Synode des Évêques, Message au peuple de Dieu (23 octobre 2009), n. 20 (dorénavant Message), in www.vatican.va.
[4] Cf. Benoît XVI, Exhortation Apostolique post-synodale Africae munus (19 novembre 2011), n. 19 (dorénavant AM), in www.vatican.va.
[5] Cf. AM, nn. 26-27; 30.
[6] Cf. AM, n.155-158.
[7] Cf. AM, n. 91.
[8] Cf. AM, n. 128; cf. aussi Message, n. 8.
[9] Cf. AM, n. 137.
[10] Cf. Message, nn. 23.26.
[11] Cf. AM, nn. 51-54.
[12] Cf. AM, nn. 42-50; 55-68.
[13] Cf. P.K.A. Turkson, Relatio post disceptationem…
[14] Cf. AM, n. 131.
[15] Cf. AM, n. 133.
[16] Cf. AM, n. 151.
[17] Cf. Les Communautés Ecclésiales Vivantes et l’inculturation, Centre d’Études Redemptor hominis (Cahiers de Réflexion 5), Mbalmayo 2003.
[18] Cf. Paroles et silences du second synode africain. Entretien avec le théologien camerounais Eloi Messi Metogo (propos recueillis par Antonietta Cipollini), in www.missionerh.it.
[19] Cf. A. Cipollini, L’inculturation dans le magistère de Mgr Jean Zoa, in fr.missionerh.com.

[20] Cf. par ex., J.-B. Salla, Évangélisation et actualité de l’enseignement social de l’Église. Retour sur les Lineamenta du second Synode, in J. Ndi-Okalla, Le deuxième synode africain face aux défis socio-économiques et éthiques du continent. Documents de travail, Karthala, Paris 2009, 131.
[21] Cf. G. Di Salvatore, "A temps et à contretemps". Thèmes majeurs de la prédication de Mgr Jean Zoa, Centre d’Études Redemptor hominis (Cahier de Réflexion 7) Mbalmayo 2006, 98-99.
[22] Cf. AM, n. 130; cf. aussi 2èmeAssemblée Spéciale pour l’Afrique du Synode des Évêques, Lineamenta (27 juin 2006), n. 89, in www.vatican.va.
[23] Cf. Message, n. 19.
[24] Cf. 2èmeAssemblée Spéciale pour l’Afrique du Synode des Évêques, Instrumentum laboris (19 mars 2009), n. 20, in www.vatican.va. Cf. aussi Message, n. 19.
[25] Cf. AM, n. 23.
[26] AM, n. 30.


26/08/2012