Approfondissements

LE SEXE VOLÉ

Malaise relationnel dans la socialité urbaine contemporaine 

 

Le "vol de sexe" en Afrique a atteint une dimension d'amplitude particulière depuis les années nonante et, depuis lors, l'attention de la presse se focalise périodiquement sur ce phénomène.

Dernièrement aussi, la revue italienne "Africa" des Pères Blancs en a parlé, en se référant, entre autres, à un fait qui s'est passé récemment au Cameroun où, dans un marché, un vendeur de légumes a agressé un acheteur inconnu en lui intimant l’ordre de lui rendre son sexe. Immédiatement, la foule s’est jetée sur le présumé coupable qui a été sauvé de justesse par les gendarmes[1].

Quelques mois plus tôt, toujours au Cameroun, près de la ville de Garoua, une attaque magique avait provoqué - dit-on - la disparition des organes génitaux d'un marchand de soja ; l'agresseur présumé était sur le point d'être brûlé vif par la population.

Tout semble avoir commencé au Nigeria en 1975, où deux personnes d'ethnie Haoussa en sont venues aux mains et ont été arrêtées, s'accusant mutuellement d'avoir volé les organes génitaux de l’autre.

Les années suivantes, le "vol de sexe" s’est répandu dans différentes villes du Nigeria et du Cameroun où les "voleurs" ont été parfois lynchés à mort. Dans les marchés des villes, ont commencé à paraître des talismans et des amulettes de toutes sortes pour se protéger contre le vol des organes génitaux.

Attaques magiques

Depuis 1990, la "rumeur" sur le vol de sexe s’est largement répandue en Afrique centrale et occidentale. Au moins dix-sept pays en sont concernés: le Nigeria, le Cameroun, le Bénin, le Togo, le Ghana, la Côte-d'Ivoire, le Soudan, le Tchad, le Niger, le Mali, le Burkina Faso, le Sénégal, la Gambie, la Mauritanie, le Gabon, le Congo et la République démocratique du Congo.

Partout, des manifestations d'hystérie collective et de panique, qui ont provoqué de véritables vagues meurtrières, ont été enregistrées. En été 1997, il y a eu huit morts et quarante blessés à Dakar ; en janvier de la même année, une douzaine de personnes ont été tuées au Ghana ; au Nigeria, en 2001, une douzaine de personnes ont été brûlées vives ; au Bénin, en 2008, cinq "voleurs de sexe" ont été pourchassés et tués.

Les faits sont légion partout. En 2007, au Sénégal, par exemple, un tribunal régional a condamné un homme accusé d'avoir causé un rétrécissement de sexe à onze jeunes. Le mensuel belge Le Nouvel Afrique a relaté que l'accusé, un certain M. Diallo, bien qu’il ait nié les faits, a été mis en prison, le procureur soutenant dans son discours que l'Afrique a sa propre réalité et ses mystères et que le phénomène de vol et de rétrécissement de sexe existe bel et bien[2].

Depuis plusieurs décennies, des anthropologues et ethnopsychiatres occidentaux se sont intéressés à ce phénomène africain insolite ; certaines revues scientifiques, comme Transcultural Psychiatric Review, ont publié une recherche dans ce domaine ; une enquête de la South African Society of Psychiatrists a étudié une cinquantaine de cas de disparition ou de rétrécissement d’organes génitaux, avec trente-cinq victimes[3].

Ce phénomène est interprété dans le cadre de la culture africaine, comme une résultante de la sorcellerie, car il implique une action magique de certains individus contre l'intégrité d'autrui. Il y a des sorciers qui ont le pouvoir, par une simple poignée de main, de faire disparaître le sexe d'un homme (ou aussi, plus rarement, les seins d'une femme).

Une recherche approfondie sur ce problème a été menée par l'anthropologue Julien Bonhomme, qui a publié plusieurs articles sur ce sujet, ainsi qu’un livre, Les voleurs de sexe, paru en 2009[4].

Un scénario courant

Julien Bonhomme, réunissant plus d'une centaine de cas de "vol de sexe", note qu’ils obéissent à un scénario qui se produit fréquemment.

Tout commence par un simple contact entre deux inconnus. "C'est un monsieur que je ne connaissais pas qui a volé mon sexe, après m’avoir demandé l’heure", a déclaré un jeune Gabonais. La victime sent un frisson qui accompagne le sentiment de rétrécissement ou de perte de ses organes génitaux. Ensuite, il se met à alerter les passants, accusant l’inconnu d’être un "voleur de sexe" ; la foule excitée se jette contre l'auteur présumé en le frappant avec un bâton ou la machette, provoquant parfois sa mort.

Être lynché par la foule est un phénomène fréquent en Afrique subsaharienne, où la "justice populaire" est appliquée aux voleurs, aux criminels et aux sorciers, en réaction contre l'inefficacité du système judiciaire officiel.

Il convient de noter que les soi-disant victimes de "vol" arrivent toujours à retrouver leur virilité ; après des enquêtes policières ou après certains tests médicaux, on constate, en effet, que les organes génitaux volés sont tranquillement et curieusement à leur place. Certaines victimes réagissent en disant que leur sexe est réapparu après punition du coupable, ou que l’organe ne fonctionne plus comme avant ou alors qu’il s’agit seulement d’un fantôme. L'expérience des victimes se transforme souvent en psychose, alimentée par la superstition et l'ignorance. Il n'est pas rare, en outre, que l'accusation de "vol de sexe" réponde à une stratégie de règlement de comptes.

Il peut sembler étrange, dans les mécanismes décrits, que personne dans la foule ne se soucie de vérifier la disparition effective du sexe de la victime, avant de se jeter sur le présumé voleur. Mais dans les coups de vol habituels, les populations africaines ne prennent pas la peine de vérifier les faits et, souvent, la brutalité de la foule parvient même à arracher un aveu au prétendu coupable. En 2002, en Gambie par exemple, un vieillard aveugle a avoué avoir volé le sexe de l'homme qui l'avait aidé à traverser la rue et a affirmé le lui avoir restitué après un rituel.

Le phénomène serait absolument risible s’il n’y avait pas eu des conséquences tragiques, avec des centaines de morts et des milliers de blessés.

Un malaise relationnel dans le trafic urbain

Bien que quelques cas de "vol de sexe" aient été enregistrés au cours des siècles passés en Asie et au Moyen-âge en Europe, ce phénomène a une dimension spécifique dans l'Afrique contemporaine.

Une première question se pose au niveau de la polarisation sur les organes génitaux.

Pourquoi le sexe est-il la cible de prédilection des voleurs?

En Afrique sub-saharienne, l'action de la sorcellerie se concentre traditionnellement sur la sexualité, la virilité masculine et la fertilité de la femme, symboles de la force vitale.

Achille Mbembe

Dans le vol de sexe, c'est la vitalité de l'individu qui est attaquée, et en particulier la virilité synonyme d’identité masculine. Les victimes des "vols" sont majoritairement des hommes (92%), ce qui témoignerait d'une crise de la masculinité dans l'Afrique contemporaine où, comme l’a écrit Achille Mbembe, l'un des auteurs sur le post-colonialisme les plus brillants, le monde masculin est présenté comme un monde de virilité angoissée[5].

Les anthropologues ont mis en évidence un autre aspect du problème : selon eux, il existe en Afrique un lien significatif entre la puissance sexuelle et la réussite sociale. Les jeunes des villes africaines, diplômés et sans emploi, vivent leur "échec social" comme une atteinte à leur virilité[6].

Cependant, cette situation de crise est considérée par Julien Bonhomme comme un facteur qui aggrave le phénomène, mais qui ne l'explique pas vraiment.

L'anthropologue met en lumière le fait que les "vols de sexe" ont lieu presque toujours en milieu urbain (98% des cas), en plein jour et dans des lieux publics ou de passage, dans les marchés, au milieu de la rue, dans les centres surpeuplés, ou encore dans les taxis réservés au transport en commun. L'identité des protagonistes est aussi en soi significative, dans ce sens qu’il s’agit presque toujours de personnes qui ne se connaissaient pas auparavant[7].

Les relations urbaines contemporaines dans les villes africaines exposent en permanence les individus à l'incertitude et aux dangers liés aux rencontres entre inconnus. La communication urbaine est souvent ressentie comme une agression où l'individu se sent dépossédé. Le vol de sexe deviendrait alors une stratégie de neutralisation de la présence de l’autre et du danger potentiel des relations anonymes dans l'espace public urbain. Au Gabon, un journaliste recommandait de se protéger contre le vol de sexe, en gardant ses mains dans les poches, de ne pas serrer la main à des inconnus, de garder ses distances et même d’avoir une hostilité préventive.

Cette réserve des individus dans les relations avec autrui n'est certainement pas étrangère aux règles de conduite qui régissent le trafic urbain dans les métropoles occidentales, même si elle s’exprime sous différentes formes culturelles.

Il y a un autre facteur qu’il ne faut pas négliger dans ce phénomène : si les "voleurs de sexe" sont toujours des inconnus, ils sont souvent des étrangers, c’est-à-dire des personnes qui appartiennent à un groupe ethnique différent de celui de la victime. Les tensions xénophobes participent de ces faits aussi; souvent les protagonistes des "vols" sont des membres de groupes ethniques marginalisés, comme les Haoussa du Nigeria, dont la situation met le groupe ethnique en question dans une position d'accusés potentiels dans les différents pays d'accueil.

La puissance de la rumeur

La mise en garde contre les "voleurs de sexe" se propage rapidement à travers "radio trottoir", c'est-à-dire cette manière informelle de circulation des nouvelles et des informations qui, dans les villes africaines, fait concurrence à l'information officielle. La nouvelle se répand de bouche à oreille, véhiculée notamment par les chauffeurs de taxi populaires et de mototaxi, en contact avec une multitude d'étrangers.

Les médias jouent également un rôle actif dans la divulgation des faits et dans la propagation de la "rumeur" sur une grande échelle, ce qui contribue à lui donner de l’importance et à élargir son auditoire. Il y a plus de 150 articles dans la presse africaine qui ont parlé de "vol de sexe" ; le 30 novembre 1996, le Cameroon Tribune, quotidien gouvernemental dans le pays, a annoncé: "La science confirme. La chasse aux Nigérians, voleurs de sexe, est ouverte".

Julien Bonhomme affirma que le phénomène de "vol de sexe" représente un défi théorique et méthodologique pour l'anthropologie.

Comment qualifier une telle rumeur qui, d’abord locale, se développe jusqu’à atteindre des dimensions qui vont bien au-delà de la nation?

La "rumeur" est définie comme un récit anonyme, sans cesse réactivé par l’imaginaire collectif, qui peut s'élever au point de devenir une maladie contagieuse de la raison et attaquer les foules.

L'importance de la rumeur pour le chercheur ne se situe pas par rapport à sa véracité ; ce qui intéresse surtout c’est comprendre pourquoi une histoire circule. Elle circule parce que les auditeurs partagent un même centre d'intérêt.

Le succès de la rumeur sur le "sexe volé" dépend essentiellement de sa valeur symbolique. Dans une situation de crise comme celle que l'Afrique vit depuis le début des années quatre-vingt-dix, où l'insécurité et la précarité économique ont perturbé l'équilibre du tissu social, les gens interprètent leurs propres difficultés comme résultat de l’action magique de leurs ennemis.

La magie qui imprègne profondément le substrat culturel du continent est le lien qui permet aux craintes individuelles d’accéder à une dimension collective. Cette rumeur témoigne, d’une part, de la puissante présence de la pensée magique dans l'imaginaire africain traditionnel et, d'autre part, elle présente des aspects nouveaux qui sonnent comme une mise en accusation de la modernité urbaine qui détruit l'équilibre traditionnel. C'est aussi une façon de se soustraire à la responsabilité de l'échec économique du continent, en justifiant la cause des difficultés actuelles par l'action magique de l'ennemi. Et l'ennemi, c’est souvent l'étranger[8].

Le "vol de sexe " ne peut donc être réduit à une simple anecdote comique, mais il devient un exemple emblématique pour comprendre les formes de sociabilité, les modes de communication et les croyances de l'Afrique urbaine contemporaine.

 

Silvia Recchi

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[1] Cf. E. Pasqualini, Ladri di virilità, in “Africa” n. 3 (2013) 10-11.

[2] Cf. http://www.lenouvelafrique.net/article.php?id_article=578&PHPSESSID=632750c06bf8944bc69ebc08545e40f7

[3] Cf. E. Pasqualini, Ladri di virilità..., 11.

[4] Cf. J. Bonhomme, Les voleurs de sexe. Anthropologie d’une rumeur africaine, Seuil, Paris 2009.

[5] Cf. A. Mbembe, Provisional Notes on the Postcolony, in “Africa: Journal of the International African Institute” 62/1 (1992) 3-37.

[6] Les données et les analyses auxquelles nous nous référons ont leur source dans l’étude de J. Bonhomme, Alerte aux voleurs de sexe ! Anthropologie pragmatique d’une rumeur africaine, in C. Severi - J. Bonhomme (dir.), Paroles en actes, L’Herne (“Cahiers d’anthropologie sociale” 5), Paris 2009, 115-138.

[7] J. Bonhomme fait remarquer que le “vol du sexe” a lieu dans un contexte d’anonymat et de socialité urbaine, différent du modèle classique de la sorcellerie africaine qui concerne également la ville et la campagne et qui est essentiellement nocturne et agit surtout dans le cadre familial, en se développant à l’intérieur des rapports de rivalité entre personnes qui se connaissent.

[8] I. Ledit, La rumeur des rétrécisseurs de sexe : entre communication traditionnelle et communication moderne dans l’Afrique contemporaine, in La presse francophone d'Afrique: entre permanences et ruptures, “Les Cahiers du journalisme” 9 (Automne 2001) 218-235; surtout 230-231.


 

28/05/2013