Connaître la vie consacrée/11

 


SEUL QUI EST RICHE PEUT ÊTRE PAUVRE

Le paradoxe de la pauvreté consacrée

 

"De riche qu'il était, il s'est fait pauvre pour vous, afin de vous enrichir par sa pauvreté" (2 Co 8, 9).

C'est bien ce dynamisme de la pauvreté du Seigneur que les personnes consacrées sont appelées à imiter et à témoigner dans leur vie.

On ne peut comprendre la dimension profonde de la pauvreté du Seigneur ("il s'est fait pauvre pour vous"), sans affirmer tout d'abord sa richesse, en tant que Fils unique du Père auquel tout a été donné ("de riche qu'il était"). On ne peut comprendre le sens de sa pauvreté, sans en affirmer la raison et le sens ("afin de vous enrichir par sa pauvreté").

Le mystère de la pauvreté de Dieu

Jésus n'est pas "le Pauvre" parce qu'il n'a rien, mais parce qu'à partir de la richesse qu'il possède dans le sein trinitaire, en s'incarnant parmi les hommes pour les élever à la réalité divine, il a tout donné : son ciel, sa béatitude, son temps, sa parole, son corps et son sang, le Père.

 La pauvreté de Dieu se révèle à nous dans le Christ, immense, démesurée autant que sa richesse qui est plénitude de vie, d'être, d'avoir.

Le Créateur du ciel et de la terre, Celui de qui tout dépend et qui possède tout, vit un mystère abyssal de pauvreté. Infiniment riche, il se donne totalement, jusqu'à se priver, dans l'incarnation, dans la passion et la mort du Fils, des prérogatives de sa divinité.

C'est à la lumière de la kénose de Jésus que nous est manifesté, au cœur de la richesse infinie de Dieu, le mystère de sa pauvreté.

Pour les personnes consacrées, l'engagement à vivre la pauvreté doit toujours être un reflet de ce mystère. Il est donc, avant tout, un acte eschatologique, une affirmation de foi dans la ligne des valeurs qui définissent le rapport entre l'homme et Dieu, en Christ, pauvre parce que donné et toujours en relation au Père.

L'appel de Dieu pour tous les hommes est un appel à "s'enrichir" constamment, à participer à la plénitude de sa vie. La pauvreté consacrée introduit une nouvelle notion de pauvreté qui est celle témoignée par le Seigneur. À son imitation, elle exige toujours une "richesse" à donner.

Paradoxalement, seul qui est riche peut être pauvre[1]. La pauvreté consacrée, en effet, n'est pas simplement l'absence de propriété, mais la donation, l'adhésion à l'appel de Dieu qui invite à participer au projet charismatique d'une famille religieuse.

En dehors d'une telle perspective où elle est le signe du don et de la communion, la pauvreté ne resterait qu’une réalité dégradante, le fruit de la privation, de l'oppression et de l'injustice contre lesquelles tout chrétien est appelé à lutter.

Pauvreté à combattre et à embrasser

Comment comprendre cette contradiction ?

L'engagement à la pauvreté consacrée est difficile à faire comprendre dans un milieu de misère sociologique. Il faut le libérer de beaucoup d'équivoques. La pauvreté dans l'indigence n'est pas perçue comme une valeur, mais comme synonyme de disgrâce, de précarité, de marginalisation humaine et sociale.

Quel est le signe prophétique de la pauvreté religieuse, dans des milieux de sous-développement humain et social ?

Le témoignage de la pauvreté qu’offrent les communautés de vie consacrée, dans ces contextes, suscite fréquemment de la méfiance. Les vocations qui proviennent de beaucoup de jeunes Églises, en zones sociologiquement pauvres, ne perçoivent pas aisément le sens de la pauvreté consacrée, vu la distance entre leur niveau de vie dans les instituts et leurs situations humaines et sociales d'origine.

Souvent la vie religieuse devient synonyme de promotion sociale, parce qu'elle offre une garantie suffisante de sécurité et de bien-être. La vie matérielle et culturelle des candidats s'améliore et les  ncertitudes de leur existence diminuent. L'engagement à vivre la pauvreté consacrée finit souvent par résonner comme un mensonge.

Les défis que les situations de misère sociologique posent aux exigences de la pauvreté consacrée ne sont pas insignifiants. On n’en parle pas beaucoup dans les documents officiels du Magistère qui réservent plutôt l'attention aux défis provenant des sociétés de consommation, du bien-être et de l'hédonisme.

La pauvreté consacrée demande, vis-à-vis de l'indigence sociologique, un parcours humain et spirituel pour transformer la pauvreté vécue comme une calamité en une pauvreté redécouverte comme béatitude évangélique. Elle demande, en même temps, un maximum d'engagement pour transformer les situations de misère et pour lutter contre toute forme de besoin et de sous-développement[2].

La "nouvelle" notion de pauvreté vécue par le Seigneur appelle à la conversion les pauvres eux-mêmes, pour qu'ils accueillent les exigences évangéliques : ce ne sont pas, en effet, la précarité et le manque de biens qui les rendent "bienheureux", mais l'attitude fondamentale devant ces exigences.

La vocation chrétienne est toujours un appel à sortir du sous-développement, à combattre la misère, à être des agents de progrès, à "s'enrichir", pour être en mesure de donner, de partager les biens possédés avec ses frères.

La suite du Christ ne serait pas authentique, si elle n’incluait pas un engagement capable de créer des dynamismes de développement humain intégral. Rencontrer Dieu dans sa propre vie, c'est toujours devenir plus riche. Les membres des communautés de vie consacrée sont appelés à "s'enrichir" et à "produire la richesse" dans le sens le plus ample, matériel, culturel, spirituel, en investissant pleinement leurs propres talents au service du projet charismatique de leur famille. Seule cette attitude rend authentique le vœu de pauvreté, qui est don de soi, de ce qu'on est, de ce qu'on a produit et qu'on possède.

La misère des pauvres peut aider, en particulier dans les pays de sous-développement, à faire redécouvrir un aspect profondément théologal de l'engagement à la pauvreté consacrée, au-delà de toute idéologie et de toute interprétation sociologique. Elle fait comprendre que la pauvreté évangélique ne se borne pas à une simple relation aux biens matériels. Elle devient, par contre, effective dans la solidarité vécue, le partage des biens, le don de soi.

Une compréhension plus profonde

La conscience théologique des problèmes du monde contemporain a contribué, grâce aussi au développement de la doctrine sociale de l'Église, à libérer la vision de la pauvreté consacrée d'une dimension souvent simplement individuelle, ascétique, vue sous l'angle du précepte, basée exclusivement sur la privation personnelle et sur une liste de biens permis ou interdits.

 L'Église a invité les communautés de vie consacrée à une vision plus profonde, communautaire, historiquement prophétique et solidaire, en les impliquant de façon nouvelle, à la lumière de leurs propres charismes de fondation et des besoins de l'homme contemporain. Non seulement les biens matériels, mais aussi les valeurs culturelles, spirituelles, intellectuelles sont, dans la pauvreté consacrée, relatives aux exigences de l'Évangile, vécues selon le projet évangélique des instituts.

En plus de la cohérence personnelle des membres, d'une vie laborieuse qui refuse le superflu, les familles religieuses sont appelées à investir leur patrimoine charismatique, afin que la pauvreté consacrée soit un signe prophétique dans notre temps.

Dans les situations de misère sociologique, comme nous l'avons dit, la pauvreté des personnes consacrées doit assumer le défi de convertir la pauvreté vécue comme privation et comme indigence en une pauvreté redécouverte comme don.

Dans le monde du bien-être, le défi est tout aussi ardu : il s'agit de témoigner que Dieu n'est pas le fruit d'une projection aliénante de l'esprit humain, destinée à disparaître, selon quelques philosophes, si les besoins de l'humanité étaient satisfaits. Au cœur du marché planétaire, qui prétend satisfaire toutes les nécessités, la pauvreté consacrée témoigne de la gratuité de l'amour, de la dignité et de la liberté d'hommes et de femmes qui donnent leur propre vie à la suite du Christ, refusant la logique qui sacrifie les exigences les plus profondes de l'humain sur l'autel d'un plus grand profit économique.

Silvia Recchi


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[1] Cf. la perspective du livre de D. Nothomb, Comme un trésor caché... Essai sur la pauvreté évangélique, Téqui, Paris 1993.

[2] Cf. S. Recchi, Inculturer aujourd’hui le vœu de pauvreté, in E. Grasso-S. Recchi, Appelés à avancer au large. La vie consacrée en Afrique et les défis du troisième millénaire (Cahiers de la Quinzaine de Yaoundé 11), Université Catholique d’Afrique Centrale/Institut Catholique de Yaoundé, Yaoundé 2004, 51-67.

 

21/01/2014