Droit canonique et cultures/26

 

 

LA CÉLÉBRATION DU MARIAGE/3

Forme canonique et problèmes pastoraux en Afrique

 

Un regard approfondi sur les mariages traditionnels en Afrique nous conduirait loin de notre sujet, vu leur variété et particularité selon les pays et même à l’intérieur du même pays, selon les ethnies et les coutumes ; une abondante littérature nous est d’ailleurs produite à ce propos.

Les mariages africains traditionnels

Il faut en vérité souligner que dans l’Afrique contemporaine, certaines coutumes ont été presque totalement abandonnées à la suite du contact avec la civilisation européenne. Les progrès de la scolarisation et le christianisme ont favorisé la disparition de certaines pratiques[1] ; les jeunes s'opposent facilement à certaines formes traditionnelles du mariage comme elles sont illustrées par bien des romans africains. La modernité et les considérations économiques sont également en faveur de la disparition d'une grande partie des coutumes traditionnelles (l’institution qui résiste encore fortement est la polygamie). Les parents n'imposent presque plus un conjoint à leurs enfants. Les jeunes vivent souvent un compromis entre la modernité et la tradition et se réfèrent à l'un ou à l'autre système selon les avantages qu'ils peuvent en tirer.

Il reste toutefois une grande multiplicité de traditions pour la célébration du mariage. Dans cette variété, il y a des éléments communs chez les différentes cultures des pays africains où le mariage est conçu en même temps comme un acte personnel ayant une dimension réellement communautaire, une vision qui est allergique à la conception individualiste de la famille nucléaire.

Par ailleurs, l’importance que la communauté familiale attache à l’alliance matrimoniale explique le soin mis par celle-ci à l’élaboration et à la constitution progressive du lien matrimonial. Celui-ci ne se conclut pas en une simple cérémonie de façon ponctuelle. Le rituel est étalé dans le temps et dans l’espace, certaines étapes étant célébrées tantôt au domicile des parents de l’élue, tantôt chez son oncle maternel, tantôt dans la famille du jeune homme, chacune de ces situations ayant sa raison d’être et entrant de façon constitutive dans l’élaboration progressive du lien. Quoi qu’il en soit du nombre de ces étapes selon les différents groupes ethniques, il s’agit partout du sérieux de la démarche et de la maturation graduelle du projet, afin d’aboutir à une union qui soit moins fragile. L’articulation de ces étapes constitue un tout dynamique et existentiel qui effectue le mariage. On retrouvera le même son de cloche à travers toute l’Afrique noire[2].

Dans la pluralité de rites et de coutumes africains, il y a donc des données culturelles communes. Parmi celles-ci l’importance de la fécondité dans le couple, la progéniture étant la finalité du mariage, au point qu’il est normal de considérer comme nul tout contrat matrimonial sans enfants[3]. La stérilité est vécue par le couple comme une épreuve douloureuse, même honteuse, que l’on combat fréquemment, même chez les catholiques, par le renvoi de l’épouse inféconde ou son "doublement" par une autre femme[4]. Ensuite, le fait que le mariage est une alliance entre deux familles et que le consentement des conjoints s’insère dans un cadre plus vaste d’accords et d’entente. Dans ce cadre, il faut mentionner l’importance de la dot, considérée comme une "compensation" pour la famille de la femme.

La dot est une institution fondamentale qui entraîne un procédé de négociation complexe, très formel et long entre les deux familles, pour parvenir à une entente mutuelle sur ce que le fiancé aura à verser pour pouvoir épouser sa fiancée. Cette coutume n’est pas une transaction purement commerciale, même si elle est exposée aux abus et aux distorsions dans le monde moderne, au point de devenir parfois un vrai achat de la femme. En effet d’un geste qui était jadis remerciement et compensation envers les parents de la jeune fille, doublé du versement d’un ensemble de cadeaux symboliques à toute sa parenté, on a fait, avec l’introduction de l’argent, un acte aux dimensions mercantiles[5].

La dot se veut aussi un geste de gratitude de la part de la famille du marié envers la famille de la mariée pour l’avoir élevée et avoir pris soin d’elle. De toute façon, elle revêt un rôle fondamental et dans certaines traditions; dans le cas de non-versement de la compensation, l’homme et la femme ne sont pas considérés comme mariés, mais comme vivant en concubinage[6], même s’ils ont vécu pendant beaucoup d’années ensemble et ont eu de nombreux enfants.

Il faut enfin considérer le caractère progressif du mariage traditionnel qui s’exprime mal dans une vision ponctuelle de l’échange du consentement tel qu’il est prévu par la forme canonique.

L’Église, nous l’avons dit, ne "canonise" pas le mariage traditionnel ; l’une des raisons est précisément cette incertitude par rapport au moment ponctuel à partir duquel on peut affirmer que le mariage est constitué.

La richesse des symboles, des rites, l’exigence que la dot soit entièrement versée, la vérification de la fécondité du couple, le caractère progressif du mariage coutumier, le fait que sa constitution soit étalée dans le temps et dans l’espace, tout cela rend difficile la détermination du moment où le consentement des parties est effectivement donné et reçu mutuellement ainsi que la vérification que toutes les conditions essentielles et tous les éléments constitutifs du mariage sacramentel soient effectivement présents.

Quelle solution pastorale ?

Face à un problème pastoral qui voit un grand nombre de fidèles africains exclus des sacrements parce qu’ils sont unis par le seul mariage traditionnel, même s’ils respectent de fait les valeurs essentielles du mariage sacramentel, l’Église est interpellée pour trouver des solutions adéquates.

Plusieurs auteurs, théologiens et canonistes, et même des évêques du continent se sont penchés sur le problème.

Selon certains, une possibilité pour apporter des remèdes à cette situation serait l’adoption des rituels traditionnels africains, à condition d’éliminer tout ce qui est incompatible avec le message chrétien et à condition qu’un prêtre assiste à la cérémonie, en demandant et recevant le consentement matrimonial des époux. Une solution plus facile à dire qu’à appliquer et qui demanderait d’abord de soumettre à une analyse rigoureuse les multiples rituels utilisés dans les différentes traditions.

Une perspective plus réaliste et qui est d’ailleurs déjà appliquée dans plusieurs pays, est d’élaborer des rituels adaptés à partir du Rituel Romain. Le Card. Malula en s’adressant à ses confrères dans l’épiscopat parlait même d’un Rituel à plusieurs étapes[7], qui assume les éléments culturels des populations en même temps que les exigences chrétiennes du sacrement du mariage.

Cette perspective est d’ailleurs encouragée par le Code de droit canonique qui au can. 1120 dispose que les Conférences épiscopales peuvent élaborer un Rite propre du mariage, à faire reconnaître par le Siège apostolique. Ce Rite doit tenir compte des usages locaux, dans un esprit chrétien, restant toujours sauve la loi de l’assistant qualifié qui demande et reçoit la manifestation du consentement.

C’est un travail qui reste à faire dans la plupart des pays d’Afrique. Les Conférences épiscopales sont tenues de se pencher sur le problème et d’élaborer des rituels adaptés pour consentir aux fidèles africains de célébrer un mariage chrétien qui soit en même temps proche culturellement à leurs propres traditions. L’élaboration de tels rituels permettrait d’éviter les effets néfastes tels que la régularisation tardive des mariages, l’indifférence à l’égard des sacrements provoquée par le fait qu’on en est écarté à cause des unions irrégulières sur la base des mariages traditionnels.

Une dernière considération nous semble finalement importante.

Malgré l’exigence légitime des fidèles africains à célébrer un mariage chrétien proche de leur sensibilité culturelle, il ne faut pas sous-estimer une difficulté d’ordre "évangélique" et non culturelle.

Bien souvent, derrière le refus de la forme canonique (qui se réduit au fond à la question posée par le représentant de l’Église et à laquelle les conjoints sont tenus de répondre par leur assentiment, en présence de témoins), il n’y a pas tout simplement le refus d’une forme culturelle occidentale étrangère à la sensibilité africaine, mais plutôt le refus, bien plus significatif, d’assumer véritablement les valeurs propres du sacrement du mariage, comme la foi chrétienne le propose, c’est-à-dire se lier d’une manière monogamique et indissoluble à un partenaire, par un engagement de fidélité et sans avoir vérifié d’avance sa fécondité ou la solidité du lien dans les diverses circonstances de la vie.

Nous sommes confrontés alors plutôt à un refus des valeurs propres de la foi chrétienne à l’égard du sacrement du mariage qui est toujours une "voie" de sainteté proposée aux fidèles et qui demande leur engagement responsable dans le bon et mauvais sort, bref, c’est un chemin exigeant pour tous.

Dans ces cas, il ne s’agit pas d’un problème d’adaptation culturelle, mais de la nécessité d’une évangélisation en profondeur des cultures africaines.

Silvia Recchi

 

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[1] Telles que le mariage entre enfants où la fille est promise en mariage dans la plupart des cas dès sa naissance ; elle est mariée très tôt et parfois même élevée par sa belle-famille. Est en voie de disparition aussi le lévirat, un arrangement au moyen duquel une veuve est mariée à un membre de la famille de son mari décédé ; de même le sororat, une coutume qui autorise le mari d'une femme stérile à épouser une sœur de sa femme, comme une épouse cadette, pour qu'elle lui donne des enfants. Ou encore l’institution socialement légitime en Afrique, très répandue par ex. dans la société Ibo du Nigéria, qui voit le mariage d'une fille dans le but de procréer pour son père, une coutume qui vise généralement à résoudre le problème causé par l'absence d'un héritier mâle. Par ailleurs, la pratique pour une femme de prendre un amant si son mari est stérile est encore ancrée dans les mœurs africaines, spécialement dans les villages. Dans les villes, le divorce est devenu la solution à certains des problèmes posés par le mariage.

[2] Ce sont les mots librement reproduits de Mgr Dieudonné M’Sanda Tshinda, Évêque de Kenge au Congo Démocratique, cf. V. Mulago, La famille et le mariage africains interpellent l’Église, in Théologie africaine et problèmes connexes. Au fil des années (1956-1992), L’Harmattan, Paris, 2007, 264 ss.

[3] Cf. J-M. V. Aksanti Koko Balegamire, Mariage africain et mariage chrétien, L’Harmattan, Paris 2003, 85.

[4] Cf. M. Legrain, Questions autour du mariage. Permanences et mutations, Éd. Salvador, Strasbourg 1983, 130

[5] Cf. M. Legrain, Questions autour du mariage…, 131.

[6] Cf. A. Essomba Fouda, Le mariage chrétien au Cameroun. Une réalité anthropologique, civile et sacramentelle, L’Harmattan, Paris 2010, 49.

[7] Cf. Card. J.-A. Malula, Mariage et famille en Afrique, in Documentation catholique, t. 81 (1984) 878.


11/03/2014