Thèmes de Doctrine Sociale de l’Église/7 

 


LE TRAVAIL POUR LE DÉVELOPPEMENT INTÉGRAL DE L'HOMME

 

Le Concile fut sans doute un évènement aux dimensions universelles qui se répercuta profondément non seulement sur le cours de l'histoire de l'Église, mais aussi sur celui de l'histoire de l'humanité.

Jean XXIII

Le grand mérite de Jean XXIII fut d'avoir pressenti, par rapport aux changements sociaux, économiques et politiques, la progressive nécessité pour l'Église de s'insérer, avec sa particularité, dans l'histoire des hommes. Mais ce fut Paul VI qui eut le mérite indiscutable de l'accomplissement de cet évènement et d'avoir conduit l'Église, même avec des difficultés et des limites, vers le changement et les premières applications postconciliaires.

Son pontificat ne fut certes pas facile, mais il sut amorcer le renouveau de l'Église dans un contexte chargé de tensions au niveau mondial, de contradictions sociales, de contestations, comme celui de la fin des années '60 et des années '70 suivantes, aussi bien à l'intérieur de l'Église que dans la société civile[1].

L'enseignement social de Paul VI

Son magistère pastoral fut vaste et riche. Il fut le Pape de l'évangélisation et de la catéchèse, de l'œcuménisme et du dialogue avec les différentes réalités sociales, religieuses et culturelles.

Conscient de l'élargissement de la question sociale aux dimensions du monde, surtout par rapport aux problématiques que les pays sous-développés posaient à l'Occident industrialisé, il reprit et approfondit ultérieurement des indications déjà présentes dans Gaudium et spes, apportant une contribution remarquable dans le domaine social.

Il promulgua en 1967 son encyclique Populorum progressio, dans laquelle il soulignait, à partir des situations concrètes de déséquilibre et d'injustice entre les peuples riches et les peuples pauvres, la nécessité d'un développement intégral de l'homme à la lumière des fondements chrétiens d'un "humanisme plénier" (n. 42), où les valeurs spirituelles de l'homme devaient l'emporter et mit en exergue la nécessité d'un développement solidaire de l'humanité (n. 43) comme unique garantie de la paix mondiale.

À l'occasion du quatre-vingtième anniversaire de Rerum novarum, Paul VI écrivit, dans le sillage de la tradition commémorative de l'encyclique de Léon XIII, la Lettre apostolique Octogesima adveniens.

Après avoir réaffirmé l'importance de l'enseignement social de l'Église, il élabora une analyse des problèmes sociaux du moment, à partir de ceux qui, s'affaiblissant la civilisation agricole, étaient nés de la civilisation urbaine et industrielle (nn. 8-16) ; de l'émigration nationale et internationale (n. 17) à la croissance démographique (n. 18) ; de l'influence des moyens de communication sociale sur les masses (n. 20) à la sauvegarde de l'environnement naturel (n. 21).

Octogesima adveniens formule une réflexion sur les mouvements politiques nés de l'idéologie libérale et de celle socialiste, les évalue (nn. 32-35) et invite les chrétiens au discernement face aux diverses tentations idéologiques (n. 36). Ensemble avec une redéfinition des fins de l'intervention sociale de l'Église, elle met en garde contre les risques d'une religion anthropologique et sociologique (nn. 38-40), et sollicite l'engagement actif pour la solution des problèmes nouveaux, selon les instances d'une plus grande justice (nn. 48-51).

L'attention pour le monde du travail

À partir donc des problèmes concrets, Paul VI remonte vers le domaine et le niveau propres à l'Église, ceux de l'éthique sociale, en enrichissant avec nouveauté et originalité de la méthode l'enseignement social et en lui donnant un nouvel élan.

Dans son magistère social, ne manqua point l'attention au monde du travail et à ses problèmes[2].

Il ne se limita pas à parler aux différentes catégories de travailleurs, mais il se rendit personnellement, plusieurs fois, sur les lieux de travail, dans les usines, sur les chantiers, aussi bien que parmi les campesinos de l'Amérique latine, parmi les pauvres de l'Inde et de l'Afrique, mettant en route ces visites pastorales qui deviendront, avec Jean Paul II, une méthode apostolique et plaçant ainsi le monde du travail au centre des intérêts pastoraux de l'Église.

Sur la base des orientations théologiques de Gaudium et spes, il examina avec sensibilité les problèmes du travail, exalta la dignité du travail, sa valeur sociale et religieuse, son respect et la richesse intérieure qu'il produit, mettant en garde, en même temps, contre les dangers d'une "mystique exagérée du travail"[3] et son ambivalence qui cache le risque de déshumaniser le travailleur (Populorum progressio, 28).

En parlant à l'Organisation internationale du travail, Paul VI dénonça les injustices, les abus, les souffrances dont étaient victimes beaucoup de travailleurs, et invita les autorités compétentes à écouter la dénonciation de ces injustices et à intervenir par des réformes profondes[4].

Il mit en évidence les erreurs du marxisme, mais aussi du capitalisme, du matérialisme et du progrès purement technique et matériel qui ne prenaient pas en compte l'homme dans son intégralité.

Il dicta donc les lignes d'une action pastorale efficace dans le monde du travail, et affirma, en syntonie avec le Concile Vatican II, la prééminence de l'homme pour la construction d'une authentique civilisation du travail, visant bien sûr le progrès matériel, mais surtout le développement spirituel intégral de l'homme, "qu’il soit artiste ou artisan, entrepreneur, ouvrier ou paysan, manœuvre ou intellectuel, c’est l’homme qui travaille, et c’est pour l’homme qu’il travaille … Jamais plus le travail au-dessus du travailleur, jamais plus le travail contre le travailleur, mais toujours le travail pour le travailleur, le travail au service de l’homme, de tout homme et de tout l’homme"[5].

Emanuela Furlanetto

 

(Traduit de l'italien par Giuseppe Di Salvatore)

 

 

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[1] Ce furent là les années du phénomène complexe de la contestation culturelle, idéologique et institutionnelle, élargie à tous les domaines sociaux, y compris celui religieux et ecclésial. Une ample contestation ecclésiale se développa, mise en œuvre aussi par les mêmes instances innovatrices du Concile Vatican II qui provoqua l'éclatement de la synthèse précédente, d'une part, et de nouvelles tendances et manières de se rapporter à l'Église et au monde, de l'autre.

[2] Déjà lorsqu'il était Substitut de la Secrétairerie d’État en 1944, Paul VI s'occupait des travailleurs et de leurs problèmes. C'est de son initiative que naquirent en Italie les ACLI (Associations chrétiennes des travailleurs italiens) ; il maintint ensuite cette attention au monde du travail même lorsqu'il était Archevêque de Milan.

[3] "De même, si parfois peut régner une mystique exagérée du travail, il n'en reste pas moins que celui-ci est voulu et béni de Dieu. Créé à son image, l'homme doit coopérer avec le Créateur à l'achèvement de la création, et marquer à son tour la terre de l'empreinte spirituelle qu'il a 'lui-même reçue'. Dieu qui a doté l'homme d'intelligence, d'imagination et de sensibilité, lui a donné ainsi le moyen de parachever en quelque sorte son œuvre : qu'il soit artiste ou artisan, entrepreneur, ouvrier ou paysan, tout travailleur est un créateur. Penché sur une matière qui lui résiste, le travailleur lui imprime sa marque, cependant qu'il acquiert ténacité, ingéniosité et esprit d'invention. Bien plus, vécu en commun, dans l'espoir, la souffrance, l'ambition et la joie partagés, le travail unit les volontés, rapproche les esprits, et soude les cœurs : en l'accomplissant, les hommes se découvrent frères" in Populorum progressio, 27.

[4] Cf. Paolo VI, Dalla “Rerum novarum” alla “Populorum progressio”. Presenza della Chiesa nella grande causa del lavoro (10 giugno 1969), in Insegnamenti di Paolo VI, VII, Libreria Editrice Vaticana, 373-376.

[5] Cf. Paolo VI, Dalla “Rerum novarum”..., 369-370.


03/05/2014