Thèmes de Doctrine Sociale de l’Église/8


 

LE TRAVAIL DANS LE MAGISTÈRE SOCIAL

DE JEAN-PAUL II

 


Tout en s'insérant dans la tradition du Magistère et du gouvernement de l'Église, chaque Pontife élu exerce sa fonction avec l'originalité de sa personnalité, avec toute son expérience de vie et son héritage historique, culturel et formatif.

Sans doute, l'expérience humaine de travail que le jeune Karol Wojtyla a vécue au temps de la Deuxième Guerre mondiale, en tant que donnée biographique et psychologique, a certainement eu une influence sur le Magistère social de Jean-Paul II. Elle a rendu ce Pontife particulièrement attentif et sensible au monde du travail, comme il l'a lui-même exprimé au cours de son pontificat lors de nombreuses rencontres avec les travailleurs.

Dans son discours aux travailleurs de Monterrey, lors de son premier voyage au Mexique, Pape Wojtyla affirme : “Je n’oublie pas les années difficiles de la guerre mondiale où j’ai moi-même fait directement l’expérience d’un travail physique comme le vôtre, de la peine quotidienne avec tout ce qu’elle comporte d’astreignant, de pesant et de monotone. J’ai partagé les nécessités des travailleurs, leurs justes exigences et leurs légitimes aspirations. Je sais parfaitement combien il est nécessaire que le travail ne soit pas source d’aliénation et de frustration, mais qu’il corresponde à la dignité supérieure de l’homme”[1].

À Libreville, lors de la rencontre avec les ouvriers, les professionnels, les jeunes du Gabon, il rappelle ainsi son expérience : “Lorsque je rencontre des travailleurs manuels, je ne puis m’empêcher de leur confier avec émotion qu’une très grande grâce de ma vie a été de travailler en carrière et en usine pendant près de quatre années. Voici quarante ans de cela, je m’en souviens comme d’hier. Cette expérience de la vie ouvrière, de tous ses aspects positifs et de ses misères, de même que, sur un autre plan, des horreurs de la déportation de mes compatriotes polonais vers les camps de la mort, ont profondément marqué mon existence. Depuis cette époque, le mystère de l’homme a envahi le champ de mes réflexions et je me suis senti irrésistiblement poussé à plaider pour le respect de tout homme, soutenu dans cette action par le Mystère du Christ”[2].

Pendant une audience générale avec de nombreux travailleurs, en 1979, il affirme que “le fait d'avoir partagé un temps votre même condition me rend particulièrement sensible à vos problèmes, aux angoisses, aspirations, attentes qui accompagnent votre travail”[3].

Une telle sensibilité se traduit, dans son Magistère pastoral, aussi bien dans la dénonciation des situations d'exploitation et d'injustice que dans l'approfondissement, dans le domaine de la défense de l'homme et de ses droits, d'une vision humaine et chrétienne du travail où l'homme même est placé au centre de tout intérêt économique, social, politique.

L'homme : la première route et la route fondamentale de l'Église

Dans sa première encyclique, Redemptor hominis, Jean-Paul II exprime des orientations programmatiques de son pontificat : à la lumière du Christ, centre du cosmos et de l'histoire, il explicite la racine de la dignité de l'homme dans son être avec le Christ, Fils de Dieu, énonçant le principe de base de la théologie et de l'anthropologie chrétienne. C'est le Christ, l'homme-Dieu, qui “révèle pleinement l'homme à lui-même” (Redemptor hominis, 10). Par une référence constante au Concile Vatican II et par rapport aux problèmes du monde contemporain, le Pape affirme donc que c'est “l'homme, dans la pleine vérité de son existence, de son être personnel et en même temps de son être communautaire et social … la première route et la route fondamentale de l'Église” (n. 14).

Pour chaque personne insérée dans la réalité historique, sociale et existentielle, le travail constitue, inévitablement, une dimension fondamentale (Laborem exercens, 4). L'Église tire cette conviction des sciences humaines et sociales, mais avant tout de la foi en la parole de Dieu révélée (n. 4).

Ce sont des affirmations tirées de Laborem exercens, la première encyclique sociale de Jean-Paul II, où se manifeste le lien avec ces orientations programmatiques et leur cohérence. C'est le Christ, homme du travail, qui révèle à l'homme la signification la plus profonde de son activité.

Dans cette perspective, Jean-Paul II a donc établi, dès le début, avec sa sensibilité venant aussi de son expérience personnelle de travail, un dialogue constant avec les différentes catégories de travailleurs du monde entier, réservant dans son enseignement une large place à la réalité du travail et centrant sur lui tout son premier document social.

Avec l'encyclique Laborem exercens, publiée à l'occasion du quatre-vingt-dixième anniversaire de Rerum novarum, Pape Wojtyla s'insère dans la tradition de l'enseignement social de l'Église, mettant l'accent de manière thématique, avec une originalité de style, de méthode et de genre littéraire, sur le problème du travail, ou pour mieux dire, de l'homme qui travaille, en le définissant “la clé essentielle de toute la question sociale” (n. 3).

La nécessité de donner un nouveau sens au travail

À partir de la prise en compte des données phénoménologiques de la réalité du travail, de sa transformation dans le cadre des plus vastes changements économiques, sociaux et culturels de la société contemporaine, le Pontife constate surtout la crise de signification structurelle et d'identité du travail.

L'approche du thème du travail en Jean-Paul II rappelle, dans ce sens, davantage le style d'une méditation philosophico-théologique que celui d'une encyclique sociale dans le sens traditionnel du terme. L'enseignement social acquiert ici une dimension plus ample qui, même étant en continuité et sans ignorer la tradition de l'enseignement social précédent, ne coïncide cependant pas avec le simple fait de le proposer à nouveau.Il ressent l'exigence et la nécessité de lui donner de nouvelles significations, dans une optique humano-spirituelle qui dépasse le schématisme idéologique, pour contribuer à la création d'une culture et d'une civilisation du travail où ce dernier soit considéré dans sa juste dimension pour le progrès humain et spirituel de l'homme.

Se tenant sur le plan des valeurs éthico-religieuses, le Pape adresse d'abord un rappel à la dignité de l'homme qui travaille et à la signification de son activité, au-delà des blocs idéologiques et des systèmes économiques et sociaux.

 L'essentiel de l'activité humaine, en tant que clé de la question sociale, est donc à localiser justement dans l'universalité de l'homme qui travaille, outre que dans le fait d'être une composante permanente de la question sociale et de l'enseignement social de l'Église.

Si le travail se manifestait, par le passé, comme un problème de classe, il investit aujourd'hui toute la réalité sociale. On parlait dans Rerum novarum de la question ouvrière, qui par la suite est devenue la question sociale ; elle est aujourd'hui plus que jamais une question mondiale, comme l'avait déjà pressenti Jean XXIII dans Mater et magistra et comme l'a par la suite explicité Paul VI dans Populorum progressio.

Dans l'interdépendance de diverses parties du monde, le travail acquiert une valeur mondiale, non seulement sur le plan économique, mais aussi sur celui politique et culturel, étant le nœud focal auquel il faut prêter une attention particulière.

L'enseignement social sur le travail que transmet Jean-Paul II, aussi bien à travers ses documents sociaux que par sa catéchèse, s'adresse sans distinction aux démocraties occidentales et aux régimes socialistes, aujourd'hui ex-socialistes ; aux pays industrialisés et à ceux en voie de développement ; partout où la centralité de l'homme sujet du travail est mise en question. C'est une vision humaniste et humanisante du travail, qui ne peut être considéré comme une marchandise ni comme un simple instrument de production, puisque c'est la personne qui l'accomplit.

Nous avons là un des noyaux centraux de Laborem exercens et de l'enseignement de Jean-Paul II : la subjectivité du travail qui ne niant pas son objectivité, place celle-ci au service de la première (Laborem exercens, 5).

Le travail, en effet, est la manière commune par laquelle l'homme transforme la nature, exprime, réalise et développe sa personnalité et  “en un certain sens, il devient plus homme” (n. 9). En même temps, l'homme établit, par son activité, des rapports avec les autres hommes et le travail assume ainsi une dimension sociale et solidaire entre les hommes, nécessaire pour le respect de la dignité du travailleur.

À côté de sa signification humaine et éthique, le travail acquiert, ainsi, un sens religieux et spirituel essentiel.

La dimension religieuse et spirituelle du travail

Jean-Paul II accorde une importance particulière à cette dimension, lui dédiant tout le dernier chapitre de son encyclique. Il explicite les éléments pour une spiritualité du travail, non seulement comme une conclusion de tout le discours précédent, et certainement pas comme un appendice, mais comme des éléments centraux dans le but de donner à l'activité humaine “le sens qu'il a aux yeux de Dieu et par lequel il entre dans l'œuvre du salut” (n. 24).

Les références bibliques et spirituelles par rapport au travail ont été toujours présentes, depuis Rerum novarum, dans le domaine de l'enseignement social de l'Église. C'est la première fois, cependant, qu'un Pape réserve une place si grande dans une encyclique sociale à l'explicitation des orientations pour une spiritualité du travail qui restent esquissées et donc objet d'un approfondissement ultérieur.

En réfléchissant sur sa personnelle conviction anthropologique, théologique et expérientielle, Jean-Paul II rappelle les références bibliques traditionnelles, surtout celles des premiers chapitres de la Genèse, et se situe en continuité et dans le développement des lignes théologico-spirituelles exprimées dans la Constitution pastorale Gaudium et spes, à laquelle tout particulièrement il se réfère.

Il considère que si la tâche et le devoir de l'Église est “de se prononcer au sujet du travail du point de vue de sa valeur humaine et de l'ordre moral… elle voit en même temps qu'elle a le devoir particulier de former une spiritualité du travail susceptible d'aider tous les hommes à s'avancer grâce à lui vers Dieu, Créateur et Rédempteur, à participer à son plan de salut sur l'homme et le monde” (n. 24).

L'“Évangile du travail”

Le point central du message spirituel de l'encyclique sur le travail consiste donc dans l'annonce de l'“Évangile du Travail”, une expression que Jean-Paul II utilise plusieurs fois dans le document. En lui sont résumées toutes les dimensions anthropologiques, théologiques et spirituelles de l'activité humaine, qui doit être à nouveau assumée sur le plan biblico-spirituel, anthropologique et théologique, et doit se refléter et se traduire au niveau économique et social.

L'Évangile du travail tire son origine du mystère de la création, qui constitue en quelque sorte le leitmotiv du document, dans les références de Gn 1, 26-28, mais il a son centre dans la personne de Jésus-Christ, car il est lui-même “l'homme du travail” (n. 26).

L'orientation christologique synthétise donc tous les aspects du sens chrétien du travail, de sa peine, de sa libération et rédemption.

Toute l'histoire du salut, à partir de ce point culminant et synthétisant qu'est Jésus-Christ, offre dans ses points d'articulation des perspectives en vue d'une considération du travail.

Les lignes d'une spiritualité du travail, en effet, se développent par rapport aux mystères de la création, de l'incarnation-rédemption et de l'eschatologie, comme une participation de l'homme à l'œuvre créatrice de Dieu, à la vie opérative et évangélisatrice de Jésus Seigneur, à la souffrance qui a caractérisé le mystère pascal et qui a ouvert à la réalisation eschatologique.

Ces mêmes orientations théologiques deviennent interprètes de la réalité du travail et ne se déploient pas comme un discours vague et nébuleux qui, après avoir considéré les problèmes concrets du travail, se réfugie dans l'“intimisme parénétique”, mais plutôt comme une invitation à l'action pour donner à l'activité humaine sons sens le plus profond, en s'inspirant d'un projet anthropologique sous-jacent polarisé sur les valeurs personnelles qui sont à chercher dans une solide vision christocentrique.

Les éléments d'une spiritualité du travail ont, donc, des conséquences et leur traduction en termes d'éthique personnelle et sociale du travail, non pas d'abord comme une illustration de normes matérielles ou de préceptes à respecter, mais plutôt comme une proposition d'idéaux, de valeurs, de significations et motivations, qui exigent d'être conquis intérieurement de façon consciente et convaincue afin de devenir une force d'animation et d'orientation de l'agir quotidien.

L'aspect religieux d'un tel agissement est ainsi étroitement lié avec celui éthique, économique et politique de la question sociale, et l'éthique, l'économie et la politique peuvent recevoir un nouvel enrichissement et être illuminées par l'esprit de l'Évangile du travail.

Le thème d'une spiritualité du travail devient un moment fondamental et actuel face aux problèmes de la société contemporaine pour le développement d'une nouvelle culture du travail.

Jean-Paul II l'a souligné dans Laborem exercens, presque au début de son pontificat, conscient d'être “à la veille de nouveaux développements dans les conditions technologiques, économiques et politiques” (n. 1).

Dix ans après cette première encyclique, à l'occasion du centième anniversaire de Rerum novarum, Pape Wojtyla sollicite, par la publication de sa troisième encyclique sociale, Centesimus annus, la poursuite d'une authentique culture du travail fondée sur la dignité de la personne humaine, en continuité et développement de l'encyclique léonienne.

Face aux problèmes persistants du développement et du sous-développement, à la manifestation continue du malaise de l'humanité, à une société où l'on propagande systématiquement pour des valeurs utilitaristes et de consommation (Centesimus annus, 29) ; face à la faillite des idéologies et aux événements de 1989 en Europe de l'Est, le Pape ressent avec une plus grande urgence la nécessité de l'engagement de l'Église pour le développement d'une nouvelle culture du travail.

La doctrine sociale de l'Église peut offrir une orientation éthico-morale pour la reconstruction de la société et pour la vie personnelle. Dans ce sens, Jean-Paul II souligne qu'une authentique culture du travail ne peut se borner à l'aspect économique, mais elle doit avoir en son centre l'homme et doit, nécessairement, se caractériser par une dimension spirituelle et sociale.

Emanuela Furlanetto

 

(Traduit de l'italien par Giuseppe Di Salvatore)

 

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[1] Cf. Giovanni Paolo II, Ai lavoratori (1/2/1979), in Insegnamenti di Giovanni Paolo II, II/1, 327.

[2] Cf. Giovanni Paolo II, La promozione integrale dell’uomo accompagni lo sviluppo del vostro paese. L’incontro con i professionisti, gli universitari, gli operai, i giovani del Gabon, a Libreville (18/2/1982), in Insegnamenti di Giovanni Paolo II, V/1, 609.

[3] Cf. Giovanni Paolo II, Ai numerosi lavoratori. Udienza generale (2/5/1979), in Insegnamenti di Giovanni Paolo II, II/1, 1036-1037.

 

11/06/2014