Connaître la vie consacrée/14



Au cœur de l’Église

Ecclésialité de la vie consacrée

 

 

La vie consacrée est-elle une structure de l'Église, ou tout simplement une structure dans l'Église ?

La question ne se veut pas un simple jeu de mots. Autour d'elle, au sein du Concile Vatican II, a été développé un débat très animé, non exempt de difficultés.

Au cours de la préparation de Lumen gentium, un comité spécial avait été chargé de rédiger un chapitre sur "Les Religieux"[1], à inclure dans la Constitution dogmatique sur l’Église. Mais ce chapitre rencontra une forte opposition de la part de la majorité des Pères du Concile, qui préféraient un chapitre unique sur "La vocation universelle à la sainteté dans l'Église".

Les raisons de l'opposition n’étaient pas seulement de nature pastorale, mais aussi théologique. On craignait qu'un chapitre consacré à la vie religieuse ne donne l'impression que l'appel à vivre la perfection évangélique est réservé à une seule catégorie de fidèles, c'est-à-dire les religieux.

Il y avait, en outre, un souci œcuménique, notamment la crainte que les frères protestants ne se retrouvent pas dans ce chapitre ; en effet, ils ne considèrent pas que la voie de la profession des conseils évangéliques ait un fondement biblique solide.

L'objection théologique la plus importante, cependant, est celle qui découlait de la vision doctrinale selon laquelle l'unique structure fondamentale de l'Église, expressément voulue par Dieu, est la structure hiérarchique. Celle-ci est fondée dans le sacrement de l'ordre par rapport auquel les fidèles sont divisés essentiellement en deux catégories : les ministres sacrés et les simples baptisés. La vie religieuse, selon cette approche, ne serait pas nécessaire à l'existence de l'Église, ne ferait pas partie, par droit divin, de sa structure essentielle, mais elle serait plutôt une structure créée dans l'Église par l'histoire et le droit ecclésiastique[2].

Une vision plus profonde de l'Église

Pour reprendre les termes de la question initiale ("structure de l'Église ou structure dans l'Église"), la réponse de la plupart des Pères synodaux était que la vie religieuse n'est pas une "colonne" qui soutient la "maison" du peuple de Dieu, à savoir l'Église, mais tout simplement une colonne qui la décore et la rend plus belle ; sans elle, la maison a le soutien nécessaire pour son existence. Par conséquent, cette vision faisait conclure aux Pères synodaux qu'il n'y avait pas à traiter de la vie religieuse dans la Constitution Lumen gentium, dont l'intention première était de présenter la structure constitutive de l'Église.

Malgré les tensions et les incertitudes qui ont caractérisé le débat conciliaire autour de ce problème, et qui ont atteint un haut degré d'intensité jusqu'à exiger l'intervention directe du Pape Paul VI, la résolution finale a été celle d'introduire dans la Constitution dogmatique le chapitre sur "Les Religieux", à savoir l'actuel chapitre VI de la Constitution Lumen gentium[3].

Ce choix est d'une grande portée.

Pour la première fois, en effet, un Concile œcuménique a décidé de traiter de la vie consacrée dans une Constitution sur l'Église. Jusque-là les autres Conciles ne l'avaient fait que dans des documents à caractère disciplinaire, et non doctrinal. Le Concile Vatican II a voulu, au contraire, souligner sa relation avec la vie du Christ et celle de l'Église.

Le fait a, en lui-même, une signification ecclésiologique d'une importance particulière. Le Concile a rejeté l'argument des Pères qui s'étaient opposés à l'introduction du chapitre sur "Les Religieux", et qui estimaient que la vie religieuse n'appartient pas à la structure fondamentale de l'Église. Il affirme, par contre, qu'elle appartient constitutivement à sa structure charismatico-institutionnelle, car l'Église n'est pas concevable sans des fidèles qui professent les conseils évangéliques, c'est-à-dire qui assument la forme de vie que le Seigneur a choisie pour lui-même et proposée à ses disciples.

Le choix du Concile, de considérer la vie consacrée à la lumière du mystère de l'Église, a permis de dépasser une perspective essentiellement ascétique et morale. La vie consacrée ne peut être envisagée simplement en vue d'une perfection personnelle, ni en fonction de l'apostolat de l'Église.

Une colonne qui soutient la maison

L'affirmation ecclésiologique la plus importante de Lumen gentium est sans équivoque : "Aussi un tel état, qui est constitué par la profession des conseils évangéliques, s'il n'appartient pas à la structure hiérarchique de l'Église, est cependant lié de près à sa vie et à sa sainteté"[4].

L'expression "lié de près"[5], dont l'introduction dans le texte a été marquée par une vive opposition, veut rendre indubitable la vision selon laquelle la vie de profession des conseils évangéliques appartient à la structure de l'Église ; cela non pas du point de vue de son caractère hiérarchique, fondé sur l'organisation et les différents ministères, mais du point de vue de la vie intime de l'Église, de son mystère de communion trinitaire et de réponse de sainteté que l'Église est appelée à donner à son Fondateur.

La position du Concile, bien qu'elle soit sans équivoque, n'a pas été suivie d'un développement adéquat, en raison du débat difficile et des oppositions que nous avons mentionnés plus haut. Elle fera, plus tard, l'objet d'une étude théologique plus approfondie ; de ce point de vue, l'exhortation Vita consecrata, trente ans plus tard, peut être considérée comme l'aboutissement d'une évolution significative.

Les affirmations de l'exhortation, par rapport à notre sujet, sont particulièrement explicites. Elles attestent que le Concile a pris acte que "la profession des conseils évangéliques appartient indiscutablement à la vie et à la sainteté de l'Église. Cela signifie que la vie consacrée, présente dès les origines, ne pourra jamais faire défaut à l'Église, en tant qu'élément constituant et irremplaçable qui en exprime la nature même. ... La conception d'une Église composée uniquement de ministres sacrés et de laïcs ne correspond donc pas aux intentions de son divin Fondateur"[6].

La vie consacrée est située au cœur de l'Église dont elle exprime la nature profonde. Il s'agit d'une colonne qui soutient, d'une façon charismatique, la construction de la "maison" du peuple de Dieu, et n'en est pas seulement un simple élément décoratif. C'est pourquoi, comme le Décret conciliaire sur l'activité missionnaire de l'Église, Ad Gentes, l'affirme, il est important que la vie consacrée soit introduite dès la période de l'implantation de l'Église. Non seulement elle apporte une aide précieuse et absolument nécessaire à l'activité missionnaire, mais par la consécration plus intime faite à Dieu dans l'Église, elle manifeste aussi et fait comprendre la nature intime de la vocation chrétienne et rend présents, dans la richesse de ses dons, les divers aspects du mystère du Christ et de sa mission[7].

Silvia Recchi

 

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[1] Le mot désigne, dans les documents du Concile, au sens large toutes les formes de vie consacrée.

[2] Cf. V. De Paolis, Ecclesialità della vita consacrata, in "Periodica de re canonica" 82 (1993) 581ss.

[3] Cf. M. Schoenmackers, Genèse du chapitre "De Religiosis" de la constitution dogmatique sur l'Église "Lumen gentium", Gregorian University Press, Rome 1983.

[4] Lumen gentium, 44.

[5] Le mot originel du texte latin est "inconcusse" ; dans le texte français de Lumen gentium dans le site du Vatican, que nous utilisons ici, il est traduit par "lié de près". D'autres traductions rendent le terme par "inséparablement", "indiscutablement".

[6] Vita consecrata, 29.

[7] Cf. Ad gentes, 18.


06/08/2014