Profils missionnaires et spirituels

 

 

LE PÈRE ALBERTO HURTADO

La mystique dans le social


 

Le 18 août 1952 mourait le P. Alberto Hurtado Cruchaga, jésuite chilien. Il a été canonisé par Benoît XVI le 23 octobre 2005. Nous proposons cet article sur ce saint qui a mis au centre de sa vie Jésus et les pauvres.

    

 

Lors de la canonisation du jésuite chilien, à l'occasion de la Journée mondiale des missions 2005, Benoît XVI avait mis en évidence le fait qu'il “chercha à s'identifier au Seigneur et à aimer les pauvres avec le même amour”, et avait rappelé ensuite que “le Christ continue à exhorter ses disciples: “Donnez-leur vous-mêmes à manger”.

En découvrant sa vie, on voit combien sont cruciales ces paroles de configuration au Christ. Il ne suffit pas, en effet, de se rappeler de lui à cause de l'œuvre qui l'a rendu célèbre, Hogar de Cristo (qui s'occupe encore de 29.000 pauvres chaque jour), ou pour la création d'un syndicat où les travailleurs pouvaient s'inspirer de la doctrine sociale de l'Église, ou à cause de son apostolat intense parmi les étudiants, les ouvriers, les entrepreneurs, ou encore pour ses écrits qui analysent la société et la chrétienté chiliennes.

C'est sa vie intérieure qui donne du sens à tout ce qu'il a accompli pendant le peu d'années de sa prêtrise: être le Christ pour les autres, voir le Christ dans les autres.

Là où commence la révolution chrétienne

Son intimité avec Dieu est une priorité absolue. Pour cela, il chercha toujours, malgré ses nombreuses occupations, ce dialogue comme source de son grand amour envers les Chiliens. Si c'est le Christ qui œuvre en nous, on comprend que ce n'est qu'en Lui, mort et ressuscité pour tous, que l'on trouve le vrai progrès selon les critères de Dieu: “La vie n'est vie que dans la mesure où l'on possède le Christ”.

Le projet d'orienter chrétiennement la société commence par “instaurer en nous-mêmes cette révolution sociale que nous envisageons”. Comment illuminer si nous ne sommes pas lumière, comme donner ce que nous n'avons pas? “Le monde est fatigué des mots, il veut des faits, des œuvres, il veut voir des chrétiens qui, comme le Christ, incarnent la vérité dans leur vie”. Et pour Hurtado cela commençait à partir de sa propre communauté religieuse jésuite.

Ce qui compte c'est d'“être un autre Christ et d'œuvrer comme Lui, de donner à chaque problème Sa solution, en pensant que le Crist et moi ne sommes qu'un”. Cela demande une vie de foi: prière, méditation, Eucharistie, amitiés et lectures spirituelles pour pouvoir “être, sans sortir du monde, le sel et la lumière du monde”. Ces paroles furent écrites par Hurtado à l'âge de 45 ans, six ans avant sa mort, lorsqu'il avait déjà développé beaucoup d'activités et que d'autres l'attendaient. Il les a écrites pendant l'un des voyages qu'il faisait pour apprendre de l'expérience d'autrui, pour renouveler ses connaissances et se confronter. C'est l'un des traits caractéristiques, avec les livres qu'il ramenait et tant de lectures qu'il faisait pour ne pas appauvrir son esprit et chercher de nouveaux horizons en vue d'une meilleure action, dans la conviction que tout ce qui est vérité, n'importe où elle se trouve, intéresse l'Église.

Alberto Hurtado Cruchaga S.I. (1901-1952)
 
Il est docteur en droit, pédagogie et psychologie. Il s'occupe de l'enseignement, des exercices spirituels et promeut d'innombrables rencontres; il est Assistent national de l'Action catholique au Chili. En 1944 il fonde le "Foyer du Christ" pour accueillir les sans-logis, qui prendra en charge aussi d'autres formes de pauvreté. En 1947 il crée l'Association syndicale chilienne et en 1951 la revue Mensaje. Nombreux sont ses écrits sur des thèmes de doctrine sociale. En 1952 il meurt d'un cancer du pancréas suscitant une vive émotion dans tout le Chili. 

Selon Hurtado, le prêtre a le devoir de prêcher: “Nous sommes docteurs: voilà la mission. Ne pas parler c'est un péché horrible … parce que nous refusons d'engendrer des fils pour le ciel. … Chaque époque pose sa question à l'Église: celle de notre siècle c'est le problème social. … Ils voudraient avoir la réponse de l'Église; quel crime, si nous ne la donnons pas … par lâcheté ou paresse”. Le prêtre est l'éducateur qui “forme l'âme du peuple”. Un exemple parmi tant d'autres est son livre “Le Chili est-il un pays catholique?” où il mit à nu la réalité: la pauvreté, les problèmes de l'éducation, la crise des valeurs, la rareté des vocations sacerdotales, le manque dans la majorité des catholiques de vie intérieure et de “christianisme intégral” qui est une attitude de totalité, à travers laquelle connaître à fond sa foi, vivre la liturgie, se consacrer à des œuvres d'apostolat, en particulier parmi les pauvres.

Quel est le fondement du “christianisme intégral”? Le principe de l'incarnation par lequel tous les hommes sont unis au Christ et sont appelés à être un avec Lui. Pour cela, il faut étendre notre amour au-delà du Christ à son Corps, et offrir du secours à l'homme, aux pauvres. Si nous ne voyons pas le Christ dans les autres, c'est parce que notre foi est tiède.

Lorsque Urtado commence à accueillir les pauvres dans le Hogar de Cristo, il sait que l'aide ne peut se borner au plan matériel, mais qu'il faut de l'instruction, des débouchés de travail et une formation spirituelle, donner la conscience de sa  propre valeur en tant que personne et fils de Dieu. Il faut noter qu'on demandait, à qui en avait la possibilité, une petite participation pour être accueilli, afin d'éduquer et sauvegarder la dignité du pauvre. Pour Hurtado il est important “de ne pas offrir les choses en cadeau”.

Son rapport avec les pauvres touche à la relation entre l'Église et la politique. Les orientations données par le Saint-Siège indiquaient déjà que l'Église ne pouvait se désintéresser du bien commun, et qu'il fallait former les laïcs afin qu'ils participent à la vie politique, mais qu'elle ne pouvait se lier, par le biais du Clergé, à un parti, car les groupes politiques, comme écrivait justement aux Évêques du Chili en 1934 le Card. Pacelli, peuvent arriver à des conclusions différentes sans s'éloigner de l'enseignement catholique.

Le syndicat voulu par Hurtado est confié aux laïcs et lui-même ne garde que le rôle d'assesseur. La préparation religieuse de ses dirigeants était importante et il y avait une chapelle, dans son siège, où l'on célébrait souvent la Messe.

Prêcher aux jeunes la virilité du Christ

Hurtado doit sa vocation sacerdotale et sociale au Père F. Vives Solar. À travers ses cercles d'étude sur la doctrine sociale de l'Église, où chacun devait préparer un thème à exposer aux autres pour élargir les connaissances de tous, il lui donne le goût de l'approfondissement et de l'engagement pour les pauvres.

Le P. Alberto Hurtado avec des enfants du "Hogar de Cristo"

Cela nous fait comprendre aussi la clarté de ses idées sur son travail avec les jeunes de l'Action catholique. Il conteste certaines méthodes qui réduisent le groupe à une association de bienfaisance ou sportive où des initiatives spectaculaires (en “feux d'artifice”, discours pompeux et beaucoup d'applaudissements) recherchent une efficacité “éclair” sans une profonde préparation, avec l'unique préoccupation d'accroître les “nombres”. Selon lui, on ne touche pas ainsi les consciences et l'Évangile ne jette pas des racines. Il faut par contre s'orienter sur de petits noyaux de personnes bien formées avant de s'étendre. Il y a toujours deux ou trois jeunes dans les paroisses… Les méthodes “de l'artifice” ou “des bonbons” pour inviter les jeunes à des spectacles, au sport, ou à des excursions, sont inutiles: ils peuvent venir au début, et puis, lorsqu'ils découvrent ailleurs des divertissements plus attirants, ils s'en vont . L'absence de contenus et d'une forte vie intérieure rend vaines aussi des initiatives culturelles.

Il mise sur une formation par cercles concentriques, où il y a de la place pour ceux qui veulent donner plus, aussi bien dans l'Action catholique avec le groupe El Servicio de Cristo Rey que dans le Hogar de Cristo, où il y a un noyau plus restreint qui se consacre à vie.

Pour Hurtado, le jeune doit connaître le Christ fort et viril du discours de la montagne et des marchands chassés du temple, qui apaise les tempêtes, qui invite les hommes à le suivre en quittant tout pour ne posséder que Lui seul; le même Christ qui caresse le prodigue, pardonne la Madeleine, défend l'adultère.

Dans l'enseignement sur la question de Dieu, par exemple, Hurtado souligne qu'il faut donner aux jeunes les éléments afin qu'ils se posent eux-mêmes le problème et trouvent une solution, s'ils en ressentent la nécessité, sans devoir pour ailleurs “défendre Dieu”. Il croit, en effet, en l'intelligence de l'homme et aussi en sa capacité de comprendre et transformer la réalité, en commençant par soi-même, dans la responsabilité sociale. Il met donc en exergue la nécessité de former des volontés fortes, aussi par rapport à la vie sexuelle des jeunes; l'homme peut développer sa liberté grâce à un idéal concret de générosité et héroïsme. Il n'y a pas de formation de la volonté, de vie ordonnée et d'amour authentique sans sacrifice: “Celui qui n'est pas un héros n'est pas un homme”. Il ne croit pas à l'idée rousseauiste de la bonté de la nature humaine; il connaît les bas-fonds de l'âme et souligne la lutte qu'il faut pour poursuivre l'idéal qui fascine. Nous pouvons rendre vigoureuse la volonté des jeunes en présentant l'exemple des saints. La question, en effet, n'est pas la justification intellectuelle de la vie morale, mais l'incarnation vivante et l'exaltation de la destinée spirituelle qui montrent, dans la force des saints, toute leur vérité, une force plus grande que celle dont font preuve ceux qui poursuivent richesses et sexe. C'est un idéal concret qui forme la volonté. Pour cela, Hurtado indique aux jeunes aussi la valeur de la chasteté, de l'obéissance, de la pauvreté de la vie religieuse, car, et il l'affirme en citant Dostoïevski, “celui qui ne comprend pas le moine, ne connaît pas la vie”. Il ne craint pas de leur présenter les exigences héroïques de la vie chrétienne. Et à ce propos il rappelle la phrase de Nietzsche “ne jette pas loin de toi le héros qui est dans ton âme”. Tout dépend, en effet, des forces d'assaut de ses propres convictions.

Le P. Alberto Hurtado avec des jeunes

Voilà pourquoi il incite les jeunes à étudier, à connaître et à s'engager: “contempler” la misère humaine, visiter les hôpitaux, les prisons, les maisons des pauvres, cela leur fera comprendre la possibilité d'action qu'ils ont, jusqu'au don total de soi, qui les pousse à travailler pour la justice sociale. Ils trouveront ainsi un débouché concret à l'idéal qui est en eux. Le fondement religieux, se savoir aimés par le Christ et l'attente du Christ d'être aimé, seront la base intellectuelle et affective afin que cet idéal ne s'éteigne pas, car “celui qui a regardé profondément ne fût-ce qu’une fois les yeux de Jésus ne l’oubliera jamais”.


Mariangela Mammi

 

(Traduit de l'italien par Giuseppe Di Salvatore)

 

 

Les textes du P. Hurtado sont tirés de: Congregatio Pro Causis Sanctorum, Sancti Iacobi in Chile. Canonizationis Servi Dei Alberti Hurtado Cruchaga. Positio Super Virtutibus, I, Roma 1987.

 

18/08/2014