Thèmes de Doctrine Sociale de l’Église/10 

 


DIEU APPELLE L'HOMME AU TRAVAIL,

DANS LE MAGISTÈRE SOCIAL DE JEAN-PAUL II

 

En créant l'homme, Dieu lui prescrit de remplir la terre et de la soumettre (cf. Gn 1, 28). Cette suprématie implique le devoir de l'homme de réaliser le plan de Dieu dans le monde, en collaborant avec lui. L'homme reflète donc la grandeur de son Créateur, par son ouvrage et en soumettant à soi-même les choses créées.

En lui confiant la tâche de gouverner la terre, Dieu appelle l'homme au travail. Le travail fait donc partie, depuis les origines, de la création; il est vocation de l'homme et dimension fondamentale de la vie humaine.

Ces points deviennent des idées-clés de l'anthropologie du travail de Jean-Paul II.

“En créant l'homme, Dieu a voulu le revêtir d'une dignité sans égale, il l'a fait à son image et à sa ressemblance, capable d'accomplir une œuvre dont il est responsable. C'est ainsi que le travail humain lui-même appartient à l'œuvre de la création, comme en témoigne déjà le premier chapitre du livre de la Genèse. Dieu, en effet, en créant l'homme et la femme, leur dit: 'Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la'”[1].

L'homme a été, de cette manière, placé, dans tout le monde visible, comme le couronnement de la création, en tant qu'image et ressemblance de Dieu, et seule son activité peut être appelée travail dans un sens plein[2].

Il est ainsi le sujet unique du travail; lui seul est en mesure de manifester cette initiative intelligente dans laquelle l'esprit et la main avancent ensemble: ce n'est qu'à l'homme que Dieu confie la terre en lui ordonnant de la gouverner.

Le travail: participation de l'homme à la création

Dans la perspective divine, la création ne demeure pas seulement un acte originaire de Dieu, achevé en lui-même par la création de l'homme, mais c'est une œuvre permanente, un chantier où l'homme est le représentant de Dieu, libre et responsable. Un cosmos sans l'homme qui le gouverne n'est pas prévu.

Dieu n'a pas placé l'homme dans la création comme dans un scénario accompli, où il pourrait se déplacer comme un spectateur externe; il l'a, au contraire, appelé à une alliance, à être son collaborateur dans l'organisation et la réalisation progressive de l'univers et de lui-même, à exprimer par sa créativité sa ressemblance avec Dieu et à participer à son œuvre de création.

Même si le mot “travail” n'apparaît pas de manière explicite dans le texte biblique (cf. Gn 1, 28), il est une réalité qui naît ensemble avec l'homme, contenue dans le projet de Dieu et il est critère d'humanité.

“L'homme, en fait, est appelé, selon le dessein originaire de Dieu, à devenir seigneur de la terre, à la 'soumettre' par la supériorité de son intelligence et l'activité de ses bras; il est le centre de la création”[3].

Dans cette perspective, le travail de l'homme, en tant qu'expression de la créativité humaine, ne fait ni concurrence ni ne rivalise avec la créativité originaire de Dieu, comme voudraient le faire entendre prométhéismes et divers athéismes de notre époque, mais il collabore au travail de Dieu: l'homme est appelé à devenir son partenaire dans le travail.

C'est aussi le sens le plus authentique du travail humain auquel Jean-Paul II rappelle tous les travailleurs, sans distinction de continent ou de nationalité ni de formes différentes d'activité. C'est là que commence ce qu'il appelle l'“Évangile du travail” (Laborem exercens, 25), c'est-à-dire l'annonce de la bonne nouvelle sur le travail humain.

Le travail: réalisation de la personne humaine

La présence de l'homme dans le monde est comme une seconde création où le monde acquiert un dynamisme illimité et trouve son sens authentique.

La création divine, qui est orientée vers l'homme, lui demande donc de transformer et humaniser, par son intelligence et liberté, l'univers et en même temps de se découvrir et de se réaliser lui-même à travers son action sur le monde.

L'homme est dans la création la valeur à laquelle sont subordonnées toutes les autres valeurs, à partir du travail.

Dans cette vision, l'action même de soumettre et de transformer la nature doit révéler en elle toutes ses potentialités et doit, surtout, être en relation et liée à la réalisation du progrès de l'humanité[4].

Cela ne signifie point que la domination de l'homme sur la nature doive être despotique et destructive[5], mais en tant que collaborateur et participant de la création que Dieu lui a confiée, il doit utiliser, soumettre, transformer pour son bien, en reflétant l'intelligence créatrice de Dieu[6]. La domination biblique garde toujours la perspective du service.

En vertu de cette domination, l'homme image de Dieu devient protagoniste de son travail et de son histoire, en y exprimant son être personnel et sa capacité créative à l'imitation de Dieu. Dans ce sens, Jean-Paul II n'insiste pas tant sur la domination de la nature, mais plutôt sur la réalisation de l'homme en tant que personne, à travers le travail.

Ces catégories se révèlent compréhensives des multiples dimensions-relations qui font de l'homme une personne et fournissent des critères valides de jugement sur l'exercice du travail, les technologies et sur les divers systèmes économiques en général. Elles montrent, en effet, que le critère ultime et suprême dans cet ordre de problèmes ne peut être que l'homme, dans sa subjectivité et personnalité fondée dans sa relation avec Dieu, d'où lui dérive la dignité la plus élevée.

Le concept chrétien du travail, ainsi que le souligne Jean-Paul II, trouve sa signification la plus profonde dans le projet divin sur l'homme et le monde. Il implique certes la transformation et l'humanisation du monde et l'activité du travail même, il considère la positivité et la nécessité des résultats objectifs du travail, mais implique surtout la réalisation de la personne, sujet premier de toute activité.

Emanuela Furlanetto

 

(Traduit de l'italien par Giuseppe Di Salvatore)

 

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[1] Cette idée, qui sous-tend essentiellement toute l'encyclique Laborem exercens, revient constamment dans de nombreux discours du Pape aux travailleurs.

[2] “Pour travailler il faut l'homme. Pour pouvoir 'travailler' il faut être image et ressemblance de Dieu”, cf. Giovanni Paolo II, Vi sono vicino, vi capisco con piena coscienza vi rendo onore. Ai lavoratori di Terni (19/3/1981), in Insegnamenti di Giovanni Paolo II, IV/1, 696-705.

[3] Cf. Giovanni Paolo II, Il lavoro fondato sulla dignità della persona difende gli interessi dell’uomo. L’incontro con i lavoratori portoghesi, a Porto (15/5/1982), in Insegnamenti di Giovanni Paolo II, V/2, 1734-1740.

[4] “Le travail doit être le moyen afin que toute la création soit soumise à la dignité de l'être humain et fils de Dieu”, cf. Giovanni Paolo II, Essere testimoni e artefici di giustizia e di vera libertà. Incontro con gli operai durante la visita a Guadalajara (30/1/1979), in Insegnamenti di Giovanni Paolo II, II/1, 279-282.

[5] Des écologistes attribuent faussement à l'anthropocentrisme chrétien la responsabilité des agissements agressifs et irrespectueux de l'homme occidental envers la nature et de la dégradation écologique actuelle, mais le vrai sens de la domination sur la création comporte soin et respect envers elle et ne peut être compris comme “ius utendi et abutendi”.

[6] Cf. Giovanni Paolo II, Il dono della terra e il mistero del lavoro. Legazpi City, Peñaranda Park: omelia alla Messa per gli agricoltori (21/2/1981), in Insegnamenti di Giovanni Paolo II, IV/1, 439-444. Dans ce discours aux agriculteurs des Philippines, le Pape affirme que “le langage clair de la Bible nous dit que c'est la volonté de notre Créateur que l'homme communique avec la nature comme un maître et gardien intelligent et noble, et non comme un exploiteur irréfléchi”.


24/09/2014