Profils missionnaires et spirituels

 

 

SI LE CIEL N'EST PAS VIDE, LA MISSION N'EST PAS FACULTATIVE 

POUR LES CHRÉTIENS/2


Une lecture de Madeleine Delbrêl à la lumière

de l'encyclique Spe salvi

 

Athéisme : lieu favorable à notre propre conversion

Nous réfléchissons sur ce thème, car l'un des grands défis que l'Église d'aujourd'hui doit relever c'est le retour de l'athéisme. Cela apparaît aussi dans la production littéraire autour de ce thème[1].

Pour Madeleine, le chemin du Christ en nous et la mission, en communion pleine avec l'Église, vont ensemble. Elle choisit donc de travailler comme assistante sociale dans une ville marxiste et de considérer l'athéisme comme “circonstance favorable à notre propre conversion”. Notre changement, le fait de nous conformer jour après jour à la parole de Dieu sont une condition sine qua non pour être missionnaires. Delbrêl le répète avec insistance : malheur à moi “si évangéliser ne m’évangélise pas”, car “rien au monde ne nous donnera l'accès au cœur de notre prochain sinon le fait d'avoir donné au Christ l'accès au nôtre”.

Dans ce sens, la mission est la plénitude de la vie chrétienne.

Sa mystique missionnaire lui fait expérimenter qu'avant même que dans les personnes auxquelles elle se sent envoyée, c'est en elle que se passe l'union entre Dieu et les hommes : “par vous [Christ], nous sommes devenus la charnière de chair. … En nous, le sacrement de votre amour s’opère. Nous vous aimons. Nous les aimons. Pour qu’une seule chose soit faite avec nous tous”.

Elle vit en communion avec l'univers, à l'instar de ces contemplatifs qui partant de l'amour de Dieu vont vers tous et retournent à lui au nom de chaque homme, tout en restant là où Dieu l'envoie : c'est là le lieu de la sainteté, le point où s'immerger jusqu'au fond, comme si l'on plongeait en Dieu même, et dont  connaître les problématiques ; elle le fera avec engagement, défiant la tentation, à laquelle succombèrent tant de catholiques, d'embrasser les idées marxistes. À travers l'étude approfondie, à cause de la confiance dans l'intelligence qui lui faisait dire que “si tu méprises la raison, tu n'honores pas la grâce”, Madeleine découvre le point de rupture profond, le refus de Dieu, qu'elle n'aurait jamais pu accepter et qui lui rappelle son parcours de vie. Son analyse est très actuelle. La différence – écrit-elle – entre l'espoir de ses amis communistes et l'espérance chrétienne réside dans le fait que le premier est une espérance humaine sur le monde et ses lois, c'est-à-dire sur la “matière”. L'espérance chrétienne vient de Dieu et ne dépend pas de nous. Ainsi affirme le Pape à propos de Marx dans Spe salvi : “Sa véritable erreur est le matérialisme : en effet, l'homme n'est pas seulement le produit de conditions économiques, et il n'est pas possible de le guérir uniquement de l'extérieur, en créant des conditions économiques favorables” (n. 21). Et encore : “Le ciel n'est pas vide. La vie n'est pas un simple produit des lois et des causalités de la matière, mais, en tout, et en même temps au-dessus de tout, il y a une volonté personnelle” (n. 5).

Et Madeleine, qui reconnaissait dans le monde communiste un défi exaltant parce qu'il “nous met en cause et nous attaque justement sur ce que l'espérance a d'essentiel” dit : “Ce que nous devons aux communistes – cela parce qu'ils sont notre prochain – c'est l'espérance surnaturelle, c'est l'espérance que nous donne Dieu, c'est l'espérance que nous devons sans cesse demander à Dieu. Elle est désir de Dieu, passion de Dieu, compassion pour le monde. Elle est faite pour prendre chair dans notre cœur. Elle y crée des espoirs qui sont ceux de Jésus-Christ, ceux de la passion de Dieu et de la compassion de Dieu pour tous les hommes comme de chaque homme”.

Le bonheur n’est pas la justice distributive

C'est à l'intérieur de cette passion pour l'homme, pour les déshérités, pour le prolétariat, si forte en son temps, qu'elle veut apporter la réponse chrétienne. Madeleine fait une analyse lucide du visage moderne de la vie des hommes, elle connaît la souffrance du travail tuant qui pour certaines catégories sociales est l'unique possibilité d'occupation et aussi le changement anthropologique survenu sur l'homme lié désormais au salaire, pour lequel il sacrifie tout, aussi ce qu'il affectionne, et qui a modifié le paradigme même de l'activité humaine : “On ne cherche plus à être payé pour un travail, mais à travailler pour être payé”. Elle en voit l'aliénation qui fait que “nous ne trouvons dans le monde du travail qu'une minorité qui puisse utiliser le maximum de sa pensée et de son vouloir”, unie à la chosification des hommes réduits à des engrenages. Mais ces hommes “ont le droit d'être évangélisés. Nous devons oser leur dire, si nous en avons fait des frères, que le bonheur n’est pas la justice distributive, mais la pauvreté” ; oui, parce que les lendemains ne chanteront jamais vraiment juste et ce que l'homme pourra trouver dans le monde ne sonnera jamais éternel. C'est pour cela qu'il a le droit d'avoir en face quelqu'un qui est en rapport avec Dieu, qui est une personne vraie et réalisée, qui n'a pas peur de parler et de se confronter, qui ne cache pas ce qu'il pense et dit ce qu'ils ne connaissent pas : qui est Jésus-Christ.

Affirmer que le bonheur ne se trouve pas dans la justice distributive, mais dans la pauvreté ne signifie aucunement promouvoir une autre forme d'aliénation, réconfortante cette fois-ci. Madeleine sait elle-même que, si Dieu est pour nous le bien absolu, il faut que nous prenions au sérieux, puisque venant de lui, aussi les biens que les hommes désirent, et le mal qui est la cause de leur privation. Pour cela, sa vision va ensemble avec une analyse importante sur la distinction entre Royaume de Dieu et monde, qui nous donne des indications précises aussi pour l'aujourd'hui de la mission de l'Église.

Le Royaume de Dieu, ce n’est pas l’amour du monde, mais celui des hommes. Le monde n’est pas une réalité absolue : il est un relatif”, un possible ici et maintenant qui est “sans cesse modifié par le jeu des forces bonnes et mauvaises de tous les cœurs de tous les hommes”. Pour Madeleine, ce n'est pas en travaillant à la construction du monde qu'on pourra le rendre meilleur : c'est un homme meilleur qui rendra aussi le monde meilleur. Ce n'est pas en faisant coïncider les “bilans” du Royaume de Dieu avec ceux du monde qu'on pourra mesurer sa venue. “Ce n’est pas la somme des cités justes qui constituera la Jérusalem Céleste”, mais l'amour d'Églises grandes ou petites, composées de saints hommes, qui réalisera la rédemption pour une multitude. Ce n'est pas la victoire momentanée du mal qui doit nous épouvanter : même des périodes de chaos et de férocités, nous explique-t-elle, peuvent faire que des hommes brûlent de passion et aient une intensité de foi telle qu'elle engendre le salut. Le développement du Royaume dans le monde possède une perspective d'éternité qu'il faut respecter. “À côté des libérations économiques que prêche le monde, … le Christ annonce la libération du mal”. De nouveau résonnent les paroles de Spes salvi sur Marx : “Il a oublié que l'homme demeure toujours homme. Il a oublié l'homme et il a oublié sa liberté. Il a oublié que la liberté demeure toujours liberté, même pour le mal. Il croyait que, une fois mise en place l'économie, tout aurait été mis en place” (n. 21).

Madeleine rappelle, à ce propos, que le Christ n'a pas fait de différence entre les classes sociales. Beaucoup de chrétiens ne cherchent la vraie libération que dans leur vie privée et continuent d'accepter la dictature du mal dans la société ; d'autres se font pauvres avec les pauvres, mais ils n'accomplissent qu'un premier pas, peut-être le plus facile. Le Christ a parlé avec les riches et avec les pauvres, car il demande tout autre chose : le renouveau du cœur, une conversion essentielle qui, dans la vie de chacun, rendra toute chose nouvelle. Saint Paul n'a pas fait une bataille contre l'esclavage, mais ce fut le cœur des chrétiens évangélisés par lui à ne plus accepter de posséder des esclaves. L'Évangile est pour tous, non uniquement pour les pauvres, c'est une annonce aux pécheurs, encore plus, il est “toujours une rencontre entre deux pécheurs”.

Spe salvi nous le confirme : “Le christianisme n'avait pas apporté un message social révolutionnaire comme celui de Spartacus, qui, dans des luttes sanglantes, avait échoué. Jésus n'était pas Spartacus, il n'était pas un combattant pour une libération politique, comme Barabbas ou Bar-Khoba. Ce que Jésus, personnellement mort sur la croix, avait apporté était quelque chose de totalement différent : la rencontre avec le Seigneur de tous les seigneurs, la rencontre avec le Dieu vivant, et ainsi la rencontre avec l'espérance qui était plus forte que les souffrances de l'esclavage et qui, de ce fait, transformait de l'intérieur la vie et le monde” (n. 4).

Le grand problème pour Delbrêl est celui de se trouver face à un monde muet et sourd. D'aucuns confondent la foi avec une simple “mentalité chrétienne” ou avec le “bon sens”. La déchristianisation galopante est, en effet, provoquée aussi par le repliement des chrétiens dans les secteurs sociaux privilégiés, par le manque d'annonce de l'Évangile par les paroles et par la vie, mais elle est aussi le fruit de la misère spirituelle où ont été délaissés les gens, qui ne sont plus aujourd'hui en mesure d'écouter. Voilà la grande difficulté. Il faut redonner des oreilles pour écouter, tandis que la voix doit continuer à crier dans le désert. Madeleine aussi s'aperçoit que les conditions de la France, pays de mission, sont bien différentes de celles des soi-disant “territoires de mission” où le Christ doit être encore connu. Les personnes qu'elle côtoie, en effet, avaient déjà reçu la lumière du Christ et l'avaient rejetée.

Les athées, les non-croyants ou les indifférents apparaissent comme immunisés, vaccinés contre l'Évangile qu'ils connaissent de manière déformée. Il ne s'agit plus désormais d'un problème de langage distant, étranger ou d'un message trahi par de mauvais témoins. C'est une surdité aussi intellectuelle envers le surnaturel et ce qui dans l'homme ne peut être satisfait par le monde. Nous pouvons traduire : il n'y a plus de demande d'absolu.

Mariangela Mammi

(À suivre)

 

(Traduit de l'italien par Giuseppe Di Salvatore)

 

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[1] Cf. G. Frosini, Ateismo di ritorno. Nuove frontiere della missione della Chiesa, in “Testimoni” n. 19 (2007) 4-7. L'auteur a poursuivi sa réflexion dans les numéros suivants de la même revue.

 

18/10/2014