Thèmes de Doctrine Sociale de l’Église/11 

 

 

AU-DELÀ DE LA DIMENSION ÉCONOMISTE DU TRAVAIL

DANS LE MAGISTÈRE SOCIAL DE JEAN-PAUL II

 

On peut reconnaître l’un des objectifs de l’enseignement social de l’Église, depuis les origines, dans la recherche d’une humanisation toujours plus grande du travail et, donc, de la réalité sociale, à travers la stigmatisation, d’une part, des situations aliénantes et inhumaines et en proposant, de l’autre, des principes et des orientations sur lesquels fonder une nouvelle réalité.

C’était là, au début de l’ère industrielle, l’inspiration fondamentale de Rerum novarum où l’on affirmait le caractère personnel et nécessaire du travail et, donc, sa dignité (cf. Rerum novarum, 36). Fondées sur la nouvelle vision théologique et anthropologique conciliaire, ces mêmes dimensions sont ratifiées par Gaudium et spes, en relation et par opposition à des visions idéologiques et réductionnistes de l’homme et de son travail, dans l’époque industrielle moderne.

Dans ce sens, Jean-Paul II souligne, en mettant en rapport immédiat sa vision anthropologique et théologique avec la question sociale du travail, la conviction qu’on n’arrive pas à un concept du travail droit s’il n’est pas formulé en lien immédiat avec un juste concept de l’homme”[1].

Se référant à l’analyse phénoménologique de la réalité sociale du travail, Jean-Paul II voit toujours présent le risque réductionniste et restrictif de l’homme et du travail à la seule dimension économique. Encore plus, il voit dans cette erreur de l’économisme[2], comme il la définit, une erreur foncièrement anthropologique, présente de manière spécifique aujourd’hui non tant dans l’un ou l’autre système économico-idéologique, mais dans une mentalité qui se manifeste partout où “l’on considère le travail humain exclusivement sous le rapport de sa finalité économique” (Laborem exercens, 13). En parlant aux travailleurs de Porto Marghera il affirme : “L’erreur de l’économisme, qui considère le travail humain exclusivement sous le rapport de sa finalité économique, est loin d’être corrigée”[3].

Basculant l’ordre établi par la Révélation, la mentalité économiste subordonne l’homme qui travaille aux choses, à la production, elle exalte l’homo œconomicus au détriment de toutes les autres dimensions humaines et spirituelles.

L’économisme, en tant qu’attitude culturelle et mentalité pratique, sédimentée au cours des siècles, justifie une échelle de valeurs et de priorités où les choses priment sur les hommes, le capital sur le travail, et où les fins humaines s’identifient, de manière plus ou moins explicite, avec le nouveau et actuel produit, avec le degré maximum de croissance et le maximum du profit. En alimentant la mentalité consumériste moderne et en réduisant l’homme à la marcusienne unidimensionnalité, dans les sens purement objectif et économique, il “le prive de la composante la plus haute de sa dignité de personne humaine et de fils de Dieu” [4].

Économisme : racine de systèmes productifs aliénants

Cette mentalité, qui s’est développée tout particulièrement avec la philosophie matérialiste, a été un terrain fertile du capitalisme et du libéralisme primitifs, puisqu’elle en a été, dans un certain sens, la cause et l’effet, mais elle a pénétré aussi des systèmes de socialisme réel et d’économies diversement contrôlées, en devenant une racine de systèmes productifs aliénants.

Le fait de dénoncer et condamner l’économisme ne signifie pas nier ou méconnaître les valeurs économiques de la société industrielle et post-industrielle : même l’économie est un aspect de la vie humaine. Cela signifie plutôt – sur la base de l’expérience historique du capitalisme et du libéralisme primitifs, où l’industrialisation poursuivie par le sacrifice des valeurs subjectives inhérentes à la dimension humaine avait imposé “un joug presque servile” (Rerum novarum, 2) – mettre en garde contre le danger de voir se répéter une telle situation, dans d’autres contextes et autres temps, c’est-à-dire, là où l’on regarde l’homme comme un objet et non comme le sujet de son travail. La référence explicite de Jean-Paul II aux travaux forcés dans les camps de concentration rappelle des situations où le travail est utilisé contre l’homme. “On sait aussi que, de bien des façons, il est possible de se servir du travail contre l'homme, qu'on peut punir l'homme par le système du travail forcé dans les camps de concentration, qu'on peut faire du travail un moyen d'oppression de l'homme, qu'enfin on peut, de différentes façons, exploiter le travail humain, c'est-à-dire le travailleur” (Laborem exercens, 9).

L’économisme, que Jean-Paul II condamne et qu’il invite à dépasser pour saisir le sens vrai de l’homme et de son travail, consiste à identifier les fins de l’activité économique ou des mesures de politique économique avec la maximisation du produit matériel, où il n’y a pas de place pour les fins humaines.

Même si on ne fait aucune allusion explicite à des mouvements culturels ou historiques particuliers, l’utilisation que le Pape fait du terme économisme semble pouvoir se référer, d’une part, à l’attitude de la bourgeoisie illuministe et à ses théorisations chez certains représentants de l’économie classique anglaise, et, de l’autre, au matérialisme des régimes collectivistes.

Dans ce qu’on peut définir l’acte de naissance officiel de la science économique, les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations[5] d’Adam Smith, le père de l’économie moderne, sur qui se sont appuyés les économistes classiques, étaient déjà indiquées les conditions d’aliénation propres à la société industrielle.

La conviction, qui s’est révélée une illusion, que l’agir égoïste et individuel de chacun, à la recherche de son propre intérêt, contribue en même temps à procurer le bien commun et que l’amélioration de la condition humaine puisse être identifiée avec une disponibilité et une quantité toujours plus grande de produits matériels, une sorte d’idées-clés de l’analyse libériste, exprime une conception réductrice et unilatérale de l’homme et de la société, qui contraste avec la vision chrétienne.

Cette conception identifie la “rationalité” avec la prééminence des exigences productives sur celles humaines.

C’est sur ce dernier point que Jean-Paul II voit l’erreur de l’économisme, qui émerge dans le capitalisme primitif, mais qui peut être, dans ses diverses manifestations, présent partout, montrant par là une conception anthropologique déformée qui place le sujet du travail au second plan par rapport aux exigences de la production et considère le travail exclusivement sous le rapport de ses finalités économiques.

Cette même erreur, matrice de l’approche économiste, n’épargne pas le collectivisme marxiste (cf. Laborem exercens, 13).

En réagissant contre les injustices du capitalisme, le marxisme a fait justement de l’exploitation du travail son point de force, son cheval de bataille.

À cause de l’aliénation, l’homme s’appauvrit, se nie soi-même et il n’est pas homme en ce qui justement caractérise l’homme, le travail.

Marx qualifie la conception matérialiste de l’histoire comme le processus de rachat de l’exploitation et de l’aliénation de l’homme et du travail, par la réappropriation des produits matériels de son travail.

Même la culture marxiste du travail, tout comme celle bourgeoise libériste, accorde un sens au travail exclusivement en tant qu’expression de l’homme qui produit. Le rachat reste extérieur à l’homme, il consiste dans le changement du mode de production, dans le passage du système capitaliste à celui de la propriété collectiviste des moyens de production, à travers la lutte des classes qui transforme la conscience de l’homme. En produisant pour soi, le travailleur se réapproprie soi-même.

La nécessité d’affirmer la valence subjective du travail

L’histoire des évènements de 1989 a démenti définitivement la théorie marxienne, le dépassement dialectique des contradictions, ainsi que sa prévision de la nécessité de l’effondrement du capitalisme[6].

Le matérialisme historique et dialectique s’est révélé lui-aussi comme une philosophie incapable de sauvegarder la primauté de l’homme-personne par rapport à l'instrument-capital (cf. Laborem exercens, 13).

En dépit du progrès technique et de l’augmentation de la productivité, les résultats de l’un et l’autre système économique et social ne montrent pas le dépassement de l’économisme.

En effet, l’impossibilité de comprendre l’homme en partant exclusivement de l’économie et des exigences de la production et du marché ou de le définir en se fondant uniquement sur son appartenance à une classe (cf. Centesimus annus, 24), affiche aujourd’hui toute sa vérité. La faillite, d’une part, de l’expérience collectiviste et oppressive des pays du “socialisme réel”, et la société occidentale industrialisée, de l’autre, opulente et aisée, avec ses nouvelles formes d’aliénation, marginalisation, injustices, qui touchent le monde entier, ont manifesté la même racine et les mêmes issues finales sur l’homme.

La réduction à la seule dimension économique laisserait le champ libre à l’aspect nihiliste latent dans cette forme de pensée où se situe l’industrialisation, alors qu’il faudrait favoriser et donner une plus grande force à la valence ouverte sur les valeurs de l’humanisme, intégrant l’industrialisme même dans une dimension morale et culturelle, où l’on pourrait trouver la force capable de contrebalancer les effets destructifs de ce qu’Horkheimer appelle la raison formalisée.

Là où sont élaborées des conceptions réductrices et déformées de l’homme et de la société, celles-ci justifient des situations d’aliénation et en créent d’autres nouvelles.

“Une mentalité purement économiste, quelle que soit sa matrice philosophique et sociale, produit au moins des déphasages déviants”[7].

L’idée-clé du Magistère social contemporain de l’Église, la centralité de l’homme dans la vie économico-sociale, acquiert dans ce sens un rôle prophétique dans la défense de l’homme et d’une signification humaniste du travail qui dépasse l’économisme. Il en découle que les valeurs importantes ne sont pas uniquement celles qu’on mesure en argent, en quantité de la production, en augmentation du bien-être considéré seulement par rapport au revenu, mais ce sont surtout celles qui prennent en compte ce que l’on produit, la qualité de la vie, l’idée que l’économisme ne signifie pas économicité, des valeurs en somme qui ramènent toujours à la reconstruction et l’affirmation de la dignité de la personne.

On ne peut nier qu’avoir plus est aussi une condition pour être aussi plus, mais l’absolutisation de cette condition, en la rendant la fin principale du travail et de l’économie, signifie entrer dans une vision économiste qui nie l’être même[8].

Renverser cette vision veut d’abord dire ne pas considérer l’homme comme un instrument ni du travail ni du capital ni de la propriété ni de la recherche scientifique, mais le reconnaître comme protagoniste, libre et responsable en tout cas, de ses prestations.

Emanuela Furlanetto

 

(Traduit de l’italien par Giuseppe Di Salvatore)

 

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[1] Cf. Giovanni Paolo II, Rivedere l’ordine economico per porlo a servizio dell’uomo. L’incontro con i rappresentanti del mondo del lavoro, a Barcellona (7/11/1982), in Insegnamenti di Giovanni Paolo II, V/3, 1199. Cf. aussi Giovanni Paolo II, Nessuna formula di socializzazione può espropriare il lavoratore della sua responsabilità e creatività. Il discorso ai rappresentanti del mondo del lavoro incontrati nel salone dell’Oasi di Sant’Antonio (26/10/1986), in Insegnamenti di Giovanni Paolo II, IX/2, 1238.

[2] Jean-Paul II développe en particulier dans Laborem exercens (nn. 7-13) la problématique de l’économisme qu’il reprend, en tout cas, dans d’autres interventions.

[3] Cf. Giovanni Paolo II, Su nuove basi di solidarietà l’uomo torni ad essere fondamento del lavoro. Porto Marghera: ai lavoratori, agli imprenditori e ai dirigenti del complesso industriale veneto (17/6/1985), in Insegnamenti di Giovanni Paolo II, VIII/1, 1899.

[4] Cf. Giovanni Paolo II, Vi sono vicino, vi capisco con piena coscienza vi rendo onore. Ai lavoratori (19/3/1981), in Insegnamenti di Giovanni Paolo II, IV/1, 701.

[5] Cf. A. Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Gallimard, Paris 1976.

[6] Dans Centesimus annus (nn. 22-29) Jean-Paul II consacre un chapitre entier de l’encyclique à “L’année 1989”, en soulignant, entre autres, parmi les facteurs de la chute des régimes collectivistes, la violation des droits du travail, l’inefficience du système économique entendu non seulement comme un problème technique, mais comme la négation des exigences les plus profondes de l’homme.

[7] Cf. Giovanni Paolo II, La solidarietà è un imperativo per superare le crescenti difficoltà nel mondo del lavoro. Ad un convegno di lavoratori sulla “Laborem exercens” (17/1/1987), in Insegnamenti di Giovanni Paolo II, X/1, 133.

[8] “L’Église continue à proclamer que le critère qu’il faut suivre, dans ce cas comme dans d’autres, c’est que les considérations économiques, sociales et politiques ne doivent pas prévaloir sur l’homme ; que la dignité de la personne humaine l’emporte sur tout le reste et doit conditionner tout le reste. On créerait un monde très peu habitable si on n’avait pas d’autre préoccupation que d’avoir plus et si on ne pensait pas avant tout à la personne du travailleur, à sa condition d’être humain et de fils de Dieu, appelé à une vocation éternelle, si on ne se préoccupait pas de l’aider à être plus”, cf. Giovanni Paolo II, Ai lavoratori (1/2/1979), in Insegnamenti di Giovanni Paolo II, II/1, 329.


28/01/2015