Articles d'Emilio Grasso

 

 

LA DOUCEUR VERTU DES FORTS

Réflexions pour une spiritualité des hommes politiques

 


Dans un e-mail adressé au journaliste de radio argentin Alfredo Leuco, Pape François a écrit que “la douceur, parfois, dans l'imaginaire collectif, se confond avec la pusillanimité. Mais il n'en est pas ainsi : en réalité, la douceur est la vertu des forts et elle est étroitement liée à la patience, à l'écoute”[1].

Ce petit texte de Pape François a entretenu ma réflexion, surtout en ce temps où la politique est devenue spectacle, agression, fourberie, interruption et cris qui étouffent la voix de qui exprime une opinion contraire ; incapacité de considérer l’autre comme un adversaire qui porte des idées différentes et non comme un ennemi à diaboliser et à détruire ; un temps où le calme raisonnement a été remplacé par le slogan affiché et à la parole qui s’adresse à l’intelligence, par des argumentations rationnelles fondées sur des donnés certains et des programmes réalisables, on ne s’oppose que par la mise en branle de sentiments trompeurs qui sollicitent les instincts les moins nobles et honnêtes de l’homme ; un temps de bouleversement des valeurs où tout se fonde sur la “légèreté de l'être”, qui fait que les affirmations protestées et jurées sur la tête de sa mère sont retournées, en un clin d’œil, de fond en comble, selon les avantages et les intérêts de la boutique du moment… C’est à tout cela que répond le Pape en écrivant à un journaliste de radio pour réaffirmer que “le ton serein manifeste la volonté de se confronter ouvertement et les désaccords s'expriment dans la paix, de manière fluide”[2].

J’ai lu ce texte ici au Paraguay, où les prochaines élections primaires et de renouvellement des organes internes des partis, ensemble avec les élections municipales de fin d’année, sont en train de créer un climat où la politique se transforme toujours plus en une course au transformisme exacerbé, entièrement finalisé à la satisfaction d’intérêts économiques et de pouvoir.

On ne voit que très peu de politique. Et l’on se fatiguerait pour rien en voulant chercher l’ombre de la mansuétude et de la douceur.

Ces caractères de douceur, patience, capacité d’écoute, qui constituent la vertu des forts, ne peuvent pas manquer dans le cœur de ces catholiques qui, sous leur responsabilité et non en se servant de l’Église ou s’engageant en son nom, agissent dans le domaine politique.

“Je suis très préoccupé par le climat de tension et de violence que vit le Pays – a affirmé Mgr Claudio Giménez, Évêque de Caacupé et Président de la Conférence épiscopale paraguayenne, dans une déclaration au journal ‘ABC Color’ du 9 mai 2015 – parce que tout ce qu’on est en train de réaliser au niveau pastoral, tout ce processus qui s’est développé à l’occasion de la visite du Pape s’écroule, ainsi que tout le travail d’unification et de pacification. C’est très regrettable parce que les parties adverses s’agressent et se lancent des mots très forts, et cela ouvre une brèche dans le cœur du peuple”. Mgr Giménez a désapprouvé les insultes entre les leaders politiques et leur a demandé qu’ils “s’apaisent et fassent leur travail électoral sans se blesser”. Quand on lui a demandé qui doit prendre l’initiative pour apaiser les esprits, il a souligné : “Ce sont les groupes en lutte qui doivent réfléchir avec attention sur une attitude différente qui est possible et non impossible”.

Alcide De Gasperi : un exemple de vie spirituelle

Les paroles de Pape François, lues ici au Paraguay – mais la situation en Italie ne semble pas différente –, m’invitent à rouvrir quelques pages lointaines de la vie d’Alcide De Gasperi, l’un, sinon le plus grand des hommes politiques de l’après-guerre italien.

À propos de lui, dont s’est ouvert dans le diocèse de Trente, en 1993, le procès de béatification, Benoît XVI a dit :

“Formé à l'école de l'Évangile, Alcide De Gasperi fut capable de traduire en actes concrets et cohérents la foi qu'il professait. Spiritualité et politique furent en effet deux dimensions qui coexistèrent chez lui et qui caractérisent son engagement social et spirituel. Avec une clairvoyance prudente, il guida la reconstruction de l'Italie sortie du fascisme et de la Deuxième Guerre mondiale, et il en traça avec courage le chemin vers l'avenir; il en défendit la liberté et la démocratie; il en relança l'image au niveau international; il en promut la reprise économique en s'ouvrant à la collaboration de toutes les personnes de bonne volonté. Spiritualité et politique se complétèrent si bien en lui que, si l'on veut comprendre jusqu'au bout cet homme estimé de gouvernement, il ne faut pas se limiter à regarder les résultats politiques qu'il obtint, mais il faut également tenir compte de sa fine sensibilité religieuse et de la foi solide qui anima constamment sa pensée et son action. En 1981, à cent ans de sa naissance, mon vénéré prédécesseur Jean-Paul II lui rendit hommage, en affirmant que ‘en lui la foi fut le centre inspirateur, la force de cohésion, le critère des valeurs, la raison des choix’”[3].

Dès le début de son engagement politique, De Gasperi est bien conscient que tout agissement ad extra (aller aux périphéries, pour utiliser le langage de Pape François) a besoin d’une conversion ad intra.

Déjà en 1904, le même De Gasperi écrivait dans un article :

“Personne ne pense que la réforme doit commencer à partir de lui-même, que cette vague de renouveau social doit partir aussi de lui, que si la société atteint de meilleures rivages, ce sera parce que l’individu, chacun pour son compte, aura déployé ses ailes et pris son envol sans attendre les autres. On pense à un processus de réforme comme à un mouvement du centre à la périphérie, mais on ne remonte pas aux origines du centre même que nous sommes”[4].

De Gasperi sut montrer cette capacité de partir du centre non point tant dans les moments de succès, mais en ceux difficiles de l’échec humain.

Depuis la prison romaine de Regina Coeli, où il avait été enfermé à cause de son activité antifasciste, il s’adressait ainsi à un ami :

“Que le Seigneur soit loué, qui me fait comprendre qu’il était juste que dans la disgrâce commune, moi qui étais aux premières places, je doive, pour une juste compensation, traîner sur la voie dans un état plus piteux et plus misérable que les autres. Il n’y a aucun mérite à être les premiers lorsqu’on marche sous un soleil triomphant et sous un drapeau habitué aux victoires. Il y a peut-être du mérite à se traîner de l’avant dans la boue de la route après la défaite”[5].

Conseil des ministres présidé par De Gasperi (1948)

À la chute du fascisme, incombent sur De Gasperi de lourdes responsabilités auxquelles il s’était préparé dès sa jeunesse.

Lors du deuxième Congrès provincial de son parti, la Démocratie chrétienne, qui eut lieu à Rome le 18 juin 1945, De Gasperi prononce un important discours où nous retrouvons cette douceur – dont écrit Pape François – qui s’unit à la patience et à l’écoute.

À cette occasion De Gasperi dit :

“Il n’y a pas d’hommes extraordinaires. Je vous dirai même plus, il n’y a pas d’hommes dans le parti, et en dehors, qui soient à la mesure de l’ampleur du problème qui est devant nous. Il faut se présenter face aux évènements extérieurs et internes avec l’humilité de reconnaître qu’ils dépassent notre mesure… Pour résoudre les problèmes, il y a plusieurs manières : celle de la force, celle des intrigues, celle de l’honnêteté… Je suis un homme qui a l’ambition d’être honnête. Le peu d’intelligence que j’ai, je la mets au service de la vérité… je me sens un chercheur, un homme qui va à la recherche des filons de la vérité dont nous avons besoin comme de l’eau jaillissante et vivante des sources. Je ne veux être rien d’autre”[6].

C’est le mérite de De Gasperi et aussi de Palmiro Togliatti, le Secrétaire du Parti communiste italien, le plus grand parti communiste occidental au temps où – pour utiliser la fameuse expression de Winston Churchill – sur l’Europe s’abattait un “rideau de fer”, si le système démocratique italien a tenu même lors des moments les plus difficiles des contrastes rudes.

Pour une saine laïcité

En De Gasperi était grandement présente la distinction, qui ne fut jamais séparation, entre la sphère politique et celle religieuse.

Benoît XVI l’a souligné dans le discours déjà mentionné. Le Pape y affirmait que De Gasperi notait que

“pour œuvrer dans le domaine social et politique, la foi et la vertu ne suffisent pas; il convient de créer et d'alimenter un instrument adapté aux temps... qui ait un programme, une méthode propre, une responsabilité autonome, une structure et une gestion démocratique. Docile et obéissant à l'Église, il fut donc autonome et responsable dans ses choix politiques, sans se servir de l'Église à des fins politiques et sans jamais faire de compromis avec la rectitude de sa conscience”[7].

Palmiro Togliatti

C’est justement dans une lettre à Togliatti que nous retrouvons cette distinction qui permet douceur, patience, écoute sans abdiquer, pour cela, ou demander d’abdication de ses principes.

Ce texte est une page de sagesse politique conjuguée avec la douceur, une page de la vertu des plus forts.

“Tu sais bien – écrit De Gasperi à Togliatti – que s’il n’y a jamais eu, comme tu écris, entre toi et moi dans la pratique du Gouvernement aucun contraste sur des questions religieuses, cela est vrai pour ce qui concerne notre rapport réciproque de travail ; mais toi tu ne m’as jamais leurré et moi non plus je ne t’ai jamais laissé supposer qu’on pouvait s’échanger aussi les doctrines, les tendances et, dirais-je, aussi les rôles : c’est-à-dire que tu ferais le chrétien et moi le marxiste. Chacun naît avec ses propres caractères et si les évolutions sont toujours possibles, et même souhaitables, il n’est pas licite de confondre les raisons tactiques avec les convictions : il faut qu’elles soient l’une ou l’autre chose… Voilà donc, cher Togliatti : il ne s’agit ni de toi ni de moi, mais d’une antithèse qui dépasse nos personnes. L’honnêteté politique exige que toi et moi nous signalions avec franchises cette divergence à ces électeurs auxquels nous demandons une voix de confiance ; et la profession sincère de notre foi n’empêchera point que chacun donne la contribution qui lui est propre à l’évolution politique du Pays”[8].

Douceur et patience

Cette vertu de la douceur, mise au service du Pays et non d’intérêts personnels ou d’une de ses parties, revient dans une lettre écrite à Mario Missiroli, l’une des plus grandes signatures du journalisme italien.

“Quelle est la plus grande fatigue et peine ? L’aspect le plus pénible d’une crise est le côté humain. Le fait de ne pas pouvoir tenir compte des attentes légitimes, la nécessité d’outrepasser de vieilles amitiés, de prendre acte de ressentiments qui peuvent subjectivement être justifiés, mais qui sont objectivement inévitables ; tout cela trouble même la conscience la plus tranquille. C’est facile de crier : dépêche-toi, fais vite, décidé, dur. On ne travaille pas avec des pierres, mais avec des hommes qui ont leurs droits, leur conscience et qui, au gouvernement ou pas, dans le passé et pour l’avenir, furent et seront pour toi des compagnons de lutte et, finalement, tous au même service du Pays”[9].

La vertu de la patience en De Gasperi ne fut pas l’immobilisme d’une médiation entre des forces opposées qui ne donnait pas de solutions aux problèmes urgents du Pays. Il était conscient que la politique n’était pas la recherche de l’absolu, mais – pour nous exprimer ainsi avec Maritain – la recherche de la réalisation d’un idéal historique concret.

La maison où mourut De Gasperi à Sella di Valsugana

Dans cette recherche passionnée, De Gasperi était conscient que

“pour un homme qui a de la sensibilité, gouverner c’est une souffrance quotidienne. Chaque jour frappent à la porte de mon bureau les nécessités infinies d’un peuple de 47 millions d’hommes et de femmes, et lorsqu’on compare la somme de ces aspirations et besoins avec l’insuffisance des moyens que nous avons à disposition, c’est impossible de se soustraire à un sentiment de découragement. On voudrait brûler toutes les étapes sur la voie du progrès et de la prospérité, et on s’aperçoit que le chemin ne peut être que graduel, toujours trop lent pour notre fébrile impatience. Alors on se demande avec trépidation : est-ce que le peuple italien comprendra que ce n’est jamais par manque de bonne volonté, par une insuffisance de capacité que nous ne réussissons pas à accomplir tout ce que nous voudrions faire ?”[10].

La distinction entre principes et moyens pour les réaliser, qui constitue, au fond, la distinction entre foi et politique et qui est le principe d’une saine laïcité, qui n’est pas laïcisme, était fortement enracinée en De Gasperi.

Il répondait ainsi à des journalistes qui l’interrogeaient sur différents problèmes :

De Gasperi avec sa fille Maria Romana

“L’expérience me dit qu’il convient, à l’égard de tout ce qui est méthode, moyen ou structure, d’être souples, compréhensifs, patients, et que l’énergie et l’intransigeance doivent être réservées à tout ce qui est, pour une nation, certitude et fondement permanent. Les organismes peuvent changer, mais ce qui ne doit jamais s’éteindre c’est la lueur de la conscience morale, et c’est là la responsabilité devant l’histoire, devant les pères qui nous l’ont transmise, devant Dieu qui nous juge, et qui devient toujours plus lourde au fur et à mesure que passent les jours et les années”[11].

La conscience profonde qu’avait De Gasperi des limites de la politique, une conscience qui ne lui faisait jamais absolutiser celles qui sont et restent toujours des réalisations contingentes et non définitives, et qui nécessitent, pour cela, du chemin de la patience, de l’écoute, du dialogue et de la douceur, est bien perçue par sa fille Maria Romana lorsqu’à la fin de sa biographie passionnée écrite en mémoire de son père, en rappelant les tout derniers jours de sa vie, elle écrit :

Cortège funèbre avec le cercueil de De Gasperi à Rome

“Puis son esprit sembla s’apaiser dans la certitude d’avoir fait tout son devoir, même face à ce dernier problème politique. Ce soir-là, gravissant les marches en bois qui menaient à sa chambre à coucher, il me dit : ‘J’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir à présent, ma conscience est en paix. Tu vois, le Seigneur te fait travailler, il te permet de faire des projets, il te donne de l’énergie et la vie, puis lorsque tu penses être nécessaire, indispensable à ton travail, il te reprend tout subitement. Il te fait comprendre que tu es juste utile, il te dit que ça suffit maintenant, que tu peux t’en aller. Et toi, tu ne veux pas partir, tu voudrais te présenter là-haut avec ton devoir bien fini et précis. Notre petit esprit humain a besoin de terminer les choses et il ne se résigne pas à laisser à d’autres l’objet inachevé de sa passion”[12].

Voilà la leçon spirituelle et politique que De Gasperi nous lègue à nous tous, non seulement en Italie, mais aussi ici au Paraguay, une leçon qui est utile surtout à ces catholiques qui, sans user et abuser du manteau protecteur de l’Église, entrent avec humilité dans l’arène politique pour servir le peuple et non pour s’en servir avec des discours et des promesses démagogiques.

Emilio Grasso

 

(Traduit de l’italien par Giuseppe Di Salvatore)

 

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[1] Cf. En una carta a Alfredo Leuco, el Papa se refirió al próximo encuentro con Cristina, in “LaVoz” (14 de abril de 2015): http://www.lavoz.com.ar/politica/en-una-carta-alfredo-leuco-el-papa-se-refirio-al-proximo-encuentro-con-cristina

[2] Cf. En una carta a Alfredo Leuco

[3] Benoît XVI, Discours aux membres du Conseil de la Fondation Alcide De Gasperi (20 juin 2009).

[4] Cit. in M.R. De Gasperi, Mio caro padre, Marietti, Genova-Milano 2003, 20-21.

[5] Cit. in M.R. De Gasperi, Mio caro padre…, 34.

[6] Cit. in M.R. De Gasperi, Mio caro padre…, 87.

[7] Benoît XVI, Discours aux membres…

[8] Cit. in M.R. De Gasperi, Mio caro padre…, 95.

[9] Cit. in M.R. De Gasperi, Mio caro padre…, 98-99.

[10] Cit. in M.R. De Gasperi, Mio caro padre…, 122.

[11] Cit. in M.R. De Gasperi, Mio caro padre…, 123.

[12] Cf. M.R. De Gasperi, De Gasperi. Ritratto di uno statista, Arnoldo Mondadori Editore, Milano 2004, 324-325.

 

19/05/2015