Interviews/16



Mbalmayo : ville estudiantine

  Interview avec le Professeur Honoré Tongo


    

Monsieur Honoré Tongo est professeur d'espagnol à Mbalmayo ; il enseigne depuis plus de vingt-cinq ans dans les lycées et collèges de la ville. Depuis quelques années, il assure aussi d'importantes responsabilités au Collège Saint-Cœur de Marie, l'un des meilleurs établissements d'enseignement secondaire de notre ville. Pendant tout ce temps, Monsieur Tongo a eu ainsi la possibilité de travailler avec des milliers de jeunes et de connaître de l'intérieur le milieu des écoles secondaires de Mbalmayo.



* Pourriez-vous présenter, Professeur, le paysage scolaire de la ville de Mbalmayo et surtout sa spécificité qui en fait, par rapport aux autres villes du Centre-Sud Cameroun, la ville estudiantine par excellence ?

Merci, Père Franco, de m'offrir l'opportunité de partager mon expérience d'enseignant. Mbalmayo, comme vous le soulignez si bien, est une ville estudiantine. Malgré ses modestes dimensions, elle compte une vingtaine d'établissements secondaires publics et privés d'enseignement général et technique, pour un total d'environ douze mille élèves[1]. À cela, il faut ajouter deux écoles spécialisées : une école de formation des infirmiers et une école de formation d'instituteurs. Je vais terminer cette énumération par l'enseignement supérieur avec l'École Nationale des Eaux et Forêts et une extension de l'Université de Yaoundé I, à travers l'Institut Universitaire des Technologie du Bois. Il faut y ajouter aussi cette nouvelle école de formation dans les métiers agro-pastoraux ouverte par l'ONG Alternatives Durables pour le Développement (ADD). Soit un total d'élèves et étudiants d'environ quinze mille pour une population de la ville estimée à quatre-vingt mille habitants à peu près. Cette caractéristique de ville scolaire de Mbalmayo s'explique non seulement par la forte proportion de jeunes dans notre agglomération, mais aussi par une forte migration d'élèves des grandes villes de notre pays et aussi des pays voisins (Gabon, République Centrafricaine, Guinée Equatoriale, Tchad, Congo Brazzaville) qui sollicitent nos établissements. Nous avons donc une population scolaire d'origines très variées, et on pourrait dire cosmopolite.

* Quelles sont les joies d'un professeur de Mbalmayo qui, comme vous, a voué presque toute sa vie à l'accompagnement des jeunes dans l'acquisition du savoir ?

Notre métier est source de multiples joies : la plus naturelle se résume dans le fait de rechercher tous les jours, des stratégies pour faire acquérir aux enfants, au milieu desquels nous vivons, les connaissances dont ils ont besoin. Une autre satisfaction est, au terme des années d'enseignement, les marques de reconnaissance d'anciens élèves ou de leurs parents. Les rencontres avec d'anciens élèves vous remplissent d'émotions, surtout quand ils vous rappellent vos actes ou paroles dont ils se souviennent et qui ont été parfois déterminants à la suite de leur cursus et aussi dans leur vie. Au collège Saint-Cœur de Marie par exemple, les deux tiers des jeunes enseignants sont nos anciens élèves ; cela nous rajeunit beaucoup, nous-mêmes. Comme responsable d'un établissement, outre ce qui précède, il est très exaltant de mettre sur pied des stratégies pour pérenniser la notoriété de l'établissement à travers de bons résultats aux examens officiels. Par ailleurs, on doit répondre aux sollicitations des parents et des collègues ; bref, on se sent vraiment un maillon utile dans la chaîne éducationnelle.

* Et en ce qui concerne les problèmes, quels sont vos plus grands soucis ?

Des préoccupations, il y en a aussi de divers ordres. Je citerais par exemple le manque de motivation chez les apprenants ; cela est peut-être dû à la précarité et au chômage qu'ils expérimentent dans leur famille, où nombre de leurs aînés ne jouissent pas des efforts consentis dans les études. Un autre problème consiste en des comportements déviants de tous genres, tels que l'attachement au téléphone portable avec tout ce que cela peut supposer, l'attrait démesuré du sexe, la consommation toujours croissante et vraiment préoccupante des stupéfiants. Tout cela aboutit à une grosse propension à la violence de ces jeunes. Violence entre eux, envers leurs éducateurs, mais aussi envers leurs propres parents. Je pourrais ajouter, comme autres préoccupations, les classes aux effectifs pléthoriques (des effectifs atteignant plus de cent élèves ou parfois cent trente élèves), ce qui ne favorise pas un suivi personnalisé.

Il y a aussi la démission des parents et des adultes en général qui paraissent débordés par cette horde de jeunes en furie qui veulent imposer leur loi à la société. On ne saurait éluder le cas des professeurs eux-mêmes démotivés, dans une société où ils s'estiment des laissés-pour-compte. De tels enseignants sont peu enclins à se soumettre aux nouvelles approches pédagogiques proposées par le Ministère des Enseignements Secondaires. Comment ne pas parler de la corruption en milieu scolaire ? Je pense surtout à ce que les jeunes appellent ironiquement les "notes sexuellement transmissibles" et aux justifications d'absences dans les surveillances générales moyennant une somme d'argent, sans oublier la fabrication de faux bulletins pour permettre aux élèves non méritants de s'inscrire en classe supérieure dans d'autres établissements. Cela est une cause de la baisse du niveau des élèves. En effet, en même temps que les élèves ne veulent plus faire des efforts, ils n'acceptent pas non plus de reprendre les classes.

Je voudrais terminer ce chapelet de préoccupations, sans pour autant avoir été exhaustif, en évoquant des gains d'argent faciles et rapides qui sont proposés à nos jeunes aujourd'hui, à travers des métiers comme celui de moto-taximan ou de vendeurs de drogues et de stupéfiants qui les amènent à considérer l'école comme une activité secondaire.

* Eu égard à la situation que vous avez présentée, quels sont donc les défis majeurs à relever afin de réconcilier les jeunes avec l'école ?

Il y de nombreux défis : le premier est de rendre les enseignements plus attrayants au niveau des établissements et même de la part des enseignants. Nos lycées techniques, aux ateliers complètement vides, doivent être équipés ; dans l'enseignement général, il faut rendre les leçons un peu plus concrètes, plus pratiques. Les élèves n'acceptent plus des enseignements magistraux, avec ce maître qui les assomme de ses connaissances théoriques. La nouvelle approche par compétences (APC) devrait les aider.

Il faut revaloriser l'enseignant dans la société en améliorant ses conditions de vie et, enfin, créer plus d'écoles de formation à tous les niveaux académiques, pour faciliter l'insertion professionnelle des jeunes ; et l'État doit mettre en œuvre des mécanismes d'accompagnement des jeunes dans cette optique. Aux enseignants aussi de se mettre résolument au travail pour relever ce grand mais ô combien exaltant défi.

L'IFA (Institut de Formation Artistique) est une bonne réponse à ces préoccupations. On pourrait citer aussi le Collège Saint-Mutien-Marie, spécialisé dans les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC) et l'école créée par l'ADD citée plus haut et même le Collège Nina Gianetti, avec sa spécialisation dans les métiers du secteur médical.

Voilà, de façon vraiment rapide, ma lecture du panorama scolaire de la ville de Mbalmayo.

* Merci, Professeur Tongo, d'avoir partagé avec nous votre expérience, ce qui pourra contribuer, nous l'espérons vivement, à redonner un nouvel élan à votre engagement éducatif au service des jeunes de Mbalmayo.

(Propos recueillis par Franco Paladini)



[1] Selon les statistiques fournies par la Délégation Départementale des Enseignements secondaires, les élèves des établissements scolaires de Mbalmayo, pour l'année scolaire 2017-2018, sont 12.616 (6.101 filles et 6.515 garçons).

 

 

07/02/2018