Articles d'Emilio Grasso

 

 

 
Antonio de Montesinos et la force de la parole/1


Nous désirons présenter à nos lecteurs la figure du frère Antonio de Montesinos missionnaire espagnol de l'ordre dominicain qui fut le premier à dénoncer publiquement l'exploitation des Indios dans l'Amérique latine des conquérants et des encomenderos , à travers un article d'Emilio Grasso publié in L'"Aujourd'hui de Dieu". Les défis de la prédication en Afrique, Centre d'Études Redemptor hominis (Cahiers de Réflexion 7), Mbalmayo 2006, 57-77.

Cette dénonciation des injustices et des mauvais traitements fut comme un cri prolongé d'où surgit une législation inspirée de la reconnaissance de la valeur sacrée de la personne.


Jean-Paul II, durant son long pontificat, a, par neuf fois, signalé à l'attention du peuple de Dieu la figure du frère Antonio de Montesinos.

Son nom est évoqué souvent en union avec ceux d'autres intrépides combattants pour la justice, évangélisateurs de la paix qui ont, avec un profond sens ecclésial, défendu les Indigènes contre les conquérants payant même pour leur audace le prix de la vie[1].

Avec Antonio de Montesinos sont souvent cités les noms de Pedro de Córdoba, Bartolomé de Las Casas, Juan de Zumárraga, Toribio de Benavente "Motolinía", Vasco de Quiroga, José de Anchieta, Toribio de Mogrovejo, Manuel de Nóbrega, Juan del Valle, Antonio Valdivieso, Julián Garcés, José de Acosta, Roque González, Bartolomé de Olmedo, Juan Solano[2] évoqués en tant que maîtres d'humanisme, de spiritualité et d'engagement en faveur de la promotion de la dignité de l'homme. Tous se sont préoccupés du faible, du sans défense, de l'Indigène, sujets dignes de tout respect en tant que personnes et comme porteurs de l'image de Dieu, destinés à une vocation transcendante[3].

Jean-Paul II souligne qu'au sein d'une société portée à voir les bénéfices matériels qu'elle pouvait se procurer par l'esclavage et par l'exploitation des Indios, se lève la protestation claire de la conscience critique de l'Évangile qui, luttant pour la justice contre les abus des conquérants et des encomenderos, dénonce l'inobservance des exigences de la dignité et de la fraternité humaine, qui ont leur fondement dans la création et dans la filiation divine de tous les hommes[4].

Cette dénonciation des injustices et des mauvais traitements fonctionna comme un cri prolongé d'où sortit une législation inspirée par la reconnaissance de la valeur sacrée de la personne humaine. Ce fut grâce à tant d'illustres défenseurs des Indigènes, en Espagne aussi bien qu'en Amérique latine, en union avec l'École de Francisco de Vitoria à l'Université de Salamanque[5], que s'affirma, avec un courage prophétique, la conscience chrétienne avec la première élaboration du code des droits de l'homme[6].

Dans son message aux Indigènes de l'Amérique, dans le cadre de la commémoration du Ve centenaire du début de l'évangélisation du Nouveau Monde, Jean-Paul II rappelle "les souffrances énormes infligées aux habitants de ce Continent durant l'époque de la conquête et de la colonisation"[7].

"À ces hommes déclare le Pape nous ne cessons de demander pardon. Cette demande de pardon s'adresse avant tout aux premiers habitants de la nouvelle terre, aux Indios, mais aussi à ceux qui, comme esclaves, furent déportés de l'Afrique ici pour de lourds travaux"[8]. Il est nécessaire, en fait, "de reconnaître en toute sincérité les abus commis, dus au manque d'amour de la part de ces personnes qui ne savaient pas voir dans les Indigènes des frères, fils du même Dieu le Père"[9].

Dans la phase de la première pénétration missionnaire ainsi que le rappelle le Saint-Père dans son discours d'inauguration des célébrations en préparation du Ve centenaire de l'évangélisation de l'Amérique il y eut "une interdépendance entre la croix et l'épée"[10] et la découverte mutuelle des deux mondes survint "avec tous ses avantages et ses contradictions, ses lumières et ses ombres"[11].

Les données historiques, pourtant, indiquent "qu'il se réalisa une valide, féconde et admirable œuvre évangélisatrice et que, grâce à cette œuvre, la vérité sur Dieu et sur l'homme arriva en Amérique à un point tel que, effectivement, l'évangélisation elle-même devint une sorte de banc des accusés pour les responsables de pareils abus"[12].

Dans l'Introduction à sa célèbre œuvre La lucha por la justicia, Lewis Hanke s'emploie activement à démontrer comment "la conquête de l'Amérique de la part des Espagnols ne fut pas seulement une extraordinaire entreprise militaire dans laquelle une poignée de conquérants soumit tout un continent dans un laps de temps singulièrement bref, mais constitua, en même temps, une des tentatives majeures jamais attestées par l'histoire du monde pour faire prévaloir la justice et les normes chrétiennes à une époque brutale et sanguinaire"[13].

Une voix qui crie dans le désert

Dans la conclusion de son livre, le même Hanke souligne comment cette lutte devint une question d'actualité à partir du moment où le dominicain Antonio de Montesinos monta en chaire dans une église de l'île Española le dimanche qui précéda Noël de 1511 et prêcha sur le texte Ego vox clamantis in deserto[14].

C'est de cette "parole solitaire", en effet, que naquit ce que le même Hanke reconnut comme un des grands événements de notre histoire spirituelle[15].

Un événement qui trouve dans Montesinos un représentant authentique non seulement de la conscience chrétienne, mais aussi de la conscience espagnole dans le Nouveau Monde[16].

Beaucoup ont vu dans les paroles de Montesinos le début de la soi-disant leyenda negra. Plus exactement, et en accord avec la vérité objective de l'histoire, ces paroles sont à prendre pour une des premières manifestations du criticisme espagnol devant le problème de la colonisation américaine, et pour une des plus grandes leçons de cette éthique de l'héroïsme que nous donne l'histoire de la colonisation américaine[17].

Celle de Montesinos est une parole solitaire qui ébranle les consciences, déchaîne les passions, engage les intelligences, entraîne les volontés, agite les places publiques et les universités, bouleverse les sécurités acquises, touche les cœurs purs, persuade les affamés de la vérité et engendre une nouvelle culture d'amour.

Une parole dans laquelle la lutte pour la justice trouve sa juste place dans le cadre du témoignage rendu au Christ Sauveur[18].

Dans l'homélie prononcée le 11 octobre 1984 durant la Messe célébrée à Santo Domingo, Jean-Paul II met magistralement en évidence ce rapport entre l'évangélisation et la lutte pour la justice tel qu'il résonna dans l'homélie d'Antonio de Montesinos.

"Et quand les abus du puissant déclare le Saint-Père s'abattaient sur ceux qui étaient sans défenses, ne vint pas à manquer cette voix qui interrogeait la conscience, fustigeant l'oppression, défendant la dignité de celui qui était injustement maltraité, surtout celle de ceux qui étaient délaissés. Avec quelle force résonne encore dans les esprits la parole solitaire du frère Antonio de Montesinos, quand dans la première homélie qu'on lui attribue, celle prononcée durant l'Avent 1511 au début de l'évangélisation il élève sa voix dans ces mêmes lieux et, dénonçant énergiquement l'oppression et les abus commis contre les innocents, crie : 'Vous êtes tous en état de péché mortel... Ces Indios [que vous persécutez] n'ont-ils pas une âme rationnelle ? N'êtes-vous pas obligés de les aimer de la même façon dont vous vous aimez vous-mêmes ?'. C'était la même voix qu'on entendit des évêques quand ils prirent dans le Nouveau Monde le titre de 'protecteurs des Indios'"[19].

C'est à Bartolomé de Las Casas que nous devons la description des événements qui accompagnèrent l'homélie prononcée par Montesinos[20].

Le père Isacio Pérez Fernández, un des meilleurs connaisseurs des œuvres de Las Casas, synthétise ainsi les antécédents de l'homélie : pour ce qui regarde les premiers vingt ans, où tout intérêt était accaparé par la découverte, la conquête et la colonisation du complexe géographique antillais et de ses alentours, l'opinion est unanime à reconnaître la dureté de vie que subirent les Indigènes de la part des Espagnols à peine débarqués sur le continent.

Personne n'ignore d'ailleurs le type de personnes qui accédèrent au Nouveau Monde à travers les expéditions successives. Tous étaient certes des chrétiens ; chacun d'entre eux pourtant appartenait à une condition sociale différente et portait un tempérament personnel tout aussi divers. Mais au-delà des différences de classe, ceux qui s'embarquaient pour le Nouveau Monde étaient généralement d'esprit aventurier et entrepreneur, en proie aux faciles illusions et bien souvent stimulés par le désir de débuter une vie nouvelle, plus aisée que celle qu'ils avaient connue dans le pays d'origine. Certains étaient attirés par la couronne de gloire, d'autres mus par l'ambition du commandement et du pouvoir, tous néanmoins portaient le rêve de l'or et des richesses merveilleuses.

C'était avant tout l'insatiable cupidité le mobile principal qui affaiblissait les lois et les ordonnances royales et incitait à abuser des Indigènes, à un degré plus ou moins grand, par des extorsions ou des labeurs qui épuisaient toute énergie et, finalement, par l'esclavage. Dans la première vingtaine d'années, suivant le jugement de Pérez Fernández, ce très mauvais traitement fut le fait de la grande majorité des Espagnols, y compris des ecclésiastiques qui se transféraient vers ces nouvelles terres.

Personne parmi les Espagnols n'estimait que ces exactions fussent contraires aux prescriptions de la justice. Au contraire, tous, conquérants aussi bien que colons, étaient convaincus que l'œuvre qu'ils étaient en train d'accomplir était bonne tant pour les Indios que pour les Espagnols. Cette conviction, qui s'appuyait sur une pensée largement partagée à l'époque dans toutes les strates sociales de l'Europe, persista jusqu'à l'arrivée dans l'île Española du premier groupe de dominicains, en 1510. Libres de tout compromis matériel et informés de tout ce qui se passait sur l'île, ils entreprirent de prêcher la Parole de Dieu et de mener la lutte contre les abus et les injustices auxquels les Indios étaient soumis[21].

Emilio Grasso
(À suivre)



[1] Cf. Jean-Paul II, Lettera Apostolica ai religiosi e alle religiose dell'America Latina in occasione del V centenario dell'Evangelizzazione del Nuovo Mondo (29 giugno 1990), in Insegnamenti, XIII/1, 1707. Dans cet article, les textes des discours prononcés par le Saint Père sont tirés des Insegnamenti di Giovanni Paolo II, I-XXV/2, Libreria Editrice Vaticana 1979-2004. Ils seront cités par Insegnamenti.

[2] Cf. Jean-Paul II, Amate Cristo e per Cristo gli uomini (25 gennaio 1979), in Insegnamenti, II, 130 ; cf. Jean-Paul II, Per l'apertura del "Novenario di anni" promosso dal CELAM (12 ottobre 1984), in Insegnamenti, VII/2, 890 ; cf. Jean-Paul II, Lettera Apostolica ai religiosi..., 1707 ; cf. Jean-Paul II, All'apertura dei lavori della IV Conferenza Generale dell'Episcopato Latinoamericano (12 ottobre 1992), in Insegnamenti, XV/2, 316 ; cf. Jean-Paul II, Santo Domingo : il messaggio agli indigeni di America (12 ottobre 1992), in Insegnamenti, XV/2, 342-343 ; cf. Jean-Paul II, Rivissuto con i fedeli il recente pellegrinaggio apostolico in America Latina (21 ottobre 1992), in Insegnamenti, XV/2, 399 ; cf. Jean-Paul II, Izamal : ai rappresentanti delle comunità indigene (11 agosto 1993), in Insegnamenti, XVI/2, 425 ; cf. Jean-Paul II, Ai professori e agli alunni della Pontificia Università "San Tommaso d'Aquino" (24 novembre 1994), in Insegnamenti, XVII/2, 860.

[3] Cf. Jean-Paul II, Amate Cristo..., 130.

[4] Cf. Jean-Paul II, Per l'apertura del "Novenario di anni"..., 889-890.

[5] Cf. V.D. Carro, Los fundamentos teológico-jurídicos de las doctrinas de Vitoria, in "La Ciencia Tomista" 72 (1947) 95-122 ; cf. C. López Hernández, Ley, Evangelio y derecho canónico en Francisco de Vitoria, Centro de Estudios Orientales y Ecuménicos "Juan XXIII" - Universidad Pontificia, Salamanca 1981 ; cf. Francisco de Vitoria y la Escuela de Salamanca, La ética en la conquista de América. Por D. Ramos - A. García - I. Pérez y otros, C.S.I.C., Madrid 1984 ; cf. R. Hernández, Derechos humanos en Francisco de Vitoria. Antología, Ed. San Esteban, Salamanca 1984 ; cf. I diritti dell'uomo e la pace nel pensiero di Francisco de Vitoria e Bartolomé de Las Casas. Congresso Internazionale tenuto alla Pontificia Università S. Tommaso (Angelicum), Roma 4-6 marzo 1985, Massimo, Milano 1988.

[6] Cf. Jean-Paul II, All'apertura dei lavori..., 316 ; cf. Jean-Paul II, Rivissuto con i fedeli..., 399-400.

[7] Jean-Paul II, Santo Domingo : il messaggio agli indigeni..., 343.

[8] Jean-Paul II, Rivissuto con i fedeli..., 400.

[9] Jean-Paul II, Santo Domingo : il messaggio agli indigeni..., 343.

[10] Jean-Paul II, Per l'apertura del "Novenario di anni"..., 889.

[11] Jean-Paul II, Per l'apertura del "Novenario di anni"..., 888.

[12] Jean-Paul II, All'apertura dei lavori..., 316. Cf. Pontificia Commissio pro America Latina, Historia de la evangelización de América. Trayectoria, identidad y esperanza de un Continente. Simposio Internacional. Ciudad del Vaticano, 11-14 de mayo de 1992. Actas, Libreria Editrice Vaticana, Ciudad del Vaticano 1992.

[13] L. Hanke, La lucha por la justicia en la conquista de América, Ed. Sudamericana, Buenos Aires 1949, 13.

[14] Cf. L. Hanke, La lucha..., 426.

[15] Cf. L. Hanke, Colonisation et conscience chrétienne au XVIe siècle, Plon, Paris 1957, 3.

[16] Cette affirmation du caractère hispanique de Montesinos, Las Casas, de Vitoria et de ceux qui s'en prirent aux premières méthodes coloniales, fut approuvée à l'unanimité au XXVIème Congrès des américanistes, qui se tint à Séville en 1935. On y déclara qu'ils devaient être considérés comme "des représentants authentiques de la conscience espagnole dans le Nouveau Monde", cf. L. Hanke, Colonisation et conscience..., 280-281.

[17] Cf. J.M. Chacón y Calvo, Cedulario Cubano. Los Orígenes de la Colonización (1493-1512), I, Compañía Ibero-Americana de Publicaciones, Madrid s.d., XXXI-XXXII.

[18] Cf. Centesimus annus, 5.

[19] Jean-Paul II, L'omelia durante la Messa per l'evangelizzazione dei popoli (11 ottobre 1984), in Insegnamenti, VII/2, 878-879.

[20] Cf. B. de Las Casas, Historia de las Indias, lib. III, cap. 3-18, in B. de Las Casas, Obras escogidas, II, Atlas (Biblioteca de Autores Españoles 96), Madrid 1957, 174-216.

[21] Cf. I. Pérez Fernández, La fidelidad del Padre Las Casas a su carisma profético, in "Studium" 16 (1976) 81-84. Sur le début de la présence des dominicains dans le Nouveau Monde, cf. A. Figueras, Principios de la expansión dominicana en Indias, in "Missionalia Hispanica" 1 (1944) 303-340 ; cf. V. Rubio, Fecha de llegada de los primeros frailes de la Orden de Predicadores al Nuevo Mundo, in "Communio" 14 (1981) 111-145.

 



19/02/2018