Articles d'Emilio Grasso

 

 

 
Antonio de Montesinos et la force de la parole/2


 


Reveiller les consciences

Le sermon de Montesinos, comme auparavant précisé, nous est arrivé par le biais de Las Casas.

En suivant les déclarations de Venancio Carro, on peut concéder à Las Casas la paternité de certaines expressions qui lui sont particulièrement chères ; on ne peut pourtant nier l'authenticité de l'ensemble et même des expressions principales. D'autre part, les formules de Montesinos sont de facture thomiste et dominicaine et scellent, depuis lors, la ligne théologico-juridique qui donnera vie aux opportunes Lois des Indes que des théologiens comme de Vitoria et Domingo de Soto développeront[1].

Les études approfondies de Pérez Fernández indiquent comme date de composition de cette homélie le dernier dimanche de l'Avent, soit le 21 décembre 1511[2]. D'une part, Montesinos et les frères dominicains, de l'autre, Diego Colomb, fils de l'Amiral, et ses compagnons. Pauvres, les premiers ne pouvaient rien faire. Les seconds, tout-puissants qu'ils étaient, pouvaient tout. Mais, malgré tout, ils n'osèrent pas chasser ces religieux qui poursuivirent ainsi leur mission.

L'homélie de Montesinos est née au sein de la communauté dominicaine et en est le fruit.

On doit tenir compte du fait que, dès les débuts, l'ordre des Prêcheurs a porté un grand intérêt à la vie communautaire, vue comme l'environnement familial où chaque frère cultive la maturité humaine et la croissance spirituelle qui servent, à leur tour, comme point d'appui pour un apostolat toujours plus efficace. De cette façon, les frères d'un même couvent, pendant qu'ils sont unis dans l'amour, s'assistent mutuellement sur la route de la perfection chrétienne et tous ensemble collaborent avec enthousiasme dans l'œuvre de prédication du nom de Jésus[3].

Las Casas nous décrit les divers passages et souligne les diverses périodes qui ont scandé la préparation de l'homélie.

1. L'étude de la situation : les religieux dominicains, affirme Las Casas, examinent longuement la triste vie et la très dure galère dans laquelle vivaient les Indios. Ils regardent, observent, examinent et commencent à "joindre le droit au fait" ("junctar el derecho con el hecho") se posant de graves questions.

Ici nous avons l'indication d'une spiritualité et d'une méthodologie.

On y perçoit en outre l'anticipation d'une théologie qui prêtera une grande attention à ce qu'on appellera plus tard "les signes des temps".

2. Les religieux approfondissent l'information sur les faits. Ils en cherchent le principe, le moyen et la finalité.

3. Cet approfondissement les anime d'ardeur et de zèle pour la gloire de Dieu et les chagrine en même temps pour les injures commises contre ses commandements. L'amour des hommes n'est authentique que dans la mesure où il est vécu comme l'incarnation historique de l'amour de Dieu.

4. L'analyse et la compréhension des faits dirigent la communauté vers Dieu auquel ils se retournent dans la prière, dans le jeûne, dans les veillées, lui demandant de les éclairer, conscients qu'ils étaient de la nouveauté de la situation à laquelle ils faisaient face et du scandale qui se produirait à réveiller des personnes qui dormaient dans un sommeil si profond.

5. Finalement, après la tenue de réunions prudentes et répétées, ils décident de prêcher publiquement de la chaire et de déclarer dans quel état de péché vivaient ceux qui, en raison de leur cupidité, gardaient en oppression leurs frères[4].

L'unité de la communauté se présente non seulement dans la formation commune du jugement, mais aussi dans sa proclamation et dans l'acceptation des conséquences qui en découleront à cause de la nouveauté du message. Même si la nouveauté, observe Las Casas avec une pointe d'ironie, consistait dans "l'affirmation selon laquelle tuer ces gens était un péché plus grand que tuer des punaises"[5].

Dans la vie de l'Ordre de saint Dominique, quand une communauté vibre au rythme d'un seul cœur, on arrive tôt à l'unité des critères et de l'action. L'efficacité de la prédication dépend toujours de la qualité de la vie communautaire. Grâce aux relations cordiales et au dialogue sincère, il est possible de discerner ensemble la volonté de Dieu qui veut sauver l'humanité en Christ. En faisant ainsi, le couvent sera appelé d'un titre, plus que symbolique, réaliste : "Sainte prédication". D'autre part, l'obéissance est vue comme signe d'unité dans la vie communautaire et dans l'apostolat ; elle est un acte qui renforce la communion entre ceux qui vivent unis et reconnaît la priorité du bien commun par dessus les intérêts individuels[6].

Pour cela, avec l'assentiment de tous, par ordre du Père Vicaire, le frère Pedro de Córdoba[7], il revenait aux meilleurs érudits de la communauté de rédiger le sermon. Tous les autres membres pourtant le signèrent chacun avec son nom pour souligner le fait que le sermon provenait du consentement et de l'approbation de tous. On procéda ensuite à en confier la tâche de prédication proprement dite au frère Antonio de Montesinos, considéré de tous comme le plus passionné et le plus efficace prédicateur de la communauté[8].

Comme on s'en rend compte, dans l'unité de la communauté, on s'appliquait activement à mettre en valeur tous les charismes.

Recourant à une analogie trinitaire, nous pourrions dire que les opérations ad intra de la communauté appartiennent aux différentes personnes qui interviennent selon différentes propriétés, tandis que les opérations ad extra se présentent comme une opération de toute la communauté.

Nous avons, dans l'analogie au mystère de la Trinité, le maximum de l'identité personnelle conjugué au maximum de l'unité.

Le quatrième chapitre du IIIe livre de l'Historia de las Indias est consacré au contenu du sermon de Montesinos et aux réactions qu'il suscita.

Nous avons vu, ainsi que le note Las Casas, que le sermon fut rédigé à plusieurs mains au sein de la communauté dominicaine d'Hispaniola et souscrit par tous les membres de la même communauté.

Or, l'analyse de la structure formelle du sermon met en évidence avec quelle liberté l'auteur se soustrait au joug de l'autorité et des préceptes rhétoriques les plus en cours à l'époque.

Noé Zevallos, qui a analysé le sermon en rapport à l'art de la prédication médiévale, relève que Montesinos, tout en observant les subdivisions enseignées par la rhétorique sacrée, garde une grande liberté dans l'exposition thématique. Il ne construit pas un sermon, mais prêche la Parole de Dieu. Il ne se préoccupe pas de filer de merveilleuses correspondances, mais se soucie plutôt de présenter la doctrine en toute simplicité. Il ne veut pas démontrer son érudition par l'abondance de citations d'auteurs sacrés et profanes, mais préfère annoncer l'Évangile de notre Seigneur Jésus Christ dans sa simplicité et sans fioritures. Il n'est pas habité par le désir de faire preuve d'ingéniosité pour démontrer textuellement et réellement que les sources concordent de manière architectonique. Il préfère sans détour indexer les péchés de ses auditeurs et les conduire au repentir. S'il lui arrive de faire bon usage des artifices rhétoriques comme les demandes et les apostrophes, ce n'est jamais pour embellir le langage ou complaire à ceux qui assistent, mais pour les amener à prendre une vive conscience des injustices qu'ils commettent. Un sermon donné selon les règles de l'École de Paris, s'il avait traité du même thème, aurait édulcoré la vigueur de la parole évangélique et endormi plutôt que réveillé les consciences de la profondeur d'un sommeil si léthargique[9].

Le sermon de Montesinos tournait autour du thème : Ego vox clamantis in deserto.

Après une introduction générale sur le temps de l'Avent, Montesinos considère la stérilité du désert des consciences des Espagnols de l'île Hispaniola et leur aveuglement.

Lui-même est la voix du Christ dans le désert de cette île. Et cette voix leur révèle qu'ils sont tous dans le péché, y vivent et y mourront en raison de la tyrannie et de la cruauté qu'ils pratiquent contre des innocents. Montesinos pose ici une série de questions personnelles qui méritent d'être reprises dans leur entièreté : "Au nom de quelle justice et de quel droit tenez-vous ces Indios dans une si cruelle et horrible servitude ? Au nom de quelle autorité avez-vous mené tant de guerres exécrables contre ces gens qui vivaient dans la douceur et la paix sur leurs terres et en avez éliminé un nombre considérable par des assassinats et des carnages sans précédent ? Pourquoi les maintenez-vous dans l'oppression et l'accablement, sans leur donner de quoi manger, ni les soigner des maladies dont ils sont victimes, jusqu'à ce qu'ils meurent de l'excès des corvées que vous leur imposez ? Ou, pour mieux le dire, pourquoi les massacrez-vous chaque jour qui passe ? Pour acquérir de l'or ? Vous importe-t-il qu'ils connaissent la doctrine et leur Dieu et créateur, qu'ils soient baptisés, entendent la Messe, observent les fêtes et les dimanches ?"[10].

Voilà à quel genre de questions nous nous trouvons confrontés dans le cœur même de la question homilétique. Comme dans la Bible ainsi chez Montesinos la question n'est pas tant un expédient littéraire qu'une interpellation de l'intelligence affective invitant au devoir de mémoire et à la conversion du cœur. Des questions qui troublent toujours nos pensées, nos sentiments et nos engagements[11].

Quand on a perdu l'habitude de poser des questions, aucun dialogue authentique ne peut avoir lieu qui conduise à des réponses personnelles conséquentes et, dans ce cas, même l'homélie se réduit à un simple raisonnement, à une monition, à des affirmations tranchées, à de petites causeries morales, à des semonces, à des reproches, à des examens de conscience ou à des conseils[12].

Le prophète et le maître, et Montesinos prouva être à la fois un vrai prophète et un maître, ne sont pas ceux qui proposent des réponses, mais ceux-là qui posent des questions et démontent les croyances et les situations de désengagement. Le maître ne pourra jamais avoir un réel intérêt pour son interlocuteur à moins qu'il ne lui pose une question et une question bien articulée[13].

"Éduquer aux questions" a été une des conclusions du troisième Séminaire d'étude organisé par la revue Ad Gentes (31 mai - 3 juin 2004), portant sur le thème "L'ad gentes nella vita della Chiesa italiana oggi" ("L'ad gentes dans la vie de l'Église italienne aujourd'hui")[14].

C'est à cette "éducation aux questions" que nous rappelle le Phédon de Platon, où l'on peut lire : "Les hommes, quand ils sont interrogés, pourvu qu'on sache les interroger avec discernement, savent répondre d'eux-mêmes sur chaque chose comme elle est"[15].

  Emilio Grasso
(À suivre)



[1] Cf. V.D. Carro, La teología y los teólogos-juristas españoles ante la conquista de América, I, (Escuela de Estudios Hispano-Americanos de la Universidad de Sevilla 6), Madrid 1944, 54-55. De grand intérêt la lecture critique faite sur le versant franciscain, cf. P. Borges Moran, Un drama lascasiano : Franciscanos y Dominicos en la actuación de Montesinos de 1511 a 1512, in Actas del II Congreso Internacional sobre los Franciscanos en el Nuevo Mundo (siglo XVI). La Rábida, 21-26 de septiembre de 1987, Ed. Deimos, Madrid 1988, 755-780.

[2] Cf. I. Pérez Fernández, La fidelidad..., nota 37, 85-89.

[3] Cf. E.G. De Cea, La "fraternidad" en la vida comunitaria de los Frailes Predicadores, in "Angelicum" 81 (2004) 261-317.

[4] Cf. B. de Las Casas, Historia de las Indias, lib. III, cap. 3..., 174-175.

[5] Cf. B. de Las Casas, Historia de las Indias, lib. III, cap. 3..., 175.

[6] Cf. E.G. De Cea, La "fraternidad"..., 268-269.

[7] Sur la figure et l'œuvre accomplie par Pedro de Córdoba, cf. M.A. Medina, Una comunidad misionera al servicio del indio. La obra de Fr. Pedro de Córdoba (1482-1521), Excerpta ex dissertatione ad Doctoratum in Facultate Missiologiæ Pontificiæ Universitatis Gregorianæ, Madrid 1982 ; cf. M.G. Crespo Ponce, Estudio histórico-teológico de la doctrina cristiana para instrucción e información de los Indios por manera de historia atribuida a Fray Pedro de Córdoba, op (+ 1521), Universidad de Navarra, Pamplona 1991.

[8] Cf. B. de Las Casas, Historia de las Indias, lib. III, cap. 3..., 175.

[9] Cf. N. Zevallos, Acerca de un discurso liberador : el sermón de Montesinos, in "Páginas" n. 99 (1989) 41-49.

[10] Cf. B. de Las Casas, Historia de las Indias, lib. III, cap. 4..., 176.

[11] Cf. P. Ortega Campos, La riqueza espiritual de la pregunta en la Biblia, in "Revista Agustiniana" 45 (2004) 244.

[12] Cf. P. Ortega Campos, La riqueza espiritual..., 261.

[13] Cf. P. Ortega Campos, La riqueza espiritual..., 269.

[14] Cf. M.G. Furlanetto, L'assunzione della missione come nuovo e unico modo di essere Chiesa. Gruppo di lavoro a indirizzo spirituale, in "Ad Gentes" 8 (2004) 236.

[15] Platone, Fedone, 73a, in Platone, Opere, I, Editori Laterza, Bari 1967, 122.

 



26/02/2018