Approfondissements 

 

 

  NOTRE FRÈRE JUDAS

Homélie du Jeudi Saint 1958 à Bozzolo (Mantoue)

du curé don Primo Mazzolari (1890-1959)

 

 

 

Mes chers frères, c'est vraiment une scène d'agonie et de cénacle. Dehors, il fait si sombre et il pleut. Dans notre église qui est devenue le Cénacle, pas de pluie ; il n'y a pas de ténèbres, mais il y a une solitude de cœurs dont peut-être le Seigneur porte le poids. Il y a un nom qui revient souvent dans la prière quand je célèbre la messe en commémoration de la Cène du Seigneur, un nom qui fait peur, le nom de Judas, le traître.

Un groupe de vos enfants représente les Apôtres ; ils sont douze. Ce sont tous des innocents, tous bons, ils n'ont pas encore appris à trahir, et Dieu veuille que non seulement eux, mais aussi tous nos enfants puissent ne pas apprendre à trahir le Seigneur. Qui trahit le Seigneur, trahit son âme, trahit ses frères, sa conscience, son devoir et devient malheureux.

Je mets un instant le Seigneur de côté, ou plutôt le Seigneur n'est plus présent que dans le reflet de la douleur de cette trahison : elle a donné au cœur du Seigneur une souffrance infinie. Pauvre Judas. Que s'est-il passé dans son âme ? Je ne sais pas. C'est l'un des personnages les plus mystérieux que l'on trouve dans la Passion du Seigneur. Je n'essayerai même pas de vous l'expliquer. Je me contente juste de vous demander un peu de compassion pour notre pauvre frère Judas.

N'ayez pas honte d'assumer cette fraternité. Je n'en ai pas honte, car je sais combien de fois j'ai trahi le Seigneur ; et je crois qu'aucun d'entre vous ne devrait avoir honte de lui. En l'appelant "frère", nous nous rapprochons du langage du Seigneur. Quand Il a reçu le baiser de la trahison au Gethsémani, le Seigneur a répondu par ces mots que nous ne devons pas oublier : "Ami, avec ce baiser, tu livres le Fils de l'homme !".

Ami !

Ce mot vous dit l'infinie tendresse de l'amour du Seigneur. Il vous fait comprendre aussi pourquoi je l'ai appelé "frère". Le Seigneur avait dit au cours de la Cène : "Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis". Les Apôtres sont devenus des amis du Seigneur : bons ou pas ; généreux ou pas ; fidèles ou pas, ils demeurent toujours des amis.

Nous pouvons trahir l'amitié du Christ, le Christ ne nous trahit jamais, nous, ses amis ; même quand nous ne le méritons pas, même lorsque nous nous révoltons contre Lui, même si nous Le nions : devant Ses yeux et Son cœur, nous sommes toujours Ses amis. Judas est un ami du Seigneur, même au moment où, en l'embrassant, il consommait la trahison du Maître.

Je vous demande : "Comment un Apôtre du Seigneur peut-il finir comme un traître ? Connaissez-vous, mes chers frères, le mystère du mal ? Pouvez-vous me dire comment nous sommes devenus mauvais?". Rappelez-vous que tous, nous avons découvert à un certain moment le mal en nous. Nous l'avons vu grandir, nous ne savons même pas pourquoi nous nous sommes abandonnés au mal, pourquoi nous sommes devenus des blasphémateurs, des négateurs. Nous ne savons même pas parce que nous nous sommes détournés du Christ et de l'Église.

À un moment donné, le mal est sorti ; d'où est-il sorti ? Qui nous l'a appris ? Qui nous a corrompus ? Qui nous a enlevé l'innocence ? Qui nous a enlevé la foi ? Qui nous a enlevé la capacité de croire dans le bien, d'aimer le bien, d'accepter les devoirs, d'affronter la vie comme une mission ? Vous voyez, Judas est notre frère ! Frère dans cette misère commune et dans cette surprise ! Mais quelqu'un doit avoir aidé Judas à devenir un traître.

Il y a une expression dans les évangiles, qui n'explique pas le mystère du mal et Judas, mais qui le met en évidence d'une façon impressionnante : "Satan entra en lui". Il a pris possession de lui, quelqu'un doit l'avoir fait entrer en lui. Combien de personnes ont l'art de Satan pour détruire l'œuvre de Dieu ; pour désoler les consciences, jetant le doute, suggérant l'incrédulité, retirant la confiance en Dieu, effaçant Dieu des cœurs de tant de créatures ! Voilà l'œuvre du mal, l'œuvre de Satan. Il a agi en Judas, et peut également agir en nous, si nous ne faisons pas attention. Pour cette raison, le Seigneur a dit à ses Apôtres dans le jardin des oliviers, quand il les avait appelés à lui rester proches: "Restez éveillés et priez pour ne pas entrer en tentation".

Et la tentation a commencé par l'argent. Les mains qui comptent l'argent. Qu'est-ce que vous me donnez ? Que je le remette entre vos mains ? Et ils lui comptèrent les trente pièces d'argent. Mais ils les lui ont comptées alors que le Christ avait déjà été arrêté et traduit devant le tribunal. Vous voyez la transaction ! L'ami, le maître, celui qui l'avait choisi, qui l'avait fait Apôtre, qui l'avait fait enfant de Dieu ; Celui qui nous a donné la dignité, la liberté, la grandeur des enfants de Dieu. Voilà ! Une transaction ! Trente pièces d'argent ! Le petit gain. La conscience vaut vraiment très peu, mes chers frères, rien que trente pièces d'argent. Et parfois, nous nous vendons même pour moins de trente pièces d'argent. Voici nos résultats, à partir desquels on classe habituellement Judas comme un mauvais homme d'affaires.

Il y a quelqu'un qui pense avoir fait une affaire en vendant le Christ, en reniant le Christ, en prenant la part des ennemis. Il croit qu'il a gagné sa place, un peu de travail, un certain respect, une certaine considération aux yeux de certains amis qui apprécient de pouvoir confisquer le meilleur de l'âme et de la conscience de certains de leurs compagnons. Ici, vous voyez le gain ? Trente pièces d'argent !

Que deviennent ces trente pièces d'argent ?

À un certain moment, vous voyez un homme, Judas. Nous sommes le lendemain quand le Christ va être condamné à mort. Peut-être qu'il n'avait pas imaginé que sa trahison allait avoir de telles conséquences. Après avoir entendu le "Crucifie-le !", quand il Le voit battu à mort dans l'atrium de Pilate ; le traître retrouve la force d'un geste, un grand geste. Il va là où s'étaient réunis les chefs du peuple, ceux qui l'avaient acheté, ceux par qui il s'était laissé acheter. Il tient le sac, il prend les trente pièces d'argent, il les leur jette : "Prenez, c'est le prix du sang du Juste".

C'est une révélation de foi, il a mesuré la gravité de son méfait. Cet argent ne comptait plus.

Il avait fait de nombreux calculs sur cet argent. L'argent. Trente pièces d'argent. Qu'importe la conscience, qu'importe d'être chrétien, qu'importe Dieu ? Dieu, nous ne le voyons pas, Dieu ne nous nourrit pas, Dieu ne nous divertit pas, Dieu n'est pas la raison de notre vie ! Les trente pièces d'argent... Et nous n'avons pas la force de les garder dans nos mains. Et elles s'en vont. Car là où la conscience n'est pas tranquille, même l'argent devient un supplice.

C'est un geste, un geste qui dénote une grandeur humaine. Il les leur jette.

Croyez-vous que les gens comprennent quelque chose ? Ils ramassent et disent : "Puisque ces pièces sont le prix du sang, nous les mettons de côté. Nous achèterons un petit terrain, et nous y ferons un cimetière pour les étrangers qui meurent pendant la Pâque et les autres fêtes majeures de notre peuple".

Ainsi, la scène a changé ; demain soir ici, quand vous découvrirez la croix, vous verrez qu'il y a deux potences: il y a la croix du Christ ; il y a un arbre, où le traître s'est pendu. Pauvre Judas. Notre pauvre frère.

Le plus grand péché n'est pas d'avoir vendu le Christ ; c'est le désespoir.

Pierre aussi avait renié le Maître ; et puis, il Le regarda et se mit à pleurer, et le Seigneur l'a remis à sa place : Son vicaire. Tous ont abandonné le Seigneur et quand les Apôtres sont de retour, le Christ leur pardonne et les reprend avec la même confiance. Pensez-vous qu'il n'y aurait pas eu de place pour Judas s'il l'avait voulu, s'il était venu au pied du Calvaire, s'il avait regardé le Christ en croix au moins d'un coin, ou d'un virage de la route de la Via Crucis ? Si. Le Salut l'aurait rejoint, lui aussi.

Pauvre Judas ! Une croix... et l'arbre d'un pendu. Des clous... et une corde. Essayez de comparer ces deux fins. Vous allez me dire : "L'un est mort, et l'autre est mort". Mais je voudrais vous demander quelle est la mort que vous choisissez : sur la Croix comme le Christ, avec l'espérance du Christ ; ou pendus, désespérés, avec rien en face ?

Pardonnez-moi si, au cours de cette soirée qui aurait dû être un moment d'intimité, je vous ai fait part de ces considérations si douloureuses ; mais j'aime aussi Judas ; Judas est mon frère. Je vais prier pour lui ce soir, parce que je ne le juge pas, je ne le condamne pas ; je devrais me juger moi-même, je devrais me condamner moi-même.

Je ne peux pas m'empêcher de penser que même Judas bénéficie de la miséricorde de Dieu, cette étreinte de la charité. Ce mot "ami", que lui a dit le Seigneur pendant qu'il l'embrassait en le trahissant, je ne peux pas croire que ce mot n'ait pas fait son chemin dans son pauvre cœur. Et peut-être qu'au dernier moment, se souvenant de ce mot et du fait que Jésus avait accepté son baiser, Judas a dû comprendre que le Seigneur l'aimait toujours et qu'Il le recevait dans Son au-delà. Il fut peut-être le premier Apôtre à entrer avec les deux larrons. Un cortège qui semble bien ne pas faire honneur au fils de Dieu, selon la manière de Le concevoir de certaines personnes, mais qui constitue la grandeur de Sa miséricorde !

Et maintenant, avant de reprendre la messe, je vais répéter ce que le Christ a fait dans la dernière Cène, en lavant les pieds de ces enfants qui représentent les Apôtres du Seigneur au milieu de nous, en embrassant ces pieds innocents. En ce moment donc, laissez-moi réfléchir un instant au Judas qui est au fond de moi, au Judas que vous avez peut-être aussi en vous. Et permettez-moi de demander à Jésus, à Jésus qui est à l'agonie, à Jésus qui nous accepte tels que nous sommes, permettez-moi de lui demander, comme une grâce pascale, de m'appeler "ami".

Pâques est cette parole dite à un pauvre Judas comme moi, dite à un pauvre Judas comme chacun de vous.

Voilà notre joie : que le Christ nous aime, que le Christ nous pardonne, que le Christ ne veut pas que nous nous désespérions. Même lorsque nous nous révolterons tout le temps contre Lui, même si nous blasphémons, même si nous rejetons le prêtre au dernier moment de notre vie, rappelez-vous que pour Lui, nous serons toujours

"des amis".



29/03/2018