Interviews/19




UN PETIT TROUPEAU DANS LA FOULE

Interview accordée par Mgr Digno Benítez,
vicaire général du diocèse de San Lorenzo (Paraguay)




* Monseigneur, pourriez-vous présenter à nos lecteurs les caractéristiques saillantes du diocèse de San Lorenzo auquel vous appartenez depuis sa création et dont vous êtes du reste l'actuel vicaire général ?

San Lorenzo est un grand diocèse avec une population extraordinairement bigarrée. Beaucoup de fidèles sont des immigrés de la campagne, d'autres de la capitale, Asunción. Il s'agit d'un siège suffragant de l'archidiocèse d'Asunción ; il appartient au département Central du Paraguay et a été érigé par le Pape Jean-Paul II en 2000. Mgr Joaquín Robledo en est l'évêque actuel. Le territoire est subdivisé en vingt-trois paroisses, avec une population totale de 1.300.000 habitants. Les paroisses sont très grandes ; certaines d'entre elles comptent une population qui dépasse les 100.000 unités. Celle de la paroisse de la Cathédrale est estimée à environ 300.000 âmes : pour ce qui est de l'accompagnement pastoral, nous ne sommes que deux prêtres assistés de six diacres. Beaucoup pourraient se demander comment il est possible d'assumer une telle charge sans succomber. La réponse réside dans une bonne organisation d'une part des objectifs bien définis, un calendrier clair, des collaborateurs préparés, une communication attentive à tous les niveaux et de l'autre part dans la conscience et dans l'acceptation des limites inhérentes à cette situation ; c'est ce qui nous permet de dépasser le risque d'un hyper-activisme destructif et de demeurer ainsi à l'intérieur des limites des possibilités réelles. L'évangélisation, orientée vers la famille et les jeunes, constitue le point focal du projet pastoral du diocèse. C'est une Église qui, malgré ses limites, s'essaye à être humble, fraternelle, au service de l'homme au nom de Jésus-Christ. Le plan pastoral considère comme d'importance vitale l'annonce de la parole de Dieu ainsi que la célébration et l'expérience de l'Eucharistie.

* Quels sont les plus grands défis que le diocèse doit relever au niveau pastoral ainsi que sur le plan des ressources et des structures ?

Le défi le plus grand, beaucoup plus grand que ceux ayant trait aux problèmes économiques ou matériels, est celui lié au manque de foi. Foi, dans le sens de l'acceptation d'un Dieu qui se rapproche de nous comme pure grâce et qui est capable de transformer notre histoire en ouvrant un avenir d'espérance à nous tous. L'on se rapproche de la foi d'une manière encore très superficielle, dépourvue d'une dimension concrète et historique.

Le Dieu à qui il faut se référer et que nous les prêtres nous devons présenter, c'est le Père de Jésus. Il ne s'agit pas seulement de dépasser un déisme traditionnel, car aujourd'hui, dans la société globalisée, d'autres proclamations de Dieu se répandent, comme il arrive dans le New Age.

De fait, nous courons malheureusement le risque de réduire notre pastorale à l'exécution de certaines tâches, comme des fonctionnaires de la foi. Découvrir et proposer un Dieu personnel, qui se révèle à moi et me parle, c'est le grand défi. Ceci implique que, comme Église, nous devons vivre en écoutant sa Parole. Sans cela, quelle espérance nous reste-t-il ? Ce n'est que la confiance dans la force et dans l'intelligence de l'homme. Beaucoup dans notre société ont arrêté d'écouter Dieu ; ils ressentent comme plus forte en effet l'invitation d'une société matérialiste, relativiste et en rapide sécularisation ; ceci même dans notre Paraguay, soumis à une croissance économique vertigineuse et perméable aux styles de vie qui viennent d'ailleurs.

En ce qui concerne les infrastructures, il y a encore beaucoup à faire. Nous ne possédons pas suffisamment de centres de formation, de bâtiments aptes à accueillir des réunions diocésaines et des sessions pour nos agents pastoraux, même si les ressources réelles que nous avons sont constituées des personnes qui se consacrent au service de l'annonce de la Bonne Nouvelle, qu'elles réalisent certainement avec foi et joie.

* À votre avis, y a-t-il des aspects où le manque de préparation et de conscience des fidèles est particulièrement évident et qui devraient donc faire l'objet d'une attention spéciale ?

La grande majorité des paroissiens ne va pas au-delà des pratiques liées à la pitié populaire (les fêtes patronales, le culte des saints, les processions, les rites de la Semaine Sainte, la neuvaine pour les défunts, le chapelet...) dont certains aspects doivent être purifiés. Par rapport à l'adhésion personnelle à la parole de Dieu, il existe une prééminence claire de ce qui est purement traditionnel. La même chose vaut en ce qui concerne la participation aux sacrements : nombreux sont ceux qui s'en rapprochent sans foi, juste pour accomplir un devoir, ou parce qu'ils sont perçus comme faisant partie des coutumes familiales, ou par mimétisme social. Ils vont à la Messe sans soif de la parole de Dieu, ils refusent le changement de vie auquel cette Parole invite, ils ne vivent pas la Messe comme un dialogue constant entre Dieu et l'homme. Une fois la Messe terminée, l'être chrétien aussi prend fin, avec un divorce clair entre la foi et la vie, sans que la foi pénètre dans la culture et sans impact dans la vie du croyant. Nous le constatons au niveau des autorités politiques de notre Pays : elles ont fréquenté en majorité des institutions éducatives catholiques et se proclament, en ce sens, croyants. Pourtant, pour elles et pour beaucoup de simples fidèles, on peut citer ce que saint Augustin a dit : beaucoup de catholiques ne vivent pas comme chrétiens, alors que de nombreux non catholiques vivent les valeurs de l'Évangile.

* Le plan pastoral du diocèse de San Lorenzo prend en compte plusieurs acteurs parmi lesquels les mouvements. Que pensez-vous de l'insertion des mouvements dans le diocèse ?

La contribution des mouvements dans notre diocèse est le témoignage de la grande majorité de leurs membres, qui vivent une donation d'eux-mêmes, généreuse et exemplaire. Avec quelques membres, ou avec quelques responsables, on peut avoir des tensions, et avec certains d'entre eux un conflit constant, quand ils prétendent constituer un "ranch séparé" ou imposer leurs critères et leurs visions. Dans certains cas, j'ai dû parler avec les leaders nationaux d'un mouvement et clarifier le fait qu'on ne peut avoir de dérogations aux règles universelles de l'Église sur des questions importantes comme la liturgie et les sacrements. En définitive, leur rôle est très important et leur présence est un signe de vitalité, pourvu qu'ils travaillent en syntonie avec les critères pastoraux du diocèse et de la paroisse dans laquelle ils sont présents.

* Le diocèse de San Lorenzo a un groupe touffu de diacres : quelle est leur contribution spécifique ?

C'est sûrement un grand groupe. La majorité, dans les paroisses, travaille dans les différents secteurs pastoraux (la catéchèse, la pastorale sociale, les malades, la charité...) et préside les célébrations de la parole de Dieu. De mon point de vue, une formation meilleure s'avère nécessaire pour que le service qu'ils assurent demeure à l'intérieur d'un cadre de dialogue et de communion. S'asseoir et se parler, c'est une nécessité permanente. Il y a des laïcs qui "croient" être des prêtres et des prêtres qui "croient" être des laïcs, et cette confusion atteint même l'identité des diacres. Il y a aussi, parmi les diacres, comme parmi les prêtres, ceux qui veulent semer la division. Dans la paroisse de la Cathédrale où nous avons six diacres, nous voulons que le diaconat ne se réduise pas à un ministère purement rituel. C'est la raison pour laquelle nous avons établi que les diacres président les célébrations de la parole de Dieu exclusivement le dimanche ; pour le reste, ils collaborent dans les différentes activités pastorales. Nous avons en outre avec eux une rencontre de formation mensuelle.

* Comment voyez-vous l'avenir du diocèse de San Lorenzo et, d'une façon générale, celui de l'Église au Paraguay ?

L'évolution au Paraguay reproduit les orientations mondiales. Nous tendons à devenir une minorité. Cependant, je vois que ces minorités peuvent être très convaincues et courageuses, sans complexes. C'est ce qui se passe, par exemple, avec quelques groupes de jeunes dans les universités de San Lorenzo, qui se caractérise justement comme ville universitaire. Même au Paraguay, le milieu universitaire est de plus en plus imprégné du relativisme que le Pape Benoît XVI a si bien décrit et ce n'est pas un milieu facile pour un chrétien. De petits groupes d'étudiants chrétiens cependant sont pleins d'enthousiasme. Tout en étant un avenir vers lequel nous regardons avec une certaine anxiété, il est néanmoins rempli d'espérance, pourvu qu'on annonce le mystère du salut. En revenant à saint Augustin, l'écoute de la parole suscite la foi dans le cœur de l'homme et nous encourage à espérer dans une attente pleine d'amour.

(Propos recueillis par Michele Chiappo)

(Traduit de l'italien par Franco Paladini)




10/12/2018